Interview : Bai Ling, actrice dans ‘Nouvelle Cuisine’

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Révélée au public occidental dans The Crow (Alex Proyas), où elle interprétait la terrible Myca (petite amie de Top Dollar), la comédienne Bai Ling a un parcours étonnant à son actif. Née en 1970 dans la province chinoise du Sichuan, Bai Ling s’engage dès l’âge de quatorze ans dans l’armée de Libération Populaire pour jouer dans une troupe de théâtre. A son retour, elle poursuit dans cette voie en faisant de la scène à Pékin avant d’être repérée en 1987 par le réalisateur Wen Zhao qui l’engage pour son film Wing and Moon of Mountain Village. Son parcours sera cependant bouleversé en 1989 puisqu’elle prendra part aux manifestations de Tian An Men. Elle émigre finalement deux ans plus tard aux Etats-Unis et obtient son premier rôle en langue anglaise en 1994 dans le film culte d’Alex Proyas, The Crow.

Depuis, on la retrouve aux côtés de Richard Gere dans Red Corner (Jon Avnet), film très virulent contre le gouvernement chinois et qui lui vaut une interdiction de séjour de plusieurs années dans son pays. Elle croise le chemin de Will Smith et Salma Hayek dans Wild Wild West (Barry Sonnenfeld), vole la vedette à Jodie Foster et Chow Yun Fat dans Anna et Le Roi (Andy Tenant), tourne sous la direction de Spike Lee dans She Hate Me et apparaît dans Capitaine Sky et le monde de demain (Kerry Conran), dans Les Seigneurs de Dogtown (Catherine Hardwicke) et même dans Taxi 3 (Gérard Krawczyk)!

Tour à tour sulfureuse, gothique, mystérieuse et sensible, parfois tout en même temps, Bai Ling possède aussi un charisme impressionnant, à l’écran comme à la ville. De passage à Paris à l’occasion de la prochaine sortie de Nouvelle Cuisine le 1er février 2006, la comédienne nous a accordé un peu de temps afin de répondre à nos questions. Extravertie et accueillante, elle nous révèle sa passion pour le film de Fruit Chan et pour le rôle qu’elle y interprète – personnage qui lui inspire d’ailleurs des considérations spirituelles –, et nous dévoile ses prochains projets.

Elodie Leroy : Comment êtes-vous arrivée sur Nouvelle Cuisine ?
Bai Ling : Vous savez, il m’arrive d’avoir l’impression de passer ma vie à danser à l’aveuglette, et j’apprécie d’ailleurs beaucoup ce voyage. Cette fois, c’est cette femme que j’interprète qui m’a véritablement attirée vers elle. Un jour, j’ai reçu un appel alors que j’étais justement en train de manger des raviolis dans le quartier chinois de Los Angeles. C’était le producteur Peter Chan et il voulait savoir si j’étais disponible. A l’époque je tournais Les Seigneurs de Dogtown (NDLR : de Catherine Hardwicke) et il m’a demandé si je voulais venir tourner un film avec lui juste après. Je lui ai dit que j’avais toujours eu envie de travailler avec lui. Il m’a dit qu’il ne serait pas le réalisateur du film mais m’a expliqué de quoi il s’agissait au cas où cela m’intéresserait. Lorsqu’il m’a parlé de film d’horreur, j’ai été surprise et j’ai hésité, je n’étais pas sûre de vouloir faire un film de ce genre. Mais comme c’était lui et qu’en plus je n’avais jamais travaillé à Hong Kong, je n’ai pas dit non. Deux jours plus tard, il m’a rappelée : il fallait que vienne la semaine suivante à Hong Kong. Lorsque je suis arrivée, il m’a d’abord présentée au réalisateur Fruit Chan, à l’auteure Lilian Lee et au directeur de la photographie Christopher Doyle. Puis j’ai aussi rencontré l’acteur Tony Leung Kar-Fai. J’étais épatée, c’était une très bonne équipe et donc une excellente opportunité pour moi. Je me suis donc laissée convaincre. Je ne me doutais pas encore de la chance que j’avais.

Parlez-nous de Mei, votre personnage…
Je l’adore car c’est un être tellement libre qui profite de chaque moment de la vie. Elle est à la fois très audacieuse, contemporaine et extrêmement ouverte, elle a cette joie et cette passion de la vie. En même temps, elle est très intelligente, elle est provocante et sexy, tout en ayant quelque chose d’innocent. Elle aime la vie de la manière la plus vraie et la plus simple qui soit. Je pense à elle comme à une sorte de maître bouddhiste, un maître qui teste en quelque sorte ceux qui viennent la voir. Si elle vous offrait ses raviolis qui ont la possibilité de vous rajeunir, est-ce que vous accepteriez ? On pourrait rapprocher cela d’un test de QI mais qui testerait votre spiritualité. Si vous réussissez ce niveau, vous atteignez un niveau supérieur et vous pouvez emprunter le chemin qui mène au paradis. Vous vous contentez alors de prendre le thé avec Mei, de discuter avec elle, sans avoir besoin de ses raviolis. Mais si vous faites le mauvais choix, comme Ching Lee dans le film, alors vous devenez une de ces âmes perdues et désespérées. Et les raviolis deviennent alors un poison pour vous parce qu’elles vous conduisent à vous perdre encore plus. Je vois donc Mei comme une de ces philosophes asiatiques qui ne vous donnent jamais vraiment les réponses aux questions que vous vous posez, elle se contente de vous donner les informations dont vous avez besoin pour faire vos choix.

Selon vous, quel est le message du film ?
Dans le monde actuel, tout défile tellement vite, les gens ne pensent qu’à gagner de l’argent et à vivre sans profiter réellement des moments qu’ils passent. Ils perdent la pureté, le sens de la vie, le sens de l’amour. Ils ne savent plus où est la vérité et l’existence n’a plus de signification à leurs yeux. Nouvelle Cuisine parle de ces âmes perdues dans la société actuelle mais aussi de la non acceptation de la Nature. Beaucoup de gens n’acceptent pas la nature, ils n’acceptent pas ce qu’ils sont, ni même leur propre beauté intérieure. Ils se laissent influencer par l’énergie violente de ce déferlement d’informations que l’on subit tous les jours. Il suffit de voir tous ces gens qui vont voir les médecins qui pratiquent la chirurgie esthétique. Que l’on soit un homme ou une femme, on nous dit partout qu’en restant jeune, on peut tout avoir. Mais ce n’est pas vrai. Je pense que tous ces sujets sont au cœur du film. Le film parle de ces errances que nous ne voulons pas voir, il nous les montre sans détour et de manière audacieuse. Je pense que prendre conscience des aspects obscurs de la vie est nécessaire mais aussi que cela a quelque chose de très beau. Vous savez, sans la neige en hiver, vous ne pourriez pas apprécier le soleil en été. Sans la noirceur de la nuit, vous ne pourriez pas voir briller les étoiles et la lune. La noirceur à l’état pur et la lumière sont d’importance égale dans l’existence. C’est seulement en prenant conscience de ces deux pôles que l’on peut faire ses propres choix. C’est justement pour cela que j’apprécie tellement mon personnage. Pour elle, tout est simple, il s’agit juste d’accepter la vie telle qu’elle est.

Et le phénomène est tellement d’actualité, compte tenu de l’explosion de la chirurgie esthétique…
Oh oui ! Vous ne pouvez pas imaginer ce que l’on peut voir à Hollywood, en particulier à Beverly Hills ! On voit des visages qui n’ont plus de vie. Lorsque ces personnes sourient, les muscles de leur visage ne bougent même plus… On ne peut pas vivre en se disant chaque jour : « Oh non, j’ai vieilli d’un jour ! ». Chaque jour qui passe vous donne au contraire une nouvelle chance. Les concepts de vieillissement ou de rajeunissement appartiennent à la société dans laquelle nous vivons. Dans la Nature, le temps n’a plus cours. Quand vous êtes immergés dans la Nature, vous ne pensez plus aux effets du temps, vous êtes juste là, comme les arbres ou la lune. Tout dépend de la perspective selon laquelle on envisage la vie. Les gens se regardent beaucoup trop de l’extérieur et perdent de vue ce qu’ils ont à l’intérieur. Se focaliser sur la jeunesse et la beauté, faire confiance au chirurgien, aux raviolis de Mei, à ces forces extérieures, tout cela vous fait perdre votre lumière intérieure. Au contraire, lorsque vous laissez faire le naturel, vous avez en vous une énergie positive et vous êtes porté par la beauté des rayons du soleil. Vous devenez tellement plus attirant, tellement plus beau.

Le long métrage Nouvelle Cuisine va tellement plus en profondeur sur tous ces aspects, comparé au court métrage présenté dans Trois Extrêmes
Je n’ai jamais vu le court métrage. Je n’ai jamais pensé qu’il pourrait réellement être bon. Vous savez, c’est comme lorsque vous cuisinez et que vous faites cuire de l’eau, ou même comme lorsque vous conservez du vin : il faut du temps pour que cela prenne toute sa saveur. Dans le court, il n’y a pas assez de temps pour respirer et pour faire passer les informations. Par exemple, la scène de sexe que je joue n’y est pas. Or elle fait partie des scènes les plus puissantes du film.

C’est vrai, cette scène entre vous et Tony Leung Kar Fai est particulièrement intense…
Oui, cette scène révèle une énorme passion. Mei rencontre le mari de cette femme et ils font l’amour. Et il y a quelque chose d’incroyable qui passe à ce moment là, un sentiment tellement pur et intense. Le passé et le futur n’ont plus cours, il n’y a que cette sensation pure et puissante. Dès que vous pensez mariage, petit ami ou petite amie, vous perdez de vue le sentiment d’amour à l’état pur. Pour Mei, les sensations ne sont pas ternies par la notion d’engagement, elle ressent la passion de manière primitive. Lorsque vous revenez vers ces sensations, vous n’avez plus de contrôle sur la durée de la relation et de ce qui est en train de se passer, tout ce que vous avez c’est la possibilité de profiter de ce moment de la vie, ce moment qui vous est donné. C’est un peu comme dans le film Casablanca, il arrive que l’amour ne dure qu’une nuit et pourtant quand vous aurez soixante-dix ou quatre-vingt ans, ce sera la seule chose dont vous vous souviendrez. Il ne s’agit pas de liens mais du sentiment pur de votre présence à ce moment-là. Je pense que cette scène (NDLR : la scène de sexe de Nouvelle Cuisine) montre justement que la pureté de ces moments est peut-être ce qu’il y a de plus important dans la vie. Ce qu’elle fait est sans doute plus sain que de se raccrocher à des choses artificielles comme les autres personnages du film.

A part votre personnage qui est très libre, les autres femmes du film semblent vraiment dominées par les hommes, en particulier celui de Ching Lee (Miriam Yeung), qui au départ fait cela par angoisse du regard de son mari. C’est triste…
Oui, non seulement c’est triste mais en plus cela ne sert strictement à rien. Elle se trompe complètement. Elle pense que si elle rajeunit elle pourra récupérer son mari. Elle perd de vue ses richesses intérieures et le sens de sa vie, elle n’a plus confiance en elle. Qui va remarquer un visage en plastique ? C’est ennuyeux ! Mais dans les milieux riches, il y a beaucoup de gens qui ne savent pas quoi faire et qui se raccrochent à ce genre de choses.

Le mari joué par Tony Leung Kar-Fai semble aussi être atteint par le phénomène puisqu’il ne pense qu’à trouver une maîtresse qui soit la plus jeune possible…
Oui, en fait il a exactement le même problème que sa femme ! Il va trouver cette jeune fille pour se prouver quelque chose à lui-même, et finalement quand il vient me voir, c’est pour rajeunir lui aussi !

On dirait qu’il recherche la même chose que sa femme, mais à travers ses aventures sexuelles…
Oui, et tout cela est montré avec tellement d’ironie. En fait, ce film est comme un miroir de la vie. Beaucoup de gens deviennent de plus en plus superficiels. Ils ne se préoccupent plus que de leur look, que de leur apparence. Ils croient que c’est ce qu’il y a de plus important alors que ce n’est pas vrai. Vous remarquez aussi que mon personnage n’a pas d’ordinateur ni rien de technologique. Elle rejette toutes ces choses qui empêchent votre esprit d’atteindre la vérité et d’apprécier la vraie valeur de la vie. Nouvelle Cuisine montre le danger de se laisser dominer par toute cette dimension matérielle et superficielle, comme c’est le cas de Ching Lee. Elle devient une sorte de monstre tout en perdant encore plus confiance en elle-même. A la fin, elle n’a plus aucun amour et tout ce qui lui reste, c’est une lame pour découper un autre bébé… (Rires)

Nouvelle Cuisine évoque plusieurs tabous, comme les avortements sélectifs mais aussi le cannibalisme. Que pensez-vous de la manière dont ces sujets sont traités ?
Ce qui se passe dans le film correspond à une réalité dans les régions frontalières de la Chine. Lorsque les médecins pratiquent l’avortement, ils parlent de ce qu’ils extraient comme d’un morceau de viande, comme si ce n’était rien. Heureusement, il n’y a plus de vie à l’intérieur donc même si on imagine encore ce que c’était, c’est moins cruel que si c’était vivant. Nouvelle Cuisine montre la laideur, la noirceur, le côté dangereux de l’être humain. Mais je pense aussi qu’il ose parler de certaines réalités de la vie que nous ne voulons pas voir, au contraire de la plupart des films chinois. Ici, il ne s’agit pas de kung-fu, il s’agit de thèmes sociaux, contemporains et globaux.

Connaissiez-vous les films de Fruit Chan avant de tourner dans Nouvelle Cuisine ?
Non, je n’en avais jamais vu. Comme je vous l’ai dit, c’est Peter Chan qui m’a fait venir, il m’a présentée à Fruit Chan et m’a montré ses films. Ce sont des films très réalistes.

Comment s’est déroulé votre travail avec Fruit Chan ?
Nous avons travaillé ensemble sur le Mei. Au début, quand je lui ai demandé ce qu’il voulait, il ne savait pas exactement et nous avons mis du temps à trouver le personnage. Ce que j’ai vraiment apprécié, c’est qu’il m’a donné une immense liberté et j’ai pu faire comme je voulais. Pourtant, on tournait dans des conditions extrêmement difficiles. Il est arrivé que je ne dorme pas pendant 48 heures parce que j’ai dû me rendre en Europe pour tourner une publicité. Et comme Nouvelle Cuisine est un film indépendant, le budget était très réduit donc je devais enchaîner. Un jour, il faisait une chaleur à crever, Christopher Doyle et tout le monde étaient en sueur, on n’en pouvait plus. A ce moment j’ai vraiment eu envie de mourir. J’ai regardé dehors et j’ai pensé que si je sautais par la fenêtre, je ressentirais peut-être enfin de l’air frais pendant la chute ! (Rires) Les conditions étaient impossibles et je devais tourner la scène de l’avortement. Fruit Chan avait amené ce docteur qui me disait : « Bai Ling, tu connais par cœur la procédure parce que tu fais ça depuis trente ans ! ». J’étais complètement épuisée et j’ai fini par demander à Fruit Chan pourquoi il ne faisait pas la prise. Il m’a dit qu’il voulait que je m’exerce d’abord. Je lui ai dit que s’il m’avait engagée, il fallait me faire confiance. Donc Fruit Chan a finit par dire à Christopher Doyle de faire la prise alors qu’on était tous morts de fatigue. Mais parfois, c’est justement quand vous êtes épuisés que vous avez soudain un coup de génie. Je ne pensais à rien et je l’ai fait, tout simplement. Et après la prise, le docteur n’en revenait pas et a dit que j’avais l’air de le faire depuis trente ans ! (Rires) Quelquefois, il suffit d’avoir confiance en soi, de ne pas se laisser l’opportunité d’échouer et de faire confiance aux forces et aux personnes qui vous entourent. Pour la plupart des choses que vous voyez à l’écran, nous n’avons fait qu’une seule prise. Je pense que nous avons tous un talent, vous par exemple vous écrivez. Lorsque vous trouvez votre propre talent, vous pouvez profiter de la vie. Je pense aussi que lorsque vous donnez, vous recevez beaucoup en retour, alors que si vous vivez votre vie pour gagner et avoir des choses, vous ne les obtenez jamais. C’est comme avec les hommes ! (Rires) Si vous tentez de prouver quelque chose, ils ne font pas attention à vous. L’ironie c’est que c’est justement quand vous avez confiance en vous et que vous vous fichez de ce que vous êtes qu’ils vous remarquent ! Vous voyez ce que je veux dire ? (Rires)

(Rires) Quels sont vos prochains projets ?
J’ai plusieurs films qui sont sur le point de sortir. Le plus excitant pour moi est Southland Tales, de Richard Kelly. C’est à la fois une comédie, un film de science fiction et une comédie musicale. Mon personnage est très glamour, c’est une sorte de femme fatale avec sa cigarette, très mystérieuse et sexy. Dans ce film, il y a aussi une star du porno, un acteur, un scientifique, et l’histoire se déroule à Los Angeles en 2008, lors de la fête du 4 juillet. C’est un projet fascinant et je suis impatiente qu’il sorte. Ensuite il y a Man About Town (NDLR : de Mike Binder), un drame contemporain avec Ben Affleck dans lequel je joue le rôle d’une journaliste. J’ai aussi terminé un film qui s’appelle Edmond (NDLR : de Stuart Gordon)…

Oui, nous l’avons vu à Deauville, justement.
Ah oui ? Je ne l’ai même pas encore vu. Je joue une danseuse exotique, on m’a dit que c’était un personnage très sexy. Ensuite il y a The Gene Generation (NDLR : de Pearry Reginald Teo) qui est un film de science fiction, une sorte de mélange entre Matrix et Nikita. Je suis vraiment impatiente que tous ces projets soient terminés.

Propos recueillis par Elodie et Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 13 janvier 2006

> Lire l’interview de Fruit Chan, réalisateur de Nouvelle Cuisine

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