Interview de Ten Shimoyama, réalisateur de ‘Shinobi’

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Avec Shinobi, le réalisateur Ten Shimoyama porte pour la première fois sur le grand écran Kouga Ninpôchô (The Kôga Ninja Scrolls en anglais), roman célèbre au Japon écrit entre 1958 et 1959 par Futaro Yamada. On était loin d’imaginer que le réalisateur du petit film d’horreur St John’s Wort pourrait délivrer une œuvre aussi flamboyante, dont l’intensité romantique n’a d’égale que l’originalité de ses ninjas. De passage à Deauville à l’occasion de la 9e édition du Festival du Film Asiatique, et visiblement très enthousiaste de venir présenter son film en France (dans le cadre de la compétition Action Asia du festival), Ten Shimoyama nous a accordé un peu de son temps pour répondre à nos questions.

Caroline & Elodie Leroy : Comment avez-vous été amené à adapter le roman de Futaro Yamada ? Etait-ce un projet que vous nourrissiez depuis longtemps ?
Ten Shimoyama : Depuis que je m’intéresse au cinéma, j’admire beaucoup les films de Akira Kurosawa et tout particulièrement ses films historiques. Évidemment, j’ai toujours vaguement eu le rêve de réaliser un film de ce genre et de suivre les traces de mes prédécesseurs. Mais je n’étais absolument pas sûr d’en avoir la capacité. En effet, la génération de cinéastes à laquelle j’appartiens, c’est-à-dire la jeune génération, n’a pas du tout l’habitude de réaliser des films d’époque. En ce qui concerne ce roman, cela faisait quarante ans que plusieurs maisons de production cherchaient à l’adapter au cinéma. Mais aucune n’avait réussi à mener ce projet à bien. Jusqu’à ce qu’une de maison de production très ancienne me propose de faire ce film, mais avec des moyens modernes. Bien sûr, j’ai tout de suite été très enthousiaste. Après, j’ai dû consacrer quatre années à sa préparation.

Comment expliquez vous que personne n’ait jusqu’à présent réussi à adapter ce roman qui est pourtant très connu des Japonais ?
La raison pour laquelle cette histoire a mis tellement de temps à être portée à l’écran tient en grande partie aux personnages. Ils sont tellement particuliers qu’il est impossible de leur donner vie en utilisant uniquement des prises de vue réelles. Avant l’arrivée des technologies numériques, il n’était tout simplement pas concevable d’en faire une adaptation, notamment de réaliser les scènes de combat. En même temps, je voulais absolument garder le bon côté des anciens films historiques, en restant fidèle à la tradition et à l’esprit du genre. Il fallait donc pouvoir intégrer l’action dans les paysages grandioses de l’époque. L’autre raison tient au fait que jusqu’à très récemment, on pouvait certes réaliser des films d’époque mais à condition que les personnages principaux soient des gouverneurs ou des hommes de pouvoir. Il était difficile de parler des personnes en situation de minorité, comme c’est le cas des ninjas de mon film. Aujourd’hui encore, il reste difficile de parler des minorités.

Vous avez fait appel aux particuliers pour trouver des fonds. Comment s’est déroulé le financement du film ?
Au Japon, Shinobi est le premier film qui a été fait au moyen d’un système de fonds en provenance d’investisseurs privés. Depuis une dizaine d’années, les sociétés de cinéma ne fournissent plus d’argent, elles trouvent des sponsors et des investisseurs. Du coup, les financements ne proviennent pas de l’industrie du cinéma mais d’autres media. Ces media interviennent tellement sur le contenu qu’on ne peut pas se permettre grand-chose d’audacieux. Il y avait trois dimensions dont il fallait tenir compte dans Shinobi : le fait qu’il s’agisse d’un film historique, d’un film d’action et d’un film avec des effets spéciaux numériques. Tout cela coûte cher. Une banque a donc mis en place un système de fonds d’origine privée. Les investisseurs étaient donc des personnes qui s’intéressaient au film.

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Joe Odagiri et Yukie Nakama dans Shinobi de Ten Shimoyama

Le décor naturel est mis en valeur de manière très impressionnante dans le film et se mélange très bien avec les effets numériques…
Ce mélange a été plutôt difficile à réaliser. Les anciens films japonais étaient tournés dans des studios avec des décors magnifiques, mais aujourd’hui, ces studios n’existent plus au Japon. Les spectateurs ne peuvent donc plus voyager dans le temps. Nous voulions travailler sur le choix des couleurs et des décors, mais avant tout, nous sommes partis à la recherche de sites naturels, conformes à ceux qui existaient il y a 400 ans. A côté de cela, nous voulions porter à l’écran des personnages qui n’auraient jamais été vus ailleurs. Le résultat est que nous avons été amenés à travailler dans deux milieux très opposés. D’un côté, nous tournions dans les montagnes, à la campagne, et parallèlement, nous travaillions en salle de montage avec les ordinateurs les plus récents. Je me suis bien amusé de cette opposition mais mon équipe était en revanche très fatiguée!

En ce qui concerne les scènes d’action, vous êtes-vous appuyé sur un story-board précis?
Evidemment, au stade de la préparation, nous avons réalisé un story-board pour tout le film. Mais en réalité, la moitié de ce que vous voyez à l’écran a été improvisée sur le plateau, ce qui là encore a énormément gêné mon équipe. (rires) Mais au final, lorsque je regarde le film, je vois énormément de scènes parmi les plus réussies qui ont été décidées au dernier moment. Au stade de la création des effets spéciaux, les membres de mon équipe ont dû travailler bien plus que prévu, à tel point qu’au moment de la projection, ils se sont tous endormis. (rires)

Le film raconte aussi une histoire d’amour impossible entre Oboro et Gennosuke, que l’on peut interpréter comme une recherche d’équilibre entre le Yin et le Yang. Toutefois, par rapport à l’adaptation animée, Basilisk, vous semblez vous être davantage intéressé à Oboro qui devient ici un personnage beaucoup plus fort… (NDLR : spoiler dans les deux dernières lignes de la réponse)
Dans la version animée, Basilisk, les personnages sont extrêmement fidèles à ceux de l’œuvre originale. Ils ont réussi à restituer le roman de manière admirable. Mais si j’avais fait la même chose au cinéma, il n’y aurait eu que des scènes de combat et cela ne m’intéressait pas. Je voulais davantage mettre l’accent sur l’histoire d’amour entre Oboro et Gennosuke. Ils s’aiment mais leur destinée est de se combattre. Je voulais montrer leur recherche de la vérité dans le cœur de chacun afin d’en venir à leur choix final. Cette recherche de vérité était l’élément qui me tenait le plus à cœur. Au début du film, Oboro aime uniquement Gennosuke mais au fur et à mesure, elle commence à aimer les habitants de son village. Elle finit par souhaiter la paix, ce qui veut dire qu’elle aime les habitants de l’autre village. C’est en cela que le film se détache de la version animée, dont la fin est différente. C’est en choisissant de donner sa vie à Oboro que Gennosuke choisit l’amour. De même, le sacrifice qu’Oboro accomplit à la fin n’est pas dans l’œuvre originale. En cela, mon film diverge du roman et de la version animée.

Il semble qu’il n’y ait pas de vrai méchant dans votre film mais que chacun ait ses raisons ou obéisse à des règles prédéterminées.
Oui, c’est un travers que l’on retrouve dans tous mes films. Au moment du scénario, il y a toujours des méchants, des vrais. Mais au moment du tournage, je ne peux pas m’empêcher de changer l’histoire et les personnages. D’ailleurs, mon équipe dit souvent que je suis incapable d’écrire de vrais méchants. (rires) Cela doit venir de mon tempérament. Je pense que c’est à la fois ma qualité et mon défaut. Cela dit, personnellement, je déteste la manière de juger les rôles de méchants que l’on trouve dans les productions hollywoodiennes !

Oui, c’est sûr ! Comment avez-vous choisi vos deux acteurs principaux ?
Pour le rôle d’Oboro, je cherchais une jeune actrice dont le regard dégage de la force. Yukie Nakama me semblait être la seule à posséder cette qualité. Quant à Jô Odagiri, c’est quelqu’un qui vit selon ses propres règles. En tant qu’acteur mais aussi en tant que personne. Je me suis dit que sa manière de vivre, de ne pas se préoccuper des règles de la société, convenait parfaitement au rôle de Gennosuke. C’est pour cette raison que j’ai pensé à lui.

Tak Sakaguchi dans Shinobi de Ten Shimoyama

Tak Sakaguchi dans Shinobi de Ten Shimoyama

En ce qui concerne les personnages secondaires, comment avez-vous élaboré ces designs incroyables ?
La moitié des rôles secondaires a été prise sur audition. C’est notamment le cas de l’interprète de Yashamaru (NDLR : Tak Sakaguchi). Les personnes ont été choisies avant l’élaboration des concepts de design. Comme on le voit dans Basilisk, il y a tout un tas de mouvements associés à chaque personnage. J’ai travaillé sur ces mouvements et sur les designs au travers de ces acteurs. Ce n’est donc pas moi qui leur ai imposé un concept de personnage. Ces acteurs sont très doués dans les scènes d’action, notamment l’un d’eux qui est un ancien boxeur.

Vous voulez parler de Tak Sakaguchi ?
Exactement.

Justement, à travers les films de Ryuhei Kitamura, il a davantage une image de castagneur. Ici, vous avez exploité son physique de manière très différente, avec un design très réussi.
Oui, d’ailleurs lorsqu’il a fait Versus de Kitamura, Tak Sakaguchi n’était pas vraiment connu au Japon mais davantage en dehors parce que ce film a surtout eu du succès à l’étranger. Depuis qu’il a joué dans mon film, il s’est fait connaître au Japon et a enfin pu démarrer une carrière d’acteur. Il a même joué dans Godzilla.

Le succès de Shinobi s’inscrit dans une mouvance récente de films japonais populaires qui attire de nouveau le public dans les salles. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
Comme vous le soulignez, le public japonais commence enfin à aller voir des films japonais. Quand j’étais petit, j’allais principalement voir des films américains mais les choses commencent à changer. On peut dire la même chose pour tous les pays asiatiques, non seulement pour le cinéma mais aussi pour la musique. Le public commence enfin à apprécier le cinéma et la musique de son propre pays et donc à devenir plus sûr de lui. Je pense même que cette tendance va s’accentuer dans l’avenir. D’ailleurs, dans le passé, quand on parlait de cinéma étranger, on pensait uniquement au cinéma américain. Aujourd’hui, ce terme désigne aussi les films chinois, coréens ou d’Asie du Sud-Est. Je trouve vraiment bien que le public japonais s’ouvre à d’autres cinémas d’Asie.

Vos prochains projets ?
Depuis ce film, j’en ai réalisé un autre qui va sortir cette année. C’est une histoire de gangs qui se déroule à Tokyo. Actuellement, je suis en train de préparer un film sur la jeunesse dont les personnages sont des lycéens. Ensuite, je compte me lancer à nouveau dans un film d’action historique. Mais comme je suis connu au Japon comme un réalisateur qui coûte cher, je n’ai plus qu’à espérer que mes affaires marchent si je veux faire ce film ! (rires)

Propos recueillis à Deauville par Caroline & Elodie Leroy
Remerciements à Aurélie Lebrun

Interview publiée sur DVDRama.com le 2 mai 2007

> Lire le portrait de l’actrice Yukie Nakama

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