Interview : Peter Chan, réalisateur/producteur de ‘Perhaps Love’

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Venu présenter Perhaps Love au Festival du Film Asiatique de Deauville de ce début d’année, le réalisateur chinois Peter Chan nous a accordé un long entretien, ravi de l’accueil chaleureux réservé à son film lors de sa projection au public. Cette comédie musicale mettant en vedette Takeshi Kaneshiro, Zhou Xun et Jacky Cheung remet au goût du jour un genre révolu à Hong Kong depuis plusieurs dizaines d’années. Revenant sur ce choix original ainsi que sur le travail des interprètes du film, Peter Chan s’attarde sur les implications de son métier de réalisateur mais aussi sur celles de son métier de producteur, qu’il exerce depuis ses débuts.

Comment expliquez-vous la disparition du genre de la comédie musicale dans le cinéma chinois et dans le cinéma de Hong Kong ?
Peter Chan : Ce genre a disparu dans le monde entier, Hong Kong et la Chine ne font pas figures d’exceptions. Le cinéma hongkongais s’est toujours inspiré du cinéma occidental et plus particulièrement du cinéma hollywoodien, qui domine le monde depuis des décennies. Or Hollywood a cessé de produire des comédies musicales entre la fin des années 60 et le début des années 70. La Chine était déjà dans une situation particulière puisque, pour des raisons politiques, elle avait cessé de produire des films commerciaux depuis 1949. Hong Kong a continué de faire des comédies musicales dans les années 60, sachant que les techniques arrivent toujours avec cinq ou dix ans de retard par rapport à Hollywood. Le plus amusant est que le genre de la comédie musicale pourrait s’imposer comme le plus populaire en Chine puisque les films de propagande utilisent déjà beaucoup de passages musicaux, même s’ils ne ressemblent en rien aux musicals américains.

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Perhaps Love de Peter Chan

Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser une comédie musicale ?
La première raison tient à ma personnalité de réalisateur. La plupart des scénarios de mes films reposent sur les relations humaines, les histoires d’amour ou de rupture, et je recherchais une nouvelle manière d’envisager le cinéma. Je voulais me lancer dans un projet qui m’obligerait à relever un vrai défi en tant que réalisateur. La comédie musicale m’est apparue comme le genre idéal car je ne suis pas du tout expert en la matière et je ne suis pas même un inconditionnel, bien que je possède la culture de base. Mais j’ai toujours trouvé fascinante la combinaison d’un style de musique avec le drame. Mes films sont des drames, alors que les comédies musicales ont généralement une tonalité légère voire joyeuse. Je me suis demandé comment combiner ces deux aspects. Je ne sais pas si les autres metteurs en scène ressentent la même chose, mais à force d’exercer ce métier, on en vient presque à souhaiter arriver sur le plateau avec des incertitudes. Quand tout est balisé, le métier devient vite ennuyeux. La seconde raison tient à ma position de producteur. Vous ne le savez peut-être pas mais la plupart des spectateurs en Asie, et tout spécialement en Chine, ont déserté les salles de cinéma au profit de leur lecteur DVD. Ce phénomène est parfaitement compréhensible en Chine car le prix d’une place est particulièrement élevé. Il est identique au prix pratiqué en France alors que les revenus sont nettement moins élevés. Les Chinois ne vont donc au cinéma que deux ou trois fois par an. Le jeune public, qui devrait aller au cinéma chaque semaine, est obligé d’économiser de l’argent pour se payer une place. Les films étant souvent censurés en salles, il a tendance à se diriger vers les DVD pirates, qui coûtent par ailleurs moins cher. Au cours de ces vingt dernières années, les comportements des spectateurs ont par conséquent considérablement évolué. Je ne veux pas que mon film soit découvert dans un salon, par le biais d’un lecteur DVD. Comment pousser les gens à se rendre au cinéma sans me retrouver obligé de réaliser un gros film d’action avec des combats câblés ? La plupart des réalisateurs chinois, qui ne sont pas habitués à ce genre de film, choisissent cette option pour attirer le public dans les salles. Cela ne me convient pas. La comédie musicale me semble bien plus appropriée pour le genre d’histoire d’amour que je veux raconter.

C’est sans doute pour cela que votre équipe technique est aussi parfaite…
Tous les membres de mon équipe sont des passionnés de comédie musicale, qu’il s’agisse du directeur de la photographie Peter Pau, du producteur designer Yee Chung Man ou de la chorégraphe Farah Kahn.

Jacky Cheung dans Perhaps Love de Peter Chan

Jacky Cheung dans Perhaps Love de Peter Chan

Jacky Cheung a-t-il lui aussi un penchant pour la comédies musicales ?
Absolument, Jacky Cheung adore les comédies musicales. Cela dit, il s’était retiré de la scène ces dernières années pour se consacrer davantage à sa famille. Il ne souhaite pas accepter un travail qui l’éloignerait de son domicile. Or mon film était tourné en Chine, ce qui impliquait pour lui de se séparer longtemps de son épouse et de ses enfants. Il m’a donc fait savoir qu’il n’accepterait que s’il s’agissait d’une comédie musicale. Il voulait faire partie de l’aventure parce que le genre avait disparu depuis très longtemps.

En tant que producteur, vous semblez vous orienter vers des films de genre. Mais en tant que réalisateur, vous affichez un penchant pour les drames humains.
Ma carrière a pris de nombreuses directions simultanées. J’ai d’abord été producteur avant de devenir réalisateur, et l’instinct du producteur n’a jamais disparu en moi. De la même façon, quand je suis revenu à la production entre mes diverses réalisations, j’avais à l’esprit les contraintes liées au métier de réalisateur. Lorsque j’ai quitté Hong Kong pour les Etats-Unis en 1997, pour tourner un film en langue anglaise, et que je suis revenu en 2001, j’envisageais les choses selon le point de vue du producteur. Je pense d’ailleurs être compétent dans ce rôle. Il me donne la possibilité de voir plus grand. Si un film a un grand potentiel sur le marché mais que je ne me sens pas capable de le diriger, je peux en confier la réalisation à quelqu’un d’autre. Je travaille la plupart du temps avec de jeunes réalisateurs. Ils peuvent être difficiles à gérer en raison de leur idéalisme, mais ils sont parfois aussi très souples. Par souples, je n’entends pas « malléables », mais plus réceptifs à ce que l’expérience révèle de leurs capacités. A l’inverse, les réalisateurs confirmés – comme moi – connaissent si bien leurs limites qu’il est délicat de leur donner des ordres. J’ai donc davantage de choix en tant que producteur, d’où cette prédilection pour les films de genre, très appréciés sur le marché. Si l’on combat cette tendance, personne n’ira voir le film, ce qui n’aide ni le marché ni le réalisateur. Quand un jeune réalisateur souhaite tourner une histoire d’amour, je lui propose de l’insérer dans un film de genre, comme ce fut le cas sur mon segment de Trois histoires de l’au-delà. A l’origine, je ne devais pas le réaliser mais la personne prévue à ce poste s’est désistée au dernier moment. Pour adapter le film à mon univers, j’y ai mêlé une histoire d’amour. Je pense sincèrement qu’il est possible de faire ce que l’on a envie de faire à l’intérieur des contraintes du marché. Mais en tant que réalisateur, je suis bien entendu nettement moins souple. (rires)

Vous avez tout de même pris un risque en produisant Nouvelle Cuisine de Fruit Chan.
Nouvelle Cuisine est l’un de mes films préférés, parmi tous ceux sur lesquels j’ai été impliqué en tant que producteur et réalisateur. Bien sûr, j’aurais aimé être capable de diriger un tel film.

C’est un film exceptionnel, au contenu très fort.
Il est difficile à appréhender et Fruit a réalisé un travail fantastique.

Il était inhabituel de sa part de livrer un film de genre.
En effet. Sur chaque volet de Trois…, nous avons rencontré des difficultés. Comme je vous l’ai dit, l’un des réalisateurs s’est désisté à la dernière minute sur le premier. Et sur le second, une fois encore, j’ai eu du mal à trouver un réalisateur pour Nouvelle Cuisine. A l’origine, Andrew Lau devait le diriger mais il a été pris par Initial D. Je me suis adressé à Fruit Chan en dernier recours. Le scénario de départ était très différent et nous l’avons longuement remanié.

Maggie Cheung et Leon Lai dans Comrades, Almost a Love Story de Peter Chan

Comment expliquez-vous cette extraordinaire ironie, qui veut que Hideo Nakata dirige à présent le remake de The Eye, alors que ses propres films ont fait l’objet de remakes américains ?
C’est effectivement très drôle et très surprenant. Je ne connais pas Hideo personnellement mais quand j’ai appris qu’il réaliserait le remake de The Eye, j’ai pensé que c’était évidemment un très bon choix. J’ai vécu quelques années aux Etats-Unis et j’ai eu l’opportunité de lire de nombreux scénarios sur place. Je pense que les remakes comptent parmi les exercices les plus difficiles à mener à bien. On est si facilement influencé par l’original, en particulier s’il est excellent, qu’il est extrêmement délicat de s’en éloigner comme on le souhaiterait. Le plus simple consiste à reprendre un bon concept tiré d’un mauvais film.

Mais cela présente peu d’intérêt si le film est récent.
C’est exact car il n’y a pas alors de nouveau point de vue. Vous pouvez refaire un film des années 20 parce que le monde a changé depuis. Le plus étonnant est que j’ai failli être amené à réaliser des remakes de mes propres films, comme He’s a woman, she’s a man. Je crois avoir fait le bon choix en refusant. Cela aurait représenté un changement déterminant d’orientation de carrière. D’autre part, je ne savais pas que raconter d’autre : j’avais déjà fait ce film ! (rires)

La Corée a énormément gagné en importance sur le marché asiatique. En quoi cela a-t-il affecté la situation de l’industrie cinématographique hongkongaise ?
Les films de Hong Kong avaient déjà changé avant l’arrivée de la vague coréenne. Pour une raison que j’ignore, les films coréens ne marchent pas chez nous. Ils sont pourtant excellents et très universels dans leur contenu. En ce qui concerne le cinéma de Hong Kong, le problème est autre : quand un autre pays d’Asie peut abriter la nouvelle capitale du cinéma asiatique, qui a encore besoin de regarder les films hongkongais ? Il y a déjà Hollywood. Les Coréens, par exemple, n’ont aucune raison de projeter des films en provenance de Hong Kong, leur cinéma est déjà très fort localement. La situation a donc commencé à se détériorer vers le milieu des années 90 et dix ans plus tard, l’industrie est encore dans un état critique.

Miriam Yeung et Bai Ling dans Nouvelle Cuisine de Fruit Chan

Miriam Yeung et Bai Ling dans Nouvelle Cuisine de Fruit Chan

Qu’en est-il de la fuite des grands réalisateurs vers les Etats-Unis ?
Il n’y en a pas tant que cela, en réalité. Et la plupart d’entre eux reviennent, pour une raison ou pour une autre, même John Woo ! Son prochain film sera tourné en Chine. Ronny Yu, Tsui Hark… tous sont rentrés à Hong Kong. Je doute que leur départ ait eu un réel impact sur le cinéma local, le phénomène est plus profond que cela. Hong Kong compte 6 millions d’habitants : aucun pays au monde ne fait 200 films par an pour une population si faible. Hong Kong a vu grandir son industrie cinématographique à cause du contexte politique de séparation avec la Chine. Après la Libération de 1949, elle est devenue le seul point de diffusion de l’industrie du divertissement en langue chinoise. Le cinéma d’arts martiaux a eu son heure de gloire dans les années 70 et 80. Aujourd’hui, les réalisateurs hongkongais cherchent à donner un nouveau sens à leur métier. Si je prends l’exemple de mes premiers films, ils étaient exclusivement centrés sur Hong Kong. A l’inverse, le segment de Trois histoires de l’au-delà et Perhaps Love se passent certes à Hong Kong mais ils pourraient tout aussi bien se dérouler ailleurs. Nous devons nous adapter pour survivre.

Dans Suzhou River, l’actrice Zhou Xun jouait le rôle d’une femme double. On retrouve cette même dualité chez le personnage qu’elle interprète dans Perhaps Love. L’avez-vous choisie pour cette raison ? Elle est impressionnante.
Pas vraiment. Zhou Xun a été mon premier choix sur ce film. Pour le marché traditionnel chinois et hongkongais, ce personnage n’est pas très sympathique. Il leur était difficile d’accepter ce moment où le réalisateur déclare qu’elle lui appartient. J’ai lutté pour qu’ils ne la coupent pas car cette scène est la plus importante du film, sans elle on ne comprend pas pourquoi cet homme est brisé. Il n’est pas évident de trouver une actrice qui puisse jouer ce rôle tout en suscitant malgré tout la sympathie : Zhou Xun en était capable. Mais il fallait veiller à ce qu’elle n’attire pas trop la compassion non plus, elle devait se montrer plus froide. Or je sais qu’en tant que personne, elle ne pourrait jamais se comporter comme son personnage, elle est trop sensible pour cela. Nous avons donc dû discuter du personnage. Peut-être que si j’avais pu obtenir d’elle exactement ce que je voulais au départ, le public aurait détesté le film. (rires)

Votre film s’appelle « Perhaps Love » et l’un de vos précédents longs métrages s’intitulait « Comrades, almost a love story », cela fait beaucoup d’incertitudes…
(Rires) Je ne m’en suis pas vraiment aperçu, à mes yeux il s’agit du même film. Ces films viennent tous les deux de Casablanca. A l’origine, Perhaps Love devait même s’appeler « Casablanca » en chinois car je voulais que le film auquel participent les personnages soit une version chinoise de ce classique américain. Le réalisateur jouait le mari, Takeshi Kaneshiro jouait Humphrey Bogart et Zhou Xun était Ingrid Bergman. Divers changements sont intervenus entre temps et l’idée a été abandonnée. Mais j’adore Casablanca et ce triangle amoureux me fascine, même s’il m’a toujours semblé que le personnage du mari était sous-exploité. Dans Comrades, almost a love story, je me suis servi d’Eric Tsang pour jouer le mari, et à présent c’est Jacky Cheung.

Avez-vous vu April Snow ? Il y a dans ce film un beau triangle amoureux.
Je n’ai pas encore trouvé le temps de le regarder alors que le réalisateur est mon meilleur ami (NDLR : Hur Jin Ho). J’ai acheté le DVD.

Zhou Xun dans Perhaps Love de Peter Chan

Zhou Xun dans Perhaps Love de Peter Chan

Que pensez-vous du fait que certaines personnes en France puissent éventuellement comparer votre film à Moulin Rouge ?
Tout le monde dit ça ! Jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours été très réticent devant cette comparaison. En tant que réalisateur, il me semble qu’ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre, si ce n’est le fait que ce sont deux comédies musicales. L’ambiance de Moulin Rouge est irréelle alors que celle de Perhaps Love est très réelle.

C’est peut-être à cause du tango.
Ce n’est pas du tango, même si ça y ressemble. Il y a certainement des influences ici et là, puisées dans des comédies musicales. Pour concevoir les scènes, nous consultons bien sûr les références du genre.

Souhaitez-vous rester en dehors des modes ? A Hong Kong, les réalisateurs suivent habituellement les tendances initiées par certains films – ces derniers temps, ce sont les thrillers.
Il est très difficile de « marketer » quelque chose de nouveau. J’ai rencontré ce problème avec Comrades, almost a love story : les réactions du public étaient excellentes, comme pour Perhaps Love. Mais il n’est pas aussi simple de vendre une histoire d’amour chinoise ou une comédie musicale chinoise qu’un film d’action chinois. Quitte à faire une histoire d’amour, pourquoi ne pas la faire en français, avec des acteurs français ? En voyant mes films, les Américains ne ressentent pas de barrière culturelle et s’identifient immédiatement aux personnages. Mais de ce fait, ils ne voient pas de quelle manière les vendre sur leur marché. La plupart des gens n’ont pas l’habitude de voir au cinéma des Chinois vêtus d’habits contemporains. Depuis deux ans, grâce à Tigre et Dragon, les films chinois ont commencé à retenir davantage l’attention. Mais il ne s’agit que de films d’époque!

Quels sont vos prochains projets ?
Connaissez-vous le catalogue de la Shaw Brothers et le film Frères de sang (NDLR : de Chang Cheh) ? Je ne fais pas un remake de ce film, mais mon prochain projet s’inspire des mêmes faits historiques survenus il y a environ 130 ans, durant la guerre civile chinoise. L’histoire est celle de trois frères, il s’agit d’un mélange de film de guerre et de film de gangsters.

Encore un triangle…
Ce sont trois hommes ! (rires)

Allez-vous le réaliser ?
Oui.

Propos recueillis par Elodie Leroy, Mathilde Lorit et Caroline Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 21 novembre 2006

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