Interview : Eric Khoo, réalisateur de ‘My Magic’

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Présenté en compétition au Festival de Cannes 2008, My Magic mélange avec grâce le drame intimiste et la chronique sociale pour raconter une émouvante histoire de réconciliation entre un père magicien et son fils de 14 ans. Aussi réalisateur de Mee Pok Man, 12 Storeys et Be With Me, Eric Khoo fait partie depuis le début des années 90 des figures phares du renouveau du cinéma singapourien.

De passage à Paris en octobre dernier, Eric Khoo nous a accordé un entretien. Le cinéaste nous parle de My Magic, de la situation du cinéma singapourien mais aussi des cinéastes qui l’inspirent et de ses films cultes – assez inattendu pour certains.

mymagic_01Elodie Leroy : D’où vient l’histoire de My Magic?
Eric Khoo : Je dirais qu’elle a été largement inspirée par Francis Bosco, que je connais depuis plus de dix ans. La première fois que je l’ai rencontré, c’était dans un bar. Ce soir-là, j’enchaînais les verres, j’étais un peu bourré et il venait faire un spectacle de magie. Je l’ai vu entrer et commencer à avaler des boules de feu. Je me suis tout de suite demandé quel était son truc. Mais lorsqu’il est passé à côté de moi, j’ai senti la chaleur et j’ai réalisé que c’était du vrai feu. Par la suite, nous avons fait connaissance et avec les années, nous avons pris l’habitude de boire ensemble. Il y a cinq ans, je lui ai dit qu’il fallait qu’on fasse un film ensemble. J’avais l’habitude de plaisanter avec lui en lui disant : « Francis, ce qui est bien si je fais un film avec toi, c’est que je n’aurais pas à financer des effets spéciaux, parce que tu peux tout faire toi-même. ». A côté de cela, j’ai toujours voulu faire un film sur les relations père-enfant. Je suis d’ailleurs père de quatre garçons et Françis a lui aussi trois enfants. Il y a deux ou trois ans, j’ai commencé à voyager régulièrement en Corée. Non seulement Be With Me était sorti là-bas, mais les organisateurs du Festival du Film International de Jeonju avaient programmé une rétrospective de mes films et voulaient que je réalise un court pour eux. Entre 2005 et 2007, les journalistes n’arrêtaient donc pas de me demander quel serait mon prochain projet. Et c’est là que j’ai commencé à imaginer l’histoire de ce père et de son fils, avec de la magie. J’ajouterais que lorsque j’ai lu le roman La Route de Cormac McCarthy, j’ai été encore plus convaincu et j’ai souhaité tourner le plus vite possible. Je ne voulais pas attendre une décennie de plus pour faire un film avec Francis.

mymagic_04Combien de temps a duré le tournage?
Nous n’avons consacré que deux ou trois semaines à la préparation avant de nous lancer dans la production. A l’origine, le tournage était prévu pour durer une douzaine de jours. Mais comme il y avait un très bon esprit de camaraderie sur le plateau, la durée a finalement été réduite à neuf jours. Tous les plans où Francis faisait des numéros de magie étaient réalisés en une seule prise, parce que je ne voulais pas qu’il se mette en danger à répétition.

Le métier de prestidigitateur exige des qualités de comédien. Est-ce que l’expérience de magicien de Francis Bosco lui a servi pour le rôle?
Bien sûr. Cela dit, si jouer devant les autres ne l’intimidait pas le moins du monde, il lui a été plus difficile de rentrer dans son personnage. Lorsqu’un magicien fait de l’humour pendant son spectacle, il voit tout de suite quelle est la réaction du public. Devant une caméra, c’est différent. Il était un peu dérouté au début parce qu’il ne savait pas si ce qu’il faisait était bon ou non. C’est pourquoi nous avons eu beaucoup de conversations ensemble sur son personnage. D’autre part, le scénario avait été écrit en anglais et il a fallu le traduire en tamoul. Heureusement, j’avais la chance d’avoir sur le plateau une traductrice parlant couramment les deux langues et qui n’était autre que l’actrice du film [Grace Kalaiselvi, ndlr]. Je lui ai dit « Tu es mes oreilles, si tu sens que la prononciation ne va pas, n’hésite pas à dire ‘Coupez !’ « .

Comment avez-vous trouvé Jathisweran Naidu, le jeune acteur qui incarne le fils?
J’ai dû chercher. De toute façon, j’ai dit à mon producteur que si je ne trouvais pas un garçon pour le rôle, je ne pourrai pas faire le film. Mais je l’ai trouvé après avoir auditionné cinq ou six garçons. Il avait joué dans quelques pièces de théâtre. Sur le coup, je n’étais pas entièrement convaincu parce que la première fois que je l’avais rencontré, il avait ces lunettes rondes à la Harry Potter. Cela lui donnait un air un peu trop comique, alors que je voulais un acteur avec de la profondeur. Mais dès qu’il a enlevé ses lunettes et qu’il a fait cinq pas vers moi, je me suis dit que je l’avais trouvé. Jathisweran est un garçon de 14 ans très brillant. Je me souviens lui avoir demandé une fois s’il voulait exercer plus tard le métier d’acteur à plein temps. Il m’a répondu: « Tu sais, il faut être sérieux. A Singapour, les acteurs, ça n’existe pas vraiment. Ce que je veux, c’est devenir un célèbre avocat. Je veux faire de vraies études. » Nous avons aussi beaucoup discuté du personnage, qui est un jeune garçon qui doit s’occuper de tout un tas de choses normalement réservées aux adultes. Les rôles sont en quelque sorte inversés avec son père. Jathisweran et Francis ont très bien compris ce que je voulais obtenir. Au final, quand je regarde le film, je ne vois que les deux personnages.

mymagic_05La chaleur humaine de cette relation père / fils contraste avec la pauvreté de leur quotidien et la cruauté qu’ils encaissent. Ce contexte social était-il prévu dès le début?
Oui. Avec Francis, nous avons beaucoup discuté de cet aspect, de ce qui a trait à la société singapourienne. Je trouve en général que les gens ont vite fait de juger et de condamner les autres sur leur apparence. Et la plupart du temps, ils ne pardonnent pas. Avec My Magic, je voulais aussi parler de compassion. L’histoire est très simple, il y a le noir d’un côté et le blanc de l’autre. Même des enfants pourraient facilement la comprendre. Mais il y a des choses que nous avons voulu dépeindre de manière violente afin de justaposer les extrêmes. Cela dit, je souhaitais dès le départ avoir une structure en trois actes. Dans le premier, le père et le fils sont en conflit, dans le second, ils se reconnectent, et dans le troisième, ils sont à nouveau réunis dans cette vieille maison. A ce titre, nous avons longuement cherché le décor pour cette maison et finalement nous l’avons trouvé : c’est l’ancienne ambassade française ! (rires)

Est-ce que tout était écrit dans le scénario?
Nous savions ce que nous voulions. Mais quelques fois, j’avais des idées en cours de route. Comme ces monologues du garçon adressés à sa grand-mère. J’ai demandé à mon coscénariste s’il pouvait les écrire et à mon producteur s’il pouvait trouver un lieu désert. L’un des avantages avec la HD est d’ailleurs que vous pouvez vous adapter beaucoup plus vite. Quant à l’acteur, il était vraiment incroyable parce qu’il devait mémoriser tous ces monologues en dix ou quinze minutes. Sur le coup, il m’a dit : « Mais ça n’était pas dans le scénario !« . Mais je lui ai répondu qu’il pouvait y arriver. Il est très intelligent et très intuitif et j’ai vraiment eu beaucoup de plaisir à travailler avec lui et Francis. En plus, Francis lui a appris un peu de magie ! (rires)

mymagic_03Aujourd’hui, à Singapour, est-il difficile de monter un film?
L’une des premières difficultés avec Singapour, c’est que la population ne s’élève qu’à 5 millions de personnes, ce qui restreint déjà le public. En ce moment, à Singapour, nous produisons environ 5 à 8 films par an. En termes de box-office, les chiffres se situent entre 1 000 et 200 000 entrées. Bien sûr, les films américains dominent le marché, comme partout. Tout cela explique que la plupart des films singapouriens aient des budgets minuscules. Parfois, nous pouvons élargir un peu leur visibilité en les exportant, comme c’est le cas avec My Magic qui a été acheté par la France, la Corée et l’Inde.

Quel était le budget de My Magic?
Il était très petit, environ 200 000 dollars US.

Est-ce que vous êtes optimiste pour l’avenir? Le passage des films par les festivals peut-il changer quelque chose?
Le bon côté des choses, c’est que nous avons une entité du gouvernement, la Singapour Film Commission, qui investit dans la production de films. Ou du moins, ils nous apportent une aide. Dans l’immédiat, il y a au moins deux projets à venir l’année prochaine. Je les produits pour de jeunes réalisateurs avec le soutien de la Singapour Film Commission. En fait, on ne peut pas juger de la situation uniquement à travers le recettes. Le fait que les films passent dans les festivals est aussi une bonne chose parce que cela entraîne une prise de conscience chez les jeunes réalisateurs. Moi-même, c’est grâce à cela que je me suis inséré dans cette industrie, parce que mes films ont été sélectionnés à Berlin, à Venise et à Cannes. C’est très important, non seulement pour moi mais aussi pour Singapour parce qu’en réalité, nous n’avons pas ce que nous pouvons appeler une industrie. Nous ne sommes pas Hong Kong ni la Corée du Sud. Dans le temps, le gouvernement voulait faire du cinéma singapourien une grosse industrie, mais je leur disais déjà que c’était impossible. Il aurait fallu pour cela que nous ayions une population de 40 ou 50 millions de personnes et que nos productions puissent faire 10 millions d’entrées. Ceci dit, je suis persuadé que nous avons des jeunes talents très intéressants qui émergent. Vous les remarquez grâce à leurs courts métrages, et en général, une fois qu’ils en ont cinq ou six à leur actif, vous leur proposez de faire un long.

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
En tant que réalisateur, je prépare un film d’horreur. Mais nous n’en sommes encore qu’à la phase d’écriture du scénario. Par ailleurs, j’ai deux projets en tant que producteur. D’une part, je produits le film d’un jeune cinéaste, Boo Junfeng. Le film s’appelle Sandcastle et parle d’une grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer et de son petit fils dont la petite amie s’est récemment suicidée. Ces deux personnages vont tenter de se retrouver, bien que grand-mère soit en train de perdre la mémoire. Je produits aussi le film d’une jeune réalisatrice [The InnocentsA Time of Youth, ndlr]. L’histoire se déroule à Singapour dans les années 80 et parle de deux enfants. La petite fille est en quelque sorte l’enfant parfaite, très intelligente, et le petit garçon est au contraire un enfant laid et mauvais en classe. La petite fille devient son amie mais en faisant cela, elle devient aussi le souffre-douleur des autres enfants. Chen Hsi Wong, la réalisatrice et scénariste, n’a que 30 ans et elle a déjà fait plusieurs courts métrages, notamment aux Etats-Unis.

eric_khoo_01Quels sont les réalisateurs qui vous inspirent?
J’aime particulièrement le cinéma du cinéaste finlandais Aki Kaurismaki. J’aime beaucoup son sens de l’humour. J’avais beaucoup aimé L’Homme Sans Passé, et l’année dernière, j’ai vu Les Lumières du Faubourg. Cela dit, ces dernières temps, je n’ai plus trop le temps de regarder des films.

Quels sont vos films cultes?
Les films de Bruce Lee, comme Fist of Fury ! (rires) Il y a aussi… Evil Dead ! (rires) Ce qui est incroyable, c’est que le budget était minuscule et que Sam Raimi n’avait pas de steadycam, mais qu’il s’est débrouillé pour faire ces mouvements de caméra déments, rien que sur ses deux jambes. Il y a notamment un plan que j’adore où la caméra fonce sur le personnage. Je trouve toujours passionnant de voir la créativité des films réalisés avec trois fois rien. Regardez aussi les premiers films de Peter Jackson, comme Bad Taste ou Braindead. Je dis toujours aux jeunes cinéastes que lorsqu’on est limité par les moyens, dès l’instant où l’on est sincère, on est sûr de donner le meilleur de soi-même.

Dans ces circonstances, les gens deviennent très imaginatifs.
Oui, et vous voyez l’esprit d’équipe plus que jamais à l’oeuvre. Sur un film comme My Magic, l’ingénieur du son peut par exemple s’improviser perchiste. J’ai même proposé à des étudiants qui s’ennuyaient de venir m’aider. Tout le monde est prêt à faire son maximum pour aider les autres. C’est un sentiment formidable, une vraie passion. D’ailleurs, quand vous voyez des réalisateurs de films à petits budget se mettre à réaliser des grosses productions, ce n’est malheureusement plus pareil. Regardez Roberto Rodriguez, par exemple. Après El Mariachi, il s’est mis à faire des films plus chers. Desperado était encore quelque chose d’autre, mais maintenant, son cinéma n’est plus le même.

En même temps, vous avez aussi des réalisateurs comme Christopher Nolan, avec The Dark Knight, qui continuent à faire de bons films, même avec un gros budget…
Oui, c’est vrai. Mais je pense qu’il fait partie des cinéastes visionnaires, un genre de cinéaste un peu à part. Je pense aussi que tout devient possible lorsque vous avez un scénario de qualité. Si le scénario est bien écrit et que le réalisateur fait du bon travail, cela fera toujours un bon film.

Propos recueillis par Elodie Leroy
Remerciements à Mathilde Incerti et Audrey Tazière

Article publié sur Filmsactu.com le 6 avril 2008

> Lire la critique de My Magic

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