Interview : Ryu Seung Wan et le cinéma d’action coréen

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Parmi les nombreuses interviews que j’ai eu la chance de réaliser tout au long de ma carrière de journaliste, l’une de celles qui m’a le plus marquée est cette rencontre avec Ryu Seung Wan, réalisateur des films d’action Arahan, City of Violence et récemment The Unjust, et à qui l’on doit également le clip de Ballerino de LeeSsang. Une fois n’est pas coutume, je me retrouvais enfin face à un cinéaste non seulement disposé à parler de ses propres films mais aussi de ceux des autres, en apportant par la même occasion un éclairage fort intéressant sur l’histoire du cinéma d’action de son pays, la Corée du Sud. N’ayons pas peur des mots : cet entretien m’a permis d’envisager sous un angle nouveau le renouveau du cinéma coréen, alors relativement récent puisque l’interview s’est déroulée le 7 juillet 2006. Retrouvez ci-dessous l’article tel qu’il fut publié sur Excessif.com quelques semaines plus tard.

Ryu Seung Wan dans CITY OF VIOLENCE (2006)

Invité au festival Paris Cinéma 2006, Ryu Seung Wan est l’un des plus dignes représentants du cinéma d’action sud-coréen actuel. Né en 1973 à Onyang, dans la province de Chungcheong en Corée du Sud, il réalise en 1996 son premier court métrage, Transmutated Head, avant de faire ses débuts l’année d’après sur le long aux côtés de Park Chan-Wook, en tant qu’assistant sur Trio, ce qui explique sans doute les diverses apparitions qu’il fera par la suite dans les films de Park (Sympathy for Mr Vengeance, Lady Vengeance).

Remarqué pour Rumble au festival de Pusan, où il a obtenu un Outstanding Award, Ryu livre enfin son premier long métrage en 2000, Die Bad, qui regroupe en réalité les deux courts cités précédemment avec deux épisodes inédits, le tout constituant une même histoire divisée en quatre segments explorant pour chacun d’entre eux un style différent. Depuis, Ryu Seung Wan surprend à chacun de ses films, que ce soit en balançant ses actrices dans les combats trash de No Blood No Tears, en développant des personnages masculins touchants dans le film de boxe Crying Fist, ou bien en s’essayant aux fantaisies des combats câblés dans la veine hongkongaise dans le délirant Arahan (film qui lui a valu le Lotus Action Asia à Deauville Asie 2004). Le jeune cinéaste a d’ailleurs révélé à l’écran son petit frère Ryu Seung Beom, star de Arahan et co-star de Choi Min Sik dans Crying Fist.

Ryu Seung Wan au Festival Paris Cinéma, le 7 juillet 2006

Avec son dernier film, City of Violence, Ryu Seung Wan relève un nouveau défi : réaliser avec peu de moyens et sans tête d’affiche un film 100% action, ou plutôt devrait-on dire 100% baston. L’argument scénaristique est on ne peut plus classique : la vengeance. Appuyé par une batterie d’affiches très BD, le concept repose sur le duo formé par le réalisateur et son chorégraphe, Jeong Du Hong – personnage clé du cinéma d’action coréen, vu en méchant dans Arahan. Les premiers échos parlent d’une nouvelle bombe, décérébrée mais diablement efficace, notamment grâce à des scènes d’action ultra-violentes intégrant des éléments de hip-hop aux arts martiaux et dans lesquelles les deux compères se déchaînent, seuls contre tous… En attendant l’arrivée de l’objet dans nos contrées (en salles, on espère…), nous avons profité du passage de Ryu Seung Wan à Paris pour lui poser quelques questions.

L’entretien se déroule au bord de la Seine, sur la terrasse du multiplexe dans lequel est justement projeté Die Bad, dans le cadre de la rétrospective Paris Cinéma consacrée aux chefs de file du renouveau du cinéma sud-coréen. C’est avec franchise que Ryu Seung Wan, qui s’avère être quelqu’un de très accessible et ouvert, s’exprime sur ses films, sa passion du cinéma d’arts martiaux, sa manière de travailler avec son chorégraphe. Faisant preuve d’une réelle empathie vis-à-vis de ses collaborateurs, notamment les cascadeurs, le réalisateur cinéphile s’étend volontiers sur le passé du cinéma coréen, apportant ainsi un nouvel éclairage sur les enjeux actuels de l’industrie.

Elodie Leroy : Vous êtes passionné de cinéma d’arts martiaux. Pouvez-vous nous raconter votre découverte du genre et nous parler de votre formation en arts martiaux?
Ryoo Seung Wan : Pendant mon enfance, j’étais très fan de films hongkongais, notamment de films d’arts martiaux. Le tout premier que j’ai vu était un film de la Shaw Brothers : il s’agissait de La Main de Fer, qui avait été réalisé par un metteur en scène coréen (NDLR : Chung Chang Wha). Quand j’étais petit, dans mon village, il y avait au moins trois nouveaux films en provenance de Hong Kong par semaine, et j’allais très souvent en voir avec mon oncle. C’est de cette manière que j’ai pu en découvrir autant. J’étais surtout un grand fan de Jackie Chan. Pendant les années 80, période de l’apogée des films d’action de Hong Kong, c’était lui qui me fascinait le plus et je voulais être capable de faire la même chose que lui. C’est pourquoi je me suis lancé dans le Taekwondo. Je voulais devenir comme les héros de tous ces films que j’adorais.

Vous avez exploré différents styles d’action, des combats aériens et fantaisistes à la Arahan, aux déchaînements de violence réalistes et terre-à-terre à la No Blood No Tears. En tant que cinéaste, quel est le style dans lequel vous vous sentez le plus à l’aise ?
D’un point de vue technique, je suis nettement plus à l’aise quand je tourne des films comme No Blood No Tears, c’est-à-dire avec des scènes d’action de style réaliste. Pendant le tournage de Arahan, j’ai vraiment souffert physiquement et psychologiquement, c’était très difficile. Et pourtant, Arahan était typiquement le film que je voulais regarder en tant que spectateur. Mais le tournage s’est avéré éprouvant.

Pourquoi était-ce une telle épreuve ?
Parce que nous avons dû avoir recours à beaucoup de câbles et d’effets spéciaux et que les chorégraphies étaient compliquées à mettre en place. Dans ce genre de films, il y a des moments où l’intervention du réalisateur est totalement inutile voire impossible. Par exemple, si un acteur est suspendu en l’air par un câble, il devient très difficile d’avoir un contrôle sur l’angle de vue sous lequel il est filmé. Il y a plein d’éléments que l’on ne peut plus manipuler ou contrôler. Les problématiques étaient donc très différentes de celles que j’avais rencontrées auparavant. D’autre part, nous avons dû tourner pas mal de scènes devant un écran bleu, et il fallait donc parvenir à imaginer le résultat que l’on aurait à l’arrivée, ce qui n’était pas simple, même si j’avais en tête l’image que je voulais créer. Je me suis rendu compte à cette occasion que le genre de films que je désirais réaliser et le genre de films pour lequel j’étais doué n’avaient rien à voir ! Je pense que City of Violence se situe un peu entre les deux, entre ce que je veux faire et ce pour quoi je suis doué.

Ryu Seung Wan et Jeong Du Hong dans CITY OF VIOLENCE (2006)

Quels étaient justement les challenges spécifiques à City of Violence?
La plus grosse difficulté venait des conditions de tournage. Nous avons dû tourner avec un budget très limité car nous n’avions pas de star. Tout ce que j’avais comme matériau, c’était mon histoire et mon style personnel. Beaucoup de gens s’inquiétaient au moment du tournage, ils pensaient que le film ne marcherait pas en raison de l’absence de tête d’affiche. Mais finalement, parmi les films coréens sortis en mai, City of Violence est le seul à s’être révélé rentable. Les films avec des stars se sont fait évincer par les productions hollywoodiennes. Ce film a prouvé que l’on peut faire un film de genre en s’appuyant uniquement sur le style du réalisateur, et j’en suis fier.

Vous collaborez une fois de plus avec le directeur d’action Jeong Du Hong. Comment se passe l’élaboration des scènes d’action, entre vous, réalisateur, et lui, chorégraphe?
Lorsque j’écris le scénario, je décris la situation de chaque scène d’action ainsi que son concept global. En se basant sur les indications que je lui donne, Jeong Du Hong crée des mouvements plus détaillés. De mon côté, en me basant sur ce qu’il propose, j’en rajoute au fur et à mesure. C’est un peu comme si l’on jouait au ping-pong, sauf que la balle gonflerait au fur et à mesure.

Votre duo avec Jeong Du Hong dans City of Violence rend hommage à cette alchimie qui caractérise votre travail ?
En fait, je travaille avec Jeong Du Hong depuis No Blood No Tears (NDLR : sorti en mars 2002), et la raison pour laquelle je le choisis comme chorégraphe pour chacun de mes films est simple : c’est le meilleur. Non seulement le meilleur chorégraphe mais aussi le meilleur cascadeur. D’ailleurs, il n’y a pas qu’avec moi qu’il travaille depuis longtemps. Il a entre autres beaucoup collaboré avec Im Kwon Taek, notamment sur Le Fils du Général (NDLR : aka Son of General, célèbre trilogie de Im Kwon Taek), ainsi que Kim Seong Su, le réalisateur de Musa, les Seigneurs de la Guerre (NDLR : rebaptisé en France La Princesse du Désert). Grâce à sa connaissance des arts martiaux, Jeong Du Hong m’aide énormément dans la création des scènes d’action, mais en contrepartie, lui-même est influencé par ma connaissance du métier de réalisateur car c’est justement ce qui lui manque. Notre collaboration est donc fondée sur une complémentarité de talents.

Ryu Seung Beom dans ARAHAN (2004)

Vous évoquiez tout à l’heure le cinéma de la Shaw Brothers, et justement, il fut un temps où les Coréens émigraient à Hong Kong pour travailler sur des films de genre. Que reste-t-il de ce savoir-faire?
Il y a eu une rupture totale de cette collaboration entre les Coréens et les Hongkongais, et à l’époque, lorsque cette collaboration a cessé, le cinéma d’action était mort depuis bien longtemps en Corée du Sud. Le genre avait chuté dans les années 60, époque à laquelle il était devenu quasiment impossible d’en réaliser à cause des pressions du gouvernement militaire et entre autres du président Park Chung Hee*. Les films d’action étaient opprimés, contrôlés, manipulés, censurés. Le genre s’est donc développé assez bizarrement : au lieu de montrer le côté noir de la société capitaliste, comme dans les films d’action ou les films noirs des autres pays, les films d’action coréens avaient une vocation purement propagandiste. Les films ne devaient pas critiquer la société ni montrer ses aspects sombres. Il était donc impossible d’explorer des thématiques de films d’action. Au début de leur carrière, des réalisateurs tels que Im Kwon Taek réalisaient beaucoup de films d’action, mais ils ont dû abandonner à cause de la dictature militaire. C’est pourquoi le vrai début de l’histoire du film d’action coréen, c’est Le Fils du Général en 1990. Mais même après le succès du Fils du Général, le cinéma d’action est longtemps resté impopulaire. Peut-être parce que ce que l’on entendait par « film d’action » était trop vague, recouvrant aussi bien les films de guerre que les films d’arts martiaux.

Ryu Seung Wan dans CITY OF VIOLENCE (2006)

Est-il difficile de recruter des équipes de films d’arts martiaux en Corée à l’heure actuelle?
Depuis la production de Shiri, beaucoup de cascadeurs très professionnels et très compétents ont été formés. Donc à présent, il n’y a plus de problème pour trouver des équipes. Mais je vais vous dire une chose qui peut paraître incroyable aujourd’hui : même à l’époque où a été produit Le Fils du Général, certains cascadeurs étaient véritablement affamés. Certains sont même morts pendant la production de ces films…

…(sidérée) A cause du travail ?
Surtout à cause du manque d’argent. Les cascadeurs étaient extrêmement pauvres. En fait, à l’époque de Bruce Lee, il y avait des cascadeurs coréens très compétents et très doués en arts martiaux, mais ils ne trouvaient pas assez de boulot en Corée. Ils sont donc partis à Hong Kong où ils ont trouvé du travail. On leur a surtout confié des rôles de méchants. Mais dans les arts martiaux chinois, il n’y a pas beaucoup de mouvements qui utilisent les jambes. Le Taekwondo a donc apporté toute une dimension qui leur manquait (NDLR : Taekwondo : 60% pied, 40% bras). Les cascadeurs coréens ont donc enseigné beaucoup de techniques de jambes aux Hongkongais et lorsque ces derniers ont acquis la maîtrise de tout cela et qu’ils n’ont plus eu besoin des Coréens, ils les ont rejetés. Beaucoup de cascadeurs coréens ont donc dû revenir en Corée, et comme je vous le disais à l’instant, il n’y avait pas de boulot… Ils étaient donc relégués à faire des petits films vidéo destinés aux enfants, c’était leur seul moyen pour survivre. Je pourrais vous en raconter beaucoup, des histoires de ce genre…

Je vous écoute…
Justement, il y en a une bien triste concernant les films d’action réalisés dans les années 70. Lorsqu’un Coréen réalisait un film, il devait en céder les négatifs aux Hongkongais, lesquels apportaient ensuite des modifications. Le réalisateur perdait donc définitivement la version originale de son film. A présent, on trouve souvent des films de réalisateurs coréens sur des DVD hongkongais, mais ce ne sont plus les versions originales. Depuis, certains réalisateurs ont reçu leurs propres films, trouvés par des fans qui partent à la recherche de ces DVD et les leur expédient. Mais leurs propres versions des films n’existent plus.

Jeong Du Hong dans CITY OF VIOLENCE (2006)

En général, est-ce que les cascadeurs sont très polyvalents comme à Hong Kong ?
En Corée, on pourrait distinguer deux types de cascadeurs : les cascadeurs qui veulent devenir acteurs et ceux qui s’orientent vers le métier de chorégraphe. Mais en ce moment, il est très important d’avoir des stars dans des films coréens. Il est par exemple quasiment impossible de faire ce que les Thaïlandais ont fait avec Tony Jaa dans Ong Bak, c’est-à-dire mettre en vedette un inconnu. Le cinéma coréen repose énormément sur le star-system. Or de nos jours, les grandes stars comme Ryu Seung Beom, mon petit frère, mais aussi Sol Kyung Gu, Choi Min Sik ou Song Kang Ho, n’aiment pas avoir recours aux doublures. A part si les mouvements sont particulièrement sophistiqués, ils préfèrent les effectuer eux-mêmes. C’est un autre problème que rencontrent les cascadeurs !

Choi Min Sik et Ryu Seung Beom dans CRYING FIST (2005)

A l’heure actuelle, comment sont les conditions de sécurité sur les tournages de films d’action en Corée du Sud?
A présent, en ce qui concerne la sécurité, il n’y a plus de problème car nous sommes très bien équipés, surtout depuis l’année 2000. Jeong Du Hong et la Seoul Action School ont beaucoup contribué à ce développement, et à l’heure actuelle, même les producteurs accordent de l’importance aux conditions de sécurité. Il y a une chose qu’on a fait bouger dans les conditions de tournage des films d’action en tournant No Blood No Tears : nous avons fait travailler ensemble l’équipe de décoration et celle des chorégraphies. De cette façon, le chef décorateur pouvait se rendre compte des problématiques liées à la sécurité des cascadeurs. En même temps que les décorateurs installaient les décors, l’équipe du chorégraphe mettait en place les équipements de sûreté, comme les matelas par exemple. Toujours sur No Blood No Tears, nous filmions aussi les mouvements avant de tourner sur le plateau afin que le décorateur puisse se faire une idée et en tenir compte dans son travail. Ce film a donc marqué une évolution en matière de préproduction et de sécurité des cascadeurs.

Que pensez-vous de ces films coréens qui emploient des chorégraphes chinois, tels que Shadowless Sword, par exemple?
Je ne suis pas vraiment contre le travail avec les chorégraphes hongkongais ou étrangers et je pense que tout dépend du style de chaque film. Mais en ce qui me concerne, je ne souhaite pas prendre de chorégraphe hongkongais car d’une part, je n’en ai pas besoin et d’autre part, j’aurais l’impression que mes films perdraient leur identité coréenne. Ce n’est pas qu’il soit si important de revendiquer une identité coréenne, mais il est en revanche très important de garder une originalité. Travailler avec des chorégraphes hongkongais revient un peu à reproduire les films d’action hongkongais car les chorégraphes hongkongais ont leur propre style et vont répéter des choses qu’ils ont déjà faites. Je pense qu’on peut largement être influencé par ce cinéma sans pour autant en imiter le style. Faire la même chose que les Hongkongais n’est pas ce qui m’intéresse.

Ryu Seung Wan dans CITY OF VIOLENCE (2006)

Quels est votre récent coup de cœur en matière de film d’action?
En mars dernier, à la cinémathèque coréenne, j’ai revu La Horde Sauvage, de Sam Peckinpah, en version restaurée. J’ai été totalement scotché. C’est un film qui a été fait il y a très longtemps mais il est vraiment extraordinaire. D’ailleurs, en regardant ce film, j’ai réalisé à quel point l’expérience du film sur grand écran était irremplaçable. J’avais vu le film plus de trente fois en DVD, mais cette fois-ci, j’ai eu l’impression de découvrir un autre film.

Un petit mot sur votre prochain projet?
Mon prochain film s’appellera Yacha, qui est un terme bouddhiste désignant des démons qui embêtent les Humains et qui mangent la chair humaine. Le film parle des guerriers qui se battent contre les Yachas. Ces guerriers luttent contre ce que vous pourriez appeler des zombies, mais il ne s’agit pas d’un film d’horreur fantastique. Yacha ressemblera plutôt à un film en costumes de style réaliste.

Propos recueillis par Elodie Leroy (7 juillet 2006, Paris Cinéma)
Remerciements à Eunseon Lee-Segay pour la traduction

* La fin des années 50 et le début des années 60 ont vu émerger certains des réalisateurs coréens les plus talentueux. Après la guerre, l’industrie revivait et valorisait le traditionnel mélodrame ainsi que le film d’action. Mais en 1962, Park Chung Hee, le Président de l’époque (assassiné en 1979, événement dont parle le film The President’s Last Bang d’Im Sang Soo), a fait voter une loi permettant au gouvernement de contrôler l’industrie du film sous tous ses aspects, économique comme artistique.

Article publié sur DVDRama.com le 25 août 2006

Ma photo avec Ryu Seung Wan après l’interview – Paris Cinéma 2006

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