Jeong Du Hong : le cinéma coréen passe à l’action

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Directeur d’action, chorégraphe, cascadeur et acteur, Jeong Du Hong est considéré à juste titre comme l’un des créateurs de l’action made in Korea telle que nous la connaissons actuellement. On retrouve son nom au générique des productions sud-coréennes phares de ces dernières années, de Shiri à A Bittersweet Life, en passant par Musa, Frères de Sang ou encore Arahan.

Lors de notre entretien en juillet dernier (NDLR : juillet 2006), Ryu Seung Wan nous confiait : « La raison pour laquelle je le choisis comme chorégraphe pour chacun de mes films est simple : c’est le meilleur. Non seulement le meilleur chorégraphe mais aussi le meilleur cascadeur. » Avec City of Violence, Jeong Du Hong se voit offrir pour la première fois un premier rôle dans un film d’action pur jus dont il a bien entendu chorégraphié les combats. L’occasion de revenir sur le parcours étonnant d’une des figures clé du cinéma du Pays du Matin Calme.

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Jeong Du Hong dans CITY OF VIOLENCE

Né en Corée du Sud le 14 décembre 1966, dans la province du Chungcheong du Sud, Jeong Du Hong débute les arts martiaux lorsqu’un Institut de Taekwondo s’installe près de son école. Alors qu’il n’avait jamais montré d’intérêt particulier pour aucun sport, il se prend rapidement de passion pour l’art martial et pratique assidûment tous les jours. Par manque de moyens, sa famille ne peut pas lui payer les cours. Cependant, devant un tel enthousiasme, son enseignant, un certain Lee Gak Soo, décide de lui donner sa chance en acceptant de l’entraîner gratuitement. Quelques années plus tard, Jeong intègre le Junior College d’Incheon en tant qu’étudiant-athlète, ce qui lui vaut de participer à des tournées à l’étranger dont le but est de promouvoir le Taekwondo et la culture coréenne à travers le monde. Entraîneur de Taekwondo pendant son service militaire, il débute dans la vie active en tant que garde du corps d’un Parlementaire. C’est durant cette mission de courte durée qu’il fait la rencontre d’un ancien cascadeur qui lui recommande de tenter sa chance dans l’industrie du cinéma.

Jeong Du Hong dans ARAHAN

Nous sommes en 1990, le pays sort tout juste de la dictature militaire et les moyens dont dispose le cinéma coréen sont sans comparaison avec les budgets actuels. C’est ainsi que les producteurs font des économies sur les petits salaires, notamment ceux des cascadeurs. L’action n’étant pas le genre de prédilection à Chungmuro, le métier est peu porteur et ne permet pas à la plupart de ses praticiens de gagner correctement leur vie. Les premières auditions auxquelles se livre Jeong Du Hong ne se déroulant pas pour le mieux, il doit tout d’abord se contenter de porter le matériel lourd de l’équipe d’action. Déçu, il finit par se décourager et par abandonner.

Il abandonne le cinéma, mais pas les arts martiaux. Pendant quelques mois, Jeong se retire dans un village en montagne pour s’entraîner durement. C’est à cette époque qu’il prend l’habitude de se rendre régulièrement au parc Boramae, à Seoul, un parc aux alentours duquel il implantera d’ailleurs quelques années plus tard, en 1998, sa propre école de cascadeurs, la Seoul Action School. Revigoré par plusieurs mois passés à s’entraîner, il retente quelques auditions. Ses efforts sont enfin récompensés lorsqu’il est sélectionné pour intégrer l’équipe de l’une des légendes du cinéma coréen, Im Kwon Taek. Cascadeur et acteur sur Le Fils du Général, il impressionne tellement l’équipe du film qu’il est repris pour le second opus de la saga, réalisé en en 1991.

Travailleur infatigable, Jeong Du Hong passe rapidement du simple métier de cascadeur à celui de coordinateur des cascades, ce qui lui vaut de voir son nom associé à la plupart des incursions coréennes dans le genre de l’action. La chance lui sourit avec le succès retentissant de Shiri, thriller d’action à travers lequel le cinéaste Kang Je Gyu impose de nouveaux standards à toute l’industrie. La suite, on la connaît : en quelques années, Jeong Du Hong s’impose comme l’une des figures majeures de Chungmuro. Les chefs de file de la nouvelle vague ne peuvent plus se passer de ses services : de Kim Jee Woon (Foul King, A Bittersweet Life) à Kang Woo Suk (Public Enemy), en passant par Kim Sung Su (Musa, La Princesse Du Désert) ou Kwak Kyung Taek (Champion), les plus grands cinéastes font appel à lui, pour les affrontements martiaux comme pour les scènes d’action pure. Tandis que la Seoul Action School offre à ses apprentis un entraînement gratuit, Jeong utilise aussi sa crédibilité pour sensibiliser réalisateurs et producteurs aux contraintes de sécurité liées au métier.

Ryu Seung Wan dans CITY OF VIOLENCE

S’il est une caractéristique déroutante dans la carrière de Jeong Du Hong, c’est l’extrême variété des styles d’action qu’il explore, toujours avec la même virtuosité. Non content d’être un artiste martial émérite, de coordonner et d’effectuer lui-même des cascades en tous genres (voir le making of de Tube qui le montre accomplir une impressionnante cascade en voiture), il semble posséder un éclectisme inégalable en termes d’arts martiaux mais aussi une capacité à s’adapter à n’importe quel univers. Au point qu’il paraît difficile, au premier abord, de déterminer la spécialité de Jeong Du Hong, l’essence de son style.

En effet, comment cerner un chorégraphe qui excelle tout autant dans les joutes martiales traditionnelles (Fighter In The Wind) que dans les gunfights (Shiri, A Bittersweet Life) ou les combats au sabre (Musa, City Of Violence) ? Difficile aussi de cataloguer un directeur d’action qui s’adapte à l’univers de la fantasy (Arahan, The Restless), comme à celui de la science-fiction pure (Natural City), tout en faisant par ailleurs deux incursions réussies dans le genre du film de guerre (Frères de Sang, Silmido).

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FIGHTER IN THE WIND

De notre point de vue, si les chorégraphies épiques de Musa, La Princesse du Désert (Kim Sung Su) et de The Restless (Cho Dong-Ho) brillent par quelques moments de bravoure, c’est surtout dans le registre contemporain que Jeong Du Hong fait des étincelles. De par son goût prononcé pour les séquences d’action réalistes et terre-à-terre, le chorégraphe se montre particulièrement doué pour les déchaînements de violence viscérale voire trash à la No Blood No Tears (Ryu Seung Wan) ou à la Public Enemy (Kang Woo Suk). Ne cherchant jamais à imiter ses homologues chinois, Jeong opte bien souvent pour un style d’action sec, sans fioriture, qui met en valeur les mouvements sans esthétiser la violence. Outre la présence de cascades très douloureuses pour les exécutants, et cela dès Born To Kill en 1996, on remarque que les combats signés Jeong Du Hong se montrent plutôt avares de ralentis ou autres artifices de montage. La rapidité et la précision d’exécution, de sa part comme de celle des acteurs qu’il entraîne, s’allient à une excellente gestion de l’espace et à un réel sens du rythme, dans les scènes de duel (Crying Fist) comme dans les bagarres collectives (Born To Kill, A Bittersweet Life, City Of Violence).

Devant la lisibilité extrême des affrontements martiaux, on suppose le chorégraphe en parfaite osmose avec ses collaborateurs réalisateurs, lesquels s’émerveillent de sa volonté sans faille de mettre en images les concepts de scènes les plus fous qui leur traversent l’esprit. De même que Kim Jee Woon dans les incroyables scènes de catch de Foul King, les cinéastes Kwak Kyung Taek et Ryu Seung Wan ont su exploiter pleinement le potentiel des combats de boxe dirigés par Jeong dans Champion et dans Crying Fist. En plus d’être magnifique sur le plan dramatique, Crying Fist s’autorise ainsi de longs plans séquences sur les combats exécutés par Ryu Seung Beom et Choi Min Sik, cependant que les deux acteurs se montrent aussi impressionnants dans l’action que dans les scènes de jeu.

Au passage, certains plans s’étendant sur une durée de plusieurs minutes, on imagine à quel point le tournage a dû être éprouvant pour ces acteurs que l’on voit littéralement s’épuiser à l’écran. En revanche, dans Fighter In The Wind, on regrette les choix de montage malheureux de Yang Yun-Ho dans le final, les coupures ne permettant pas d’apprécier à leur juste valeur les chorégraphies très maîtrisées de karaté kyokushin.

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Ryu Seung Beom et Choi Min Sik dans CRYING FIST

Cette préférence de Jeong pour les affrontements terre-à-terre n’est en rien synonyme d’un refus de la fantaisie, comme en témoignent ses incursions dans la science fiction, avec Natural City (Min Byung-Chun) et Resurrection Of The Little Match Girl (Jang Sun-Woo), ou dans des univers plus proches de la bande-dessinée, avec The Restless (Cho Dong-Ho), un film certes décevant sur le fond mais dont les scènes d’action bénéficient toutefois d’une esthétique du mouvement réussie. D’ailleurs, l’action de Jeong Du Hong a beau être de tendance réaliste, elle n’en est pas moins résolument adaptée au media à travers lequel elle s’exprime, à savoir le cinéma. Justement, l’une des qualités du chorégraphe est de parvenir à mettre l’action en relation avec les émotions des personnages.

Le sublime A Bittersweet Life en est l’un des exemples les plus frappants, ne serait-ce que dans la formidable séquence au cours de laquelle le personnage incarné par Lee Byung-Hun s’évade de l’usine, démolissant tout sur son passage, un déchaînement de violence non-stop, viscéral et cathartique au cours duquel le héros laisse véritablement exploser toute la tension qui imprégnait les scènes précédentes. De la même manière, le final classieux et intense du film se révèle en parfaite harmonie avec les sentiments de Sun Woo qui tire alors sa révérence. C’est lorsque l’action (dimension externe) vient faire écho aux émotions (dimension interne) que les scènes d’action s’intègrent avec naturel dans un film et que l’on sent l’adrénaline monter.

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CITY OF VIOLENCE

Dans City Of Violence, Jeong Du Hong se retrouve pour la première fois propulsé au rang de tête d’affiche. N’ayant pas nécessairement l’ambition de devenir acteur de métier – selon la légende, au cours du tournage de Musa, le cinéaste Kim Sung Su l’aurait découragé de s’y essayer ! –, le chorégraphe se voyait souvent accorder un rôle très secondaire, souvent celui d’un méchant (Natural City, Arahan), parfois celui d’un proche du héros (Champion, Fighter In The Wind), au pire une simple cameo (Foul King). Sa prestation dans City Of Violence vient démentir les nombreux préjugés à l’encontre de ses capacités à tenir l’affiche d’un film. Mais on s’émerveille surtout devant la virtuosité formelle et l’énergie débordante de ce film de Ryu Seung Wan, dont l’incroyable final à lui seul – une séquence au cours de laquelle le réalisateur et le chorégraphe affrontent une multitude d’adversaires hauts en couleur, à mains nues, au sabre ou encore au couteau à sushi – justifie pleinement de la vision du film.

Prochaine étape : la reconnaissance internationale. Une affaire en bonne voie si l’on en croit sa participation au premier opus de la trilogie russe consacrée à Genghis Khan, Mongol, production ambitieuse avec Tadanobu Asano et signée Sergei Bodrov, dans laquelle Jeong Du Hong se voit crédité en tant que réalisateur de seconde équipe… En attendant, pour sa versatilité et sa maîtrise du combat alliant brutalité et lisibilité, mais aussi pour son rôle primordial dans la renaissance du cinéma d’action coréen, Jeong Du Hong est un peu l’équivalent de Donnie Yen dans le cinéma de Hong Kong d’aujourd’hui. Et ce n’est pas peu dire.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 21 mai 2007

> Lire l’interview de Ryu Seung Wan, réalisateur de City of Violence

> Lire la preview de City of Violence

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