Critique : ‘Mad Detective’, de Johnnie To et Wai Ka Fai

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Événement ! L’acteur Lau Ching Wan revient enfin sur le devant de la scène, lui qu’on n’avait pas vu depuis des lustres. Mad Detective marque le retour inespéré d’un grand acteur, qui plus est dans le nouvel opus d’un Johnnie To en excellente forme, disposé pour une fois à délaisser les films poseurs auxquels il nous avait habitués dernièrement. Avec l’aide de son complice Wai Ka Fai, le réalisateur remet les pendules à zéro et amorce le renouveau tant attendu, par le biais d’un thriller fantastique original, aussi oppressant qu’envoûtant.

Lau Ching Wan, qui apparaissait dans cinq à douze films par an durant la deuxième moitié des années 90, s’était autorisé une petite pause ces derniers temps, avec seulement un film à son actif en 2005 comme en 2006. Mais même s’il avait tourné davantage, il faut bien dire que depuis quelques années, les seuls films de Hong Kong à connaître les honneurs d’une sortie cinéma en France sont ceux de Johnnie To ou affiliés (Filatures, Triangle, pour ne citer que ceux-là). Ce qui nous vaut au passage la compagnie incessante et exclusive de la clique habituelle du réalisateur, à savoir Simon Yam, Anthony Wong, Louis Koo et consorts.

Dans Mad Detective, Lau Ching Wan est Bun, le profiler hors pair que le jeune inspecteur Ho (Andy On) va démarcher à son domicile où il vit reclus depuis qu’il a quitté la police, deux ans plus tôt. Soucieux de lui témoigner son admiration, en lui montrant notamment qu’il a hérité de son ancienne arme à feu après avoir perdu la sienne, Ho déchante quelque peu en s’apercevant que celui qu’il considère comme son mentor ne semble pas avoir toute sa tête. Suivant de peu un prologue choc qui s’achève rien moins que sur l’automutilation de Bun (il se coupe une oreille devant ses collègues) quelques années plus tôt, cette scène de rencontre au dénouement inattendu donne la mesure de l’habilité avec laquelle Johnnie To et Wai Ka Fai manipulent la réalité tout au long de Mad Detective, ou plutôt de quelle manière ils s’amusent à entrechoquer différentes réalités qui toutes semblent converger vers un seul et même point : la résolution du mystère de la disparition d’un inspecteur dénommé Wong et de son arme à feu. A moins que le véritable sens de cette quête se trouve ailleurs ?…

Car il y a bien plusieurs dimensions qui se chevauchent dans le nouveau film du duo hongkongais. D’un côté, il y a la réalité « objective », celle de tous les personnages et la nôtre, et de l’autre celle, bien particulière, de Bun lui-même, dont on ne saurait dire durant une bonne partie du film s’il est fou ou non. Capable de revivre le drame enduré par la victime d’un crime, il possède aussi la faculté de voir à l’intérieur des gens, quand il ne s’adresse pas avec véhémence à son épouse imaginaire, May (Kelly Lin).

Le don de Bun à démasquer autrui derrière les apparences rappelle de loin celui du héros de l’excellent manga de Hideo Yamamoto, Homunculus, qui entrevoit les démons dissimulés à l’intérieur des autres en se cachant l’œil droit. Si le personnage incarné par Lau Ching Wan n’a pas besoin d’user de telles précautions pour obtenir les révélations recherchées, celles-ci sont assorties d’un degré d’abstraction tout aussi inventif et passionnant qui confère à Mad Detective une ambiance fantastique très palpable et troublante, atmosphère encore renforcée par la très belle partition de Dave Klotz et Guy Zerafa, fidèles collaborateurs de To (on leur doit dernièrement la superbe musique d’Exilé).

En mettant en images le détail des visions de Bun sans plus d’explication que cela, Johnnie To et Wai Ka Fai peuplent peu à peu leur film d’un nombre grandissant de protagonistes qui tous paraissent exister bel et bien – et parmi lesquels pointe l’inévitable Lam Suet dans un rôle peu flatteur. On notera au passage que le réalisateur n’a rien perdu de son irréductible misogynie, en accordant aux (rares) femmes le privilège d’incarner les facettes les plus froides et calculatrices des uns et des autres ; misogynie qui se retrouve aussi exprimée de manière éclatante à travers la dualité caricaturale du personnage de May.

Pour une fois, pourtant, cette tendance sert en quelque sorte le propos, et en l’occurrence la dérive paranoïaque de Bun dont la réalité distordue se fait tellement envahissante qu’elle en vient à contaminer les autres personnages, à commencer par Ho. Le jeune inspecteur modèle incarné avec talent par Andy On gagne ainsi progressivement en importance, contribuant par son ambiguïté naissante à brouiller davantage encore les pistes savamment disséminées par les réalisateurs jusqu’au tout dernier plan, fascinant.

Ce dernier adjectif est d’ailleurs aussi qui convient le mieux à ce Mad Detective, l’un des films les plus remarquables que nous ait livrés Johnnie To ces dernières années. En retrouvant son vieux complice Wai Ka Fai, le réalisateur/producteur change de registre et retrouve du même coup l’inspiration qui semblait lui faire défaut récemment, au point de donner l’impression de se trouver dans une impasse artistique.

Thriller mental à forte connotation fantastique, Mad Detective est une petite perle qui surpasse aisément le tout-venant de la production hongkongaise des années 2000 et flirte avec les meilleurs représentants du genre. Lau Ching Wan, dont c’est le grand come-back – en tout cas dans un film de cet acabit –, y trouve l’un des rôles les plus complexes et les plus passionnants de sa carrière, ce qui n’est pas peu dire.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 12 février 2008

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