Palme d’or à Cannes, le film Parasite de Bong Joon Ho a passé la barre du million d’entrées en France ! Si vous ne l’avez pas encore vu, courez découvrir cette pépite du cinéma coréen. Notre analyse.

Un an après avoir fait polémique au Festival de Cannes en proposant un film Netflix, Okja, Bong Joon Ho revient sans complexe sur la Croisette avec Parasite. Et il décroche la Palme d’Or ! Un prix amplement mérité pour un mélange singulier de comédie noire et de satire sociale, qui balade le spectateur entre le rire et l’effroi.

Ki Taek, sa femme Chung Sook et leurs deux enfants, Ki Woo et Ki Jung, sont sans emploi et vivent dans un logement insalubre où tout part en morceaux. M. Park, son épouse et leurs deux enfants vivent dans l’opulence dans les hauteurs des quartiers huppés de Séoul. Ces deux familles vont nouer des liens étranges.

Tragicomédie familiale

Du thriller Memories of Murder au film de science-fiction Le Tranceperçeneige, en passant par le drame Mother, Bong Joon Ho ausculte la société coréenne avec un regard aiguisé sur l’humain et les rapports entre les classes sociales. Ces thèmes sont une fois de plus au cœur de Parasite, qui met en miroir deux familles que tout oppose.


Ces familles ne se seraient jamais rencontrées si un ami de Ki Woo n’avait pas soufflé une idée d’arnaque au jeune homme (beau caméo de Park Seo Joon en instigateur de combine !). Justement, Ki Woo rêve de s’élever socialement. Ce désir apparaît comme le péché originel d’un enchaînement d’événements qui nous emmène inéluctablement vers la catastrophe.

Il serait dommage de révéler les ressorts du baratin servi par les enfants de Ki Taek pour introduire toute leur famille chez les Park. Le scénario conçu par les deux jeunes gens relève du génie et nous arrache quelques rires, même s’il est sans pitié envers les victimes, notamment le personnel des Park.

Si vous vous attendez à un discours idéologique sur les différences sociales, vous risquez fort d’être dérouté par le ton du film. Parasite, que Bong Joon Ho définit comme une tragicomédie familiale, est un film cruel, mais aussi un film cru et souvent très drôle.

Sans jamais chercher à manipuler les émotions du spectateur, le réalisateur montre les conditions de vie des deux familles de manière frontale, sans tabou, quitte à donner quelques détails scabreux.

Parasite, de Bong Joon Ho : analyse
Choi Woo Sik, Song Kang Ho, Jang Hye Jin et Park So Dam

Nous découvrons également quelques points communs entre ces familles. Dans les deux cas, le père n’exerce plus vraiment le rôle de chef de famille prôné par les valeurs confucéennes, l’un parce qu’il est incapable de faire vivre les siens, l’autre parce qu’il se trouve rarement à son domicile. Les décisions sont prises par des épouses qui semblent avoir renoncé à éduquer leurs enfants.

L’odeur de la pauvreté

D’une précision et d’une intelligence rares, la mise en scène de Parasite nous fait vivre une intrigue riche en rebondissements en alternant entre les points de vue de personnages plus vrais que nature.

Park Seo Joon dans Parasite
Park Seo Joon fait un caméo dans Parasite

Que ce soit au cinéma ou dans les dramas, le mélange de genres, ou plutôt la coexistence des genres, est tout un art dans les fictions coréennes. Bong Joon Ho l’emploie de manière personnelle en insufflant à Parasite une ironie percutante et un véritable suspense. Le nombre limité de décors confère au film une atmosphère étouffante habilement contrebalancée par un humour ravageur.

Certaines situations frisent l’absurde (le déplacement du placard de la cuisine est épique) et la violence est parfois extrême, mais chaque scène a sa raison d’être dans le scénario formidablement bien pensé de Bong Joon Ho et Han Jin Won.

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La comparaison sociale entre la famille Park et celle de Ki-Taek est impitoyable. Elle ressort dès l’arrivée de Ki Woo dans le quartier des Park : le garçon paraît minuscule dans la ruelle bétonnée, cerné qu’il est par les remparts en pierre des demeures imposantes.


La configuration des décors est habilement utilisée pour figurer le déterminisme social dont les personnages ne parviennent pas à se défaire. Il y a ceux qui viennent d’en haut, ceux qui vivent dans l’entre-sol et ceux qui rampent dans les sous-sols. Cette expression de l’échelle sociale rappelle le placement des populations à l’intérieur du Tranceperçeneige, avec les riches dans les premiers wagons et les pauvres en queue du train.

Comme s’il s’agissait d’une loi de la physique, le monde de Ki Taek et celui de Park coexistent et se rejettent mutuellement, mais exercent également une certaine fascination l’un sur l’autre. Ces émotions paradoxales s’expriment dans une tirade choquante de Park sur une affaire d’odeur.


Si Ki Taek et les siens parviennent dans les hauteurs de Séoul par des moyens malhonnêtes, le mouvement inverse ressemble à une dégringolade, comme dans cette scène où ils retournent précipitamment à leur domicile sous une pluie battante : une succession de plans d’ensemble montre les personnages dévalant pentes et escaliers à n’en plus finir pour retrouver un taudis dévasté. Ce dur retour à la réalité a quelque chose de glaçant.

Bong Joon Ho retrouve Song Kang Ho

Parasite est servi par un casting exceptionnel porté par l’excellent Song Kang Ho, acteur fétiche du réalisateur depuis Memories of Murder. Il était également la vedette de The Host et l’un des acteurs principaux du Tranceperçeneige.

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Song Kang Ho est un acteur de premier plan en Corée. Son nom est synonyme de carton au box-office. Pourtant, il continue de se lancer des défis à chaque film. Avec son visage poupin, sa carrure imposante et sa voix grave, Song Kang Ho excelle dans les compositions de personnages pittoresques. Dans Parasite, il est criant de vérité dans le rôle de Ki Taek, un loser poussé à bout que l’on parvient parfois à comprendre malgré la combine dans laquelle il s’est embarqué.

Song Kang Ho dans Parasite
Song Kang Ho interprète Ki Taek

Face à lui, le père de famille huppé est campé par l’excellent Lee Sun Kyun, un acteur capable de se fondre dans tous les registres. Au cinéma, il est notamment connu pour le thriller Hard Day. A la télévision, il a récemment acquis une énorme popularité grâce à l’émouvant My Mister, un drama salué par la critique.

Lee Sun Kyun interprète souvent des rôles de braves hommes, mais dans Parasite, il surprend par les sentiments complexes qu’il inspire : son personnage est tour à tour sympathique et révoltant, attendrissant quand il joue avec son fils, détestable quand il révèle le fond de sa pensée.

Le reste du casting est à l’avenant. On se réjouit de retrouver Lee Jung Eun dans le rôle de la gouvernante des Park. Longtemps reléguée à des douzièmes rôles, cette actrice a récemment acquis une énorme popularité avec les dramas Mr. Sunshine et surtout The Light in your Eyes, qui lui a valu un Baeksang Award. Dans Parasite, elle mène notamment l’une des scènes d’anthologie du film avec une imitation hilarante des JT nord-coréens.

Lee Sun Kyun dans Parasite
Lee Sun Kyun interprète M. Park

Parasite est aussi l’occasion de découvrir des têtes moins connues comme Jang Hye Jin (la femme de Ki Taek) et Cho Yeo Jeong (l’épouse Park), mais aussi de voir de nouvelles facettes du talent de Choi Woo Sik (The Package, Train to Busan) et de Park So Dam (The Priests), qui interprètent respectivement le fils et la fille de Ki Taek.

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1 million d’entrées pour Parasite

Parasite a reçu la Palme d’Or au Festival de Cannes 2019. Sorti en France le 5 juin 2019, il a vu son nombre de salles passer de 197 à 300 salles pour sa seconde semaine d’exploitation.

Cette semaine, Parasite a dépassé le million d’entrées dans les salles hexagonales, un succès qui ne s’était pas produit depuis 15 ans pour une Palme d’Or. Compte tenu de la morosité du paysage cinématographique actuel, le succès d’un film aussi brillant est une très bonne nouvelle pour le Septième art.

Elodie Leroy

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