Portrait de Wisit Sasanatieng, réalisateur de ‘Citizen Dog’

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Wisit Sasanatieng fait partie du cercle très fermé des réalisateurs thaïlandais dont la notoriété dépasse les frontières de son pays, une performance qu’il a accompli en l’espace de deux films seulement. Le Ministère de la Culture thaïlandais vient d’ailleurs de lui décerner le Silpathorn Award qui récompense les cinéastes en activité les plus remarquables. A l’occasion de la sortie en salles de Citizen Dog, il est temps de se pencher sur le parcours de Wisit Sasanatieng, l’un des cinéastes les plus prometteurs et originaux qu’ait vu éclore le cinéma thaïlandais ces dernières années.

Citizen Dog de Wisit Sasanatieng

Citizen Dog de Wisit Sasanatieng

Né en avril 1964, Wisit Sasanatieng débute en tant que directeur artistique aux côtés de Pen-Ek Ratanaruang (Last Life in the Universe) à la Film Factory Ltd après avoir obtenu à la fin des années 80 un diplôme à la Silpakorn, la plus prestigieuse école des Beaux-Arts de Bangkok. Les spots publicitaires qu’il réalise dès lors ne passent pas inaperçus. Il dirige notamment un spot pour Wrangler Jeans qui met en vedette la future star des Larmes du Tigre Noir, Chartchai Ngamsuan.

Lorsque son camarade de promotion Nonzee Nimibutr décide de se lancer dans le long-métrage en 1997, Wisit Ssanatieng ne se fait pas prier pour être de la partie. C’est ainsi qu’il s’attelle avec Nonzee Nimibutr au scénario de Dang Bireley and the Young Gangsters (2499 antapan krong muang), toujours pour la Film Factory Ltd, film qui sera réalisé par Nonzee Nimibutr seul. Centré sur les déboires d’un chef de gang âgé de treize ans seulement, le film enregistre un énorme succès commercial doublé d’une reconnaissance critique puisque Dang Bireley and the Young Gangsters obtient le Prix du Meilleur Film au Thailand National Film Association Awards en 1998.

NANG NAK de Nonzee Nimibutr

Les deux compères remettent le couvert en 1999 avec le méga-hit Nang Nak. Ce film fantastique donne un considérable coup de fouet à la production de l’époque encore traumatisée par la terrible crise de 1997 qui avait vu la quantité de films produits annuellement, déjà précaire, chuter à 6 en 1998. L’histoire de Nang Nak reprend l’une des légendes les plus populaires du folklore thaï, celle de Nang Naak, morte en accouchant d’un fils mort-né pendant que son mari Maak est parti au service militaire, et dont le fantôme vient semer la terreur au village, pourchassant quiconque s’approche de son bien-aimé, rentré entre temps. A l’instar de Dang Bireley and the Young Gangsters, Nang Nak remporte plusieurs prix importants, parmi lesquels l’Eléphant d’Or au Festival du Film de Bangkok, édition 1999. Au passage, l’acteur Winai Kraibutr acquiert une immense popularité avec ce film et collaborera l’année suivante de nouveau avec Nonzee Nimibutr sur Bang Rajan, plus gros succès du box-office thaïlandais à ce jour.

C’est en 2000 que Wisit Sasanatieng saute le pas et entame une carrière de réalisateur avec Les Larmes du Tigre Noir, produit par Five Star Production et Film Bangkok, et non plus par la Film Factory. Hommage vibrant aux films thaï des années 60 et plus particulièrement aux œuvres de Rattana Pestonji, considéré par tous comme le père du cinéma thaïlandais moderne, le film frappe par son esthétique originale composée de tons extrêmement colorés apposés sur des teintes passées, chaque plan s’apparentant à un tableau vivant. Wisit Sasanatieng avait officié en tant qu’illustrateur du temps de sa carrière publicitaire et son goût pour les images léchées, parfaitement équilibrées tant du point de vue des cadrages que de celui des couleurs, se ressent dès ce premier film d’une beauté plastique exceptionnelle. Le scénario, qui mêle romance sirupeuse, action et mélodrame, ne brille pas par son originalité.

LES LARMES DU TIGRE NOIR de Wisit Sasanatieng

A travers cette histoire d’amour classique entre un gangster mélancolique surnommé Tigre Noir (Chartchai Ngamsuan) et une femme de la haute société, Rumpoey (Stella Malucchi), Les Larmes du Tigre Noir s’emploie à faire revivre le duo héros-héroïne cher au cinéma thaïlandais de l’après-guerre, celui de l’ère Mitr Chaibancha / Petchara Chaowaraj. Comme dans les films de l’époque, chaque sentiment y est surligné à l’extrême afin d’être immédiatement compréhensible par le public. Ainsi, la chambre de la douce héroïne est entièrement ornée de tentures et de dentelles rose bonbon en accord avec ses vêtements aux textures légères, tandis que l’univers brutal dans lequel évolue le héros est dépeint à l’aide de couleurs sombres voire agressives. Outre le brave héros et la gentille héroïne, on retrouve les personnages secondaires typiques de ce genre de productions, comme le père possessif qui rejette l’amant de sa fille ou le meilleur ami du héros qui s’avère être un traître.

Les Larmes du Tigre Noir est le premier film thaï à être sélectionné au Festival du Film de Cannes, dans la section Un Certain Regard en 2001. Il ne tarde pas à faire le tour du monde, recueillant ici et là des récompenses, telles que le Dragon & Tiger Award for Young Cinema au Festival du Film de Vancouver Film Festival en 2000, ou encore le Prix du Jury au Festival International du Film de Pusan 2001 en Corée.

CITIZEN DOG de Wisit Sasanatieng

Avec Citizen Dog, son deuxième film, Wisit Sasanatieng adapte un roman écrit par sa femme et collaboratrice de longue date, Siripan Techajindawong. Orientant sa recherche plastique vers de nouvelles directions, il opte cette fois pour une ambiance sucrée dominée par les tons pastels, en accord avec la personnalité enfantine de son personnage principal. Là encore, l’histoire est on ne peut plus simple. Élevé à la campagne, Pod (Mahasamut Boonyaruk) décide un beau jour de tenter sa chance à la ville. Tandis qu’il enchaîne les petits boulots, sans succès, il fait la connaissance de Jin (Saengthong Gate-Uthong), une maniaque du rangement constamment plongée dans un livre dont elle ne comprend pas un traître mot. Pod tombe immédiatement amoureux de Jin qui ne le voit pas, trop occupée à courir après ses illusions, jusqu’à se laisser engloutir tout entière par la mégalopole inhumaine.

Narré en voix-off par Pen-Ek Ratanaruang à la manière d’un conte de fées, Citizen Dog rappelle immanquablement Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, de par son ton guilleret et son esthétique comic-book. Autour de la romance, tout aussi mièvre et conventionnelle que celle qui était dépeinte dans Les Larmes du Tigre Noir, Wisit Sasanatieng expérimente à tout va, glissant de l’irréalisme caractéristique du cinéma thaïlandais vers une forme de surréalisme réjouissant. Le film fourmille de trouvailles, de personnages aussi absurdes qu’attachants (le nounours dépressif, le lécheur compulsif), d’images fortes (la montagne de bouteilles).

LES LARMES DU TIGRE NOIR de Wisit Sasanatieng

Loin de tourner à vide, cette effervescence créative est mise au service de vraies thématiques en phase avec les préoccupations actuelles du pays. Ces thématiques, telles que la solitude extrême des citadins ou la menace représentée par l’expansion chaotique et démesurée de la ville moderne, n’ont certes rien de véritablement nouveau mais là encore, tout est dans la manière d’en parler. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Wisit Sasanatieng a su en très peu de temps imposer sa patte unique, et pas seulement au sein du paysage cinématographique thaïlandais.

Si Les Larmes du Tigre Noir et Citizen Dog valent très rapidement au réalisateur une reconnaissance internationale dans le cadre des festivals, un producteur français influent s’intéresse de près aux activités de ce talent prometteur. Luc Besson, par l’intermédiaire de sa société EuropaCorp, distribuait déjà les deux films susmentionnés en France. Il passe à la vitesse supérieure en co-produisant avec Five Star Production l’un des prochains projets de Wisit Sasanatieng, la fresque épique Nam Prix. Il n’est pas le seul à miser sur le cinéaste : la société singapourienne One Ton Cinema est elle aussi en charge de l’un des prochains films du réalisateur, Armful. Ce film d’arts martiaux situé dans les années 70 aura pour héros un manchot vengeur… A l’heure qu’il est, nul ne sait lequel de ces deux projets sera mis en chantier le premier.

THE UNSEEABLE de Wisit Sasanatieng

Entre temps, Wisit Sasanatieng aura bouclé son troisième film, The Unseeable (Pen Choo Kab Phee), une histoire de fantômes tournée pour un budget de 2 millions de dollars et dont la sortie en Thaïlande est prévue aux alentours d’octobre 2006. Une fois n’est pas coutume, le réalisateur ne signe pas le scénario de ce film, laissant ce soin à l’un des scénaristes de la « Ronin Team » à qui l’on doit le remarqué Art of the Devil 2. Produit par Five Star Production, The Unseeable a pour vedette Siraphan Watanajinda (Dear Dakanda) et la célébrité Supornthip Chuangrangsree. L’histoire se déroule en 1946 et raconte les mésaventures d’une jeune campagnarde enceinte qui part retrouver son mari disparu à Bangkok. La maison qu’elle loue sur place est le théâtre d’incidents étranges et la rumeur dit que la veuve qui lui loue la demeure passe ses nuits aux côtés de son mari décédé. Bien évidemment, la jeune fille découvre qu’elle partage un lien avec cette femme inquiétante.

Si le pitch n’est pas a priori des plus originaux au vu du flot continuel de films d’horreur asiatiques mettant en scène une fragile jeune femme aux prises avec de terrifiantes visions, on peut néanmoins compter sur Wisit Sasanatieng pour transcender son sujet en y injectant son imaginaire débordant, tout comme il a su le faire avec Les Larmes du Tigre Noir et Citizen Dog.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 21 août 2006

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