Critique : ‘Duelist’, de Lee Myung Se

0

Réalisé en 2005, Duelist plante son décor sous l’ère Joseon pour nous conter l’histoire d’amour impossible entre une enquêtrice et un criminel, dans un monde décadent miné par la corruption. Situé quelque part entre le drame romantique et le polar en costumes, Duelist est un film ovni dans lequel émotion, mystère et sensualité s’entrechoquent grâce à la réalisation immersive de Lee Myung Se et l’alchimie entre les deux interprètes principaux, Ha Ji Won et Kang Dong Won. Ce dernier, sublime, n’a jamais été aussi bien filmé de toute sa carrière.

Retour sur le film Duelist, pour lequel nous avions également réalisé, à l’époque, une interview de Ha Ji Won et Lee Myung Se, ainsi qu’un dossier intitulé Combat et Séduction au Cinéma.

DUELIST (2005)
Un film de Lee Myung-Se
Avec Ha Ji Won, Kang Dong Won, Ahn Sung Ki, Song Young Chang
Sortie Corée du Sud le 8 septembre 2005 / Sortie France le 17 mai 2006

Synopsis du distributeur : Corée, 17e siècle. La jeune Namsoon fait partie des Damo, des femmes au service de l’aristocratie et investies d’un pouvoir de détective. Aux côtés d’un lieutenant de police, elle est à la poursuite de Sad Eyes, un voleur et un tueur aussi insaisissable que séduisant…

Duelist_05Lorsque Duelist arrive en France sur les écrans, nous connaissons surtout de Lee Myung Se son excellent polar décalé Sur la Trace du Serpent (1999). En Corée du Sud, le cinéaste évolue dans le circuit depuis le début des années 90 et fascine la critique pour sa personnalité à part et sa manière bien à lui de dépeindre le réel tout en lui insufflant des éléments issus de son imagination personnelle. Lee Myung Se est réputé caractériel mais les talents se bousculent pour travailler avec lui. Le succès de Sur la Trace du Serpent lui permet de confirmer l’estime que lui porte la critique mais aussi de se faire un nom à l’international. Bientôt, Lee Myung Se devient aux yeux des cinéphiles du monde entier l’un des chefs de file du renouveau du cinéma sud-coréen et de son expansion à travers le monde, ce qui lui vaut de s’expatrier quelques années à Hollywood. Pourtant, son film suivant sera coréen et le verra changer radicalement de registre puisque Duelist nous ramène trois siècles en arrière, à l’époque de l’ère Joseon.

Duelist_11La séquence d’ouverture de Duelist en déroutera plus d’un : dans une ambiance nocturne aux accents horrifiques, un paysan tombe dans le piège d’une mystérieuse jeune femme au regard diabolique. L’affaire scabreuse qui relie les deux protagonistes restera obscure puisqu’il s’agit en réalité d’une histoire inventée de toute pièce par le frimeur, que ses compagnons de boisson écoutent avidement. Tout comme le paysan, Lee Myung Se joue avec la crédulité du spectateur, avant de l’embarquer au beau milieu d’un marché en pleine effervescence et où les faux-semblants sont légion, entre les clowns exécutant leurs acrobaties, les assassins déguisés en clowns et les policiers déguisés en marchands.

Justement, un homme, le sabre à la main, cache son visage derrière un masque de gobelin et délivre une jolie prestation acrobatique, pour le plus grand plaisir des badauds. Parallèlement, un homme et une jeune femme, qui s’avèrent être des enquêteurs employés par l’aristocratie locale, jouent les agents infiltrés parmi les commerçants ; et ce, avec un professionnalisme et une discrétion pour le moins contestables.

Très vite, tout ce beau monde se retrouve baigné dans la plus grande confusion : au beau milieu de la foule, un meurtre vient d’être commis. Mieux, l’assassin est en fuite avec une statuette en or dérobée à sa malheureuse victime. Tandis que les fruits et légumes voltigent de tous côtés et que la police tente de maîtriser les badauds en panique, un homme et une femme se rencontrent. Le temps semble alors comme suspendu : c’est le coup de foudre. Bientôt, Namsoon (Ha Ji Won) se lance à la poursuite de Sad Eyes (Kang Dong Won), l’assassin acrobate qui l’envoûtait quelques minutes auparavant.

Duelist_01Adapté de Damo Nam-Soon, manwha de Bang Hak-Gi très populaire en Corée du Sud, Duelist se présente au premier abord comme un thriller décalé en costumes. Un peu comme Sur la Trace du Serpent, en somme, à quelques siècles de distance. Le goût de Lee Myung Se pour l’intrusion d’éléments de comédie, voire d’absurde, lorsque les personnages vivent les situations les plus critiques, s’affirme une fois encore, comme en témoignent les ralentis qui ponctuent la séquence d’ouverture et qui ne sont pas sans rappeler une scène mémorable de Sur la Trace du Serpent, où des policiers en plein affolement cherchent frénétiquement leur arme égarée dans l’appartement d’un criminel. Comme dans le précédent film du cinéaste, la comédie n’est qu’un leurre : l’histoire dépeint en réalité un monde d’une grande noirceur gouverné par la corruption. Mais au centre de Duelist, il y a surtout une histoire d’amour impossible, celle de Namsoon et du criminel qu’elle tente de capturer et qui répond au surnom de Sad Eyes.

Duelist_08Si l’intrigue de Duelist manque parfois de clarté et nécessite surtout de connaître un minimum les conventions sociales de l’ère Joseon pour être comprise, l’intérêt du film se situe surtout dans la manière dont Lee Myung Se utilise le langage cinématographique pour nous plonger dans les tourments amoureux de Namsoon, dont l’obsession pour Sad Eyes se fait de plus en plus douloureuse. Ainsi, c’est véritablement dans les scènes de combat, qui remplissent véritablement le rôle de scènes érotiques du film, que la réalisation de Lee Myung Se fait des merveilles. On citera tout particulièrement la rencontre nocturne dans la ruelle, sans conteste la plus belle scène du film, qui vient poursuivre une première rencontre survenue au marché quelques jours auparavant. Comme un fantôme caché dans l’obscurité, Sad Eyes provoque d’abord la jeune femme verbalement (« Est-ce que vous me suivez parce que je vous plais ? ») avant de passer brutalement à l’attaque avec son sabre. C’est le début d’une joute martiale sulfureuse au cours de laquelle le moindre mouvement corporel, le moindre échange de regards, le moindre choc des armes exprime la passion qui s’empare des deux protagonistes. Namsoon et Sad Eyes s’affrontent, se frôlent et se scrutent, les yeux de chacun profondément plongés dans ceux de l’adversaire, cependant que le combat dessine peu à peu une danse, les changements de rythme et les bruits de respiration conférant à la chorégraphie une sensualité presque agressive.

Duelist_19De par sa manière de sublimer les mouvements corporels et d’exploiter éléments de décor et froissements de tissus pour imprimer une connotation sexuelle à l’affrontement martial, le travail de Lee Myung Se sur Duelist renvoie directement à celui de figures phares du cinéma de Hong Kong des années 90, tels que Tsui Hark (on pense à L’Auberge du Dragon) et Ronny Yu (pour les échanges passionnés entre Leslie Cheung et Brigitte Lin dans Bride with White Hair). Soulignons à ce titre que la réalisation est soutenue par une direction de la photographie fabuleuse assurée par Ki S. Hwang (Friend, de Kwak Kyung Taek) et par l’emploi de la technique d’étalonnage 4K, permettant une transition progressive de la clarté à l’obscurité. Ainsi, en plus de faire véritablement danser ses acteurs, Lee Myung Se parvient à créer une véritable émotion picturale en jouant aussi bien sur les couleurs chatoyantes que sur les noirs profonds – dans la scène de la ruelle, toute une partie du décor est plongée dans une obscurité intense ajoutant au caractère sulfureux de la joute martiale et entrant joliment en contraste avec la lumière prodiguée par la lune, devant laquelle Sad Eyes effectue prend une dernière posture dansante avant de disparaître, au grand désespoir de Namsoon.

Duelist_04A l’époque de Duelist, Ha Ji Won était déjà très en vue et bénéficiait d’une bonne estime grâce au film d’horreur Phone et au drama What Happened in Bali? mais n’avait pas encore atteint le statut de superstar qu’elle a acquis avec Secret Garden. A présent, l’actrice est une figure incontournable du cinéma et des dramas sud-coréens – en plus de faire partie des rares actrices dont les partenaires semblent rajeunir à mesure qu’elle prend de l’âge (à 34 ans, Ha Ji Won partageait récemment l’affiche avec Lee Seung Gi, 25 ans). Dans Duelist, la jeune femme délivre une interprétation osée : avec sa démarche de déménageur et ses grimaces directement puisées dans les expressions faciales de Park Joong Hoon (Sur la Trace du Serpent), Ha Ji Won offre un tableau en totale rupture avec les mimiques habituellement valorisées chez les actrices de sa génération – qui se doivent d’être élégantes et/ou sexy à chaque plan. On s’amuse du caractère jusqu’auboutiste de son interprétation, surtout que son partenaire Kang Dong Won joue au contraire la carte de la beauté et de la grâce à chaque plan.

Dans Duelist, les rôles semblent ainsi inversés, Ha Ji Won assurant le rôle masculin et Kang Dong Won le rôle féminin. A travers le regard porté par la caméra, c’est bel et bien lui qui est sublimé et érotisé – pour une fois, ça fait du bien. La prestation de l’acteur ne se limite cependant pas à flatter les yeux de la spectatrice. Enveloppé de costumes sombres et fluides (on ne répètera jamais assez à quel point les costumes masculins de l’époque sont magnifiques), en accord avec le caractère insaisissable de Sad Eyes, l’acteur aux traits juvéniles insuffle un mystère, une mélancolie et une classe folle à cet assassin troublant qui, sous les ordres d’un homme de pouvoir véreux, agit comme un ange de la mort au sein d’un monde politique dominé par la traîtrise et la corruption et d’un univers décadent aux accents crépusculaires.

Véritable claque esthétique, Duelist prend de la valeur à chaque visionnage et s’impose comme une expérience singulière, saisissante et envoûtante. Lee Myung Se continue d’enrichir son univers haut en couleurs et d’affirmer son style très personnel, une tendance qui se confirmer dans son métrage suivant, M.

Elodie Leroy

> A lire : interview de Ha Ji Won et Lee Myung Se

> A lire : dossier « Combat et Séduction au Cinéma »

Share.