Ryuhei Kitamura vs Tsutomu Takahashi : bienvenue en Enfer !

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A priori, rien ne semblait prédisposer l’univers très sombre et introspectif du mangaka Tsutomu Takahashi à rencontrer celui du réalisateur Ryuhei Kitamura, nettement plus exubérant. Et pourtant, lorsque le cinéaste tombe par hasard sur le one-shot Alive en librairie, c’est le coup de foudre. Depuis, les carrières des deux hommes semblent inextricablement liées, ce qui n’est finalement pas si étonnant que cela quand on prend la peine de s’intéresser de plus près à leurs œuvres respectives. Un bref retour s’impose sur les points communs et les différences qui rapprochent et opposent respectivement Messieurs Kitamura et Takahashi.

Sky High, qui sortait le 31 juillet 2007 dans les bacs DVD, est la deuxième adaptation par Ryuhei Kitamura d’un manga de Tsutomu Takahashi. Ryuhei Kitamura, le réalisateur de Versus, Azumi et Aragami, est loin d’être un anonyme en dehors des frontières de son pays. En revanche, on connaît un peu moins Tsutomu Takahashi, auteur prolifique et passionnant dont les œuvres commencent à être publiées en France depuis quelques années seulement. Né en 1965, celui-ci connaît son premier succès dès 1992 avec Jiraishin, un seinen policier très glauque qu’il publie jusqu’en 1999 dans l’Afternoon Magazine des éditions Kodansha. Il poursuit avec Alive, fin 1999. Suivront Tetsuwan Girl, Sky High, Blue Heaven et bien d’autres.

Artiste brillant dont le trait élancé, nerveux et suprêmement élégant est immédiatement identifiable, il est aussi le mentor des deux mangakas de renom que sont Syuho Satô (Say Hello to Black Jack) et Tsutomu Nihei (Blame!).

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Yumiko Shaku dans Sky High de Ryuhei Kitamura

Depuis ses débuts, Tsutomu Takahashi affiche une prédilection pour les personnages solitaires, asociaux, souvent broyés par la vie, qui dissimulent difficilement une part très sombre. C’est le cas du détective de Jiraishin, Kyôya Iida, qui n’a ni famille, ni amis, ni petite amie, et dont le naturel introverti ne doit pas faire oublier qu’il peut faire preuve d’une certaine brutalité, le moment venu. Le héros de Alive, Yashiro Tenshû est un condamné à mort que l’on découvre juste avant son exécution, seul face à son destin. Le cynisme qu’il affiche de manière de plus en plus ostentatoire en dit long sur son expérience douloureuse de la vie. On peut dire la même chose du terroriste chinois de Blue Heaven, Li Cheng Long, dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il agit complètement en solo et qu’il est absolument redoutable lorsqu’il se déchaîne – il est tout de même soupçonné dans le premier volume d’avoir assassiné onze personnes à bord d’un bateau à la dérive. A peine les deux gamins innocents de Sidooh se retrouvent-ils seuls au monde que l’aîné, Shotaro, cède à l’engrenage du désespoir en commettant son premier meurtre, à l’âge de quatorze ans.

Quant aux multiples victimes de Sky High, elles ont aussi en commun d’être des solitaires que leur isolement peut éventuellement mener aux pires extrémités, par-delà la mort. Une attitude parfois agressive, parfois passive, qui cache toujours une profonde détresse. Dans le chapitre 2 de Sky High, l’un des deux policiers chargés de l’enquête reste perplexe devant le sourire forcé que la défunte arbore sur ses dernières photos, et se désespère de ne pas être capable de prononcer son prénom – on apprendra plus tard que les caractères se lisent « Miki ». L’adolescente du chapitre 4 choisit de se suicider pour hanter les jeunes filles sans scrupule qui la rackettent. La gardienne du Portail des Rancunes, Izuko, a pour mission de guider ces marginaux au paradis, car s’ils décident de se venger, ils goûteront à la solitude éternelle en enfer. Certains choisissent pourtant cette option, trop désespérés pour affronter de nouveau le monde des vivants.

On retrouve aussi cette idée de héros solitaire chez Ryuhei Kitamura, même si celle-ci s’assortit bien évidemment de davantage de fantaisie, de pose et donc de légèreté. Le ton de Versus a beau être guilleret et les personnages délirants au possible, le prisonnier KSC2-303 (Tak Sakaguchi) se démène seul contre tous au sein d’un environnement on ne peut plus hostile. La dimension dramatique affleure cependant dans Azumi – autre adaptation de manga – et ce, même si le légendaire humour du réalisateur est toujours présent (voir l’inénarrable Bijomaru qu’interprète Joe Odagiri). On retrouve dans ce film le motif du « seul contre tous » qu’affectionne visiblement le réalisateur, pour son côté spectaculaire certainement, mais l’héroïne ne se réduit pas comme le personnage de Versus à une simple figure désincarnée (aussi sympathique soit le personnage de Sakaguchi). L’innocente Azumi (Aya Ueto) porte en effet un très lourd fardeau qui la contraint à tuer afin de ne pas être tuée – elle commence d’ailleurs très fort en éliminant contre son gré l’être qu’elle chérit le plus (Shun Oguri, qui ne pensait pas être évacué du casting aussi tôt). Le samouraï d’Aragami (Takao Osawa) quant à lui, ne semble déjà plus posséder d’attaches lorsqu’il se retrouve en tête à tête avec le bien étrange énergumène qui vient de lui sauver la vie (Masaya Kato).

En un sens, les personnages de Takahashi comme ceux de Kitamura sont déjà coupés du monde de leur vivant. Cette situation se concrétise en règle générale par un enfermement physique dans un espace limité, qui fait d’eux les victimes d’un système qui les dépasse.

Alive de Ryuhei Kitamura

Hideo Sakaki et Ryo dans Alive de Ryuhei Kitamura

Les personnages de Tsutomu Takahashi ne sont pas adaptés au monde qui les entoure et finissent par se retrouver soumis au bon vouloir de forces tangibles ou intangibles. En même temps qu’eux, le lecteur découvre petit à petit les tenants et les aboutissants de la machination qui se referme inexorablement sur leur personne. Après avoir accepté, en échange de l’annulation de son exécution, de signer une décharge le dépossédant de toute emprise sur sa propre existence, le héros de Alive est emmené dans une salle close en compagnie d’un autre condamné. Là, il ne tarde pas à s’apercevoir de la monstruosité de ce qui s’apparente fort à une « deuxième peine » plus vicieuse encore que la première : il est à présent devenu le cobaye d’une expérience scientifique impliquant un dangereux parasite extra-terrestre.

Le héros de Blue Heaven semble de prime abord totalement contrôler la situation à bord du gigantesque bateau de croisière qui l’a accueilli, mais on apprend assez rapidement qu’il a lui aussi subi un long enfermement au préalable, d’une durée de dix ans cette fois, sous le joug de gangsters particulièrement cruels. Il luttera par la suite contre d’autres manipulateurs plus inhumains encore, les Junau, famille de dégénérés de corps et d’esprit. Tenshû comme Li Cheng Long évoluent dans un univers géographiquement limité, une cellule de luxe pour l’un, un dédale de couloirs pour l’autre.

Il en va de même, d’une certaine façon, pour les esprits de Sky High qui restent prisonniers de leur enveloppe charnelle jusqu’à ce qu’ils aient effectué leur choix à partir des trois options qui leur sont proposées. Cette idée d’enfermement ne pouvait que séduire Ryuhei Kitamura, adepte des espaces clos et/ou délimités par des règles très strictes, dont il exploite plus volontiers la dimension ludique. La forêt de Versus, le temple d’Aragami, les immeubles désaffectés de Heat after Dark et The Messenger… Seule Azumi semble véritablement pouvoir se déplacer à son gré, mais elle demeure à la fois enchaînée à son devoir et prisonnière de sa condition, et de fait totalement privée de liberté. Les introductions des films Alive et Sky High, très soignées en termes d’ambiances visuelle et sonore, restituent parfaitement l’esprit des mangas claustrophobes de Takahashi, tandis que l’on sent que le réalisateur jubile en édictant les règles de ces entre-deux mondes au potentiel infini.

Car chez Takahashi comme chez Kitamura – si l’on garde à l’esprit que Godzilla Final Wars reste un cas un peu à part – les héros (ou les malheureux, c’est selon) échouent malgré eux en enfer, ou au mieux dans un lieu situé quelque part entre celui des vivants et celui des morts. S’il est clair que les personnages de Sky High sont bien passés de vie à trépas lorsqu’ils font la connaissance d’Izuko, les héros de Alive et de Blue Heaven sont retenus de force à l’intérieur d’un lieu amené à devenir le théâtre d’un carnage auquel ils finiront par participer avec plus ou moins d’enthousiasme. Ils ont en commun d’y accéder juste après avoir frôlé la mort de très près, au point que l’on se demande si chacun n’est pas déjà parvenu en enfer lorsque débute l’histoire. La quête ultime de Tenshû comme de Li Cheng Long est celle de la liberté, un désir dont ils ne prennent conscience que terrés au fin fond de leur purgatoire. De la même façon, les personnages de Sky High ne portent un regard lucide sur leur vie et sur leurs aspirations profondes qu’une fois arrivés devant le Portail des Rancunes. Autrement dit, ils ne commencent à vivre réellement qu’une fois morts, d’où le principe des trois choix que leur impose la gardienne, qui ne sont autres que des choix de vie : accepter la mort et aller au paradis, ne pas accepter la mort et hanter les vivants sous forme de spectre, ou bien tuer un vivant de leur choix et aller directement en enfer.

Kanae Uotani dans Sky High de Ryuhei Kitamura

Kanae Uotani dans Sky High de Ryuhei Kitamura

Ryuhei Kitamura plonge lui aussi ses personnages dans un monde intermédiaire qui les contraint à accepter leur sort et à prendre de nouvelles décisions à partir de là. Sur le mode comique, cela donne un Tak Sakaguchi résigné à se battre éternellement à l’intérieur d’un enfer peuplé de zombies déchaînés, pour finalement se prendre au jeu et accéder au statut de « super-zombie ». Le court métrage The Messenger (2003) est plus explicite encore puisqu’il se déroule dans l’anti-chambre de la mort, la mission de la messagère incarnée par Kanae Uotani consistant à informer les gens de leur décès afin qu’ils cessent de hanter les lieux du crime. A l’instar des personnages du manga Sky High, les âmes de The Messenger doivent s’engager dans une difficile démarche d’acceptation de leur mort, alors qu’ils sont encore minés par la rancœur. On peut étendre le constat à Aragami, dont le héros, un jeune samouraï, refuse de prendre acte de la transformation qui est en train de s’opérer en lui au contact du Dieu Furieux du Combat. Situé au milieu de nulle part, le temple dans lequel Aragami l’accueille semble bien appartenir à un autre monde. Le samouraï ne serait-il pas déjà mort au moment où il pénètre à l’intérieur ?

Même si l’optique de Kitamura est au départ bien plus fun que celle de Takahashi, on voit en quoi les thèmes du second trouvent une résonance chez le premier. A partir du matériau très riche qu’il a à sa disposition, le réalisateur tâche de tirer le meilleur parti possible mais ne se prive bien évidemment pas de donner libre cours à son imagination foisonnante. L’enfer selon Kitamura ne s’apparente pas à une prison mentale, mais plutôt à un enfer du combat puisque c’est vers ce but ultime que tendent à peu près toutes les situations dans lesquelles il place malicieusement ses personnages.

A propos d’Alive, Kitamura avouait (dans une interview accordée pour les bonus du DVD) avoir souhaité débarrasser l’histoire du manga de Tsutomu Takahashi de son côté trop réaliste. On le constate d’emblée avec le look ultra cool de Hideo Sakaki qui incarne Tenshû, et qui tranche très nettement avec le côté sauvage et sexy de son superbe alter ego de papier. Un changement drastique qui n’empêche pas l’acteur de se fondre dans la peau du personnage et de lui conférer la sensibilité requise… même si l’on pourra regretter que Ryuhei Kitamura ait supprimé des premières scènes ce moment si poignant dans le manga où Tenshû, convoqué par le boss de la prison juste avant son exécution, s’écrie soudain « J’ai terriblement peur, l’idée de disparaître me terrifie ! ». Cette réplique toute simple, cri du cœur très révélateur des obsessions qui taraudent Takahashi, n’avait sans doute pas sa place dans le film aux yeux de Kitamura, en ce qu’elle aurait renvoyé une image de faiblesse d’un personnage qu’il souhaitait changer le temps de quelques scènes en combattant très classe.

Car de manière assez surprenante, le réalisateur paraît considérer les œuvres de Tsutomu Takahashi comme le terrain idéal de ses expérimentations de combats à la Matrix, film qui l’obsède depuis de nombreuses années déjà. C’est ainsi qu’en plein milieu d’Alive, long métrage adapté d’un manga pourtant très minimaliste et angoissant, on assiste à un affrontement parfaitement décalé où les trajectoires des balles sont soutenues par le désormais célèbre effet bullet time popularisé par les frères Wachowski. Mieux, Kitamura invente à Tenshû un adversaire délirant à la fin du film, auquel Tak Sakaguchi donne vie à l’intérieur d’un costume caoutchouteux pour le moins déroutant. Dans le commentaire audio du film, auquel participait également Tsutomu Takahashi, le cinéaste avoue avoir craint la réaction de ce dernier concernant cette scène précise lorsqu’il lui avait montré le film pour la première fois. Par chance, elle fut bonne, du moins officiellement car même si ce n’était pas le cas – ce que l’on pourrait comprendre étant donnée la drôlerie du résultat –, nul n’en saura jamais rien.

alive_08Malgré ces petites extrapolations un peu puériles si caractéristiques de Ryuhei Kitamura, Alive reste très fidèle dans sa trame au manga de Tsutomu Takahashi, et ce jusqu’à la dernière image dont il parvient à restituer toute l’émotion. On ne peut pas en dire autant de Sky High le film, l’adaptation s’avérant vraiment différente du matériau d’origine pour ne garder que le seul concept, alléchant il est vrai. Attention toutefois, car Sky High avait déjà été adapté auparavant sous forme de série télévisée reprenant les chapitres du manga, une série dont Kitamura lui-même avait réalisé plusieurs épisodes. L’œuvre méritant amplement une transposition sur grand écran, il est compréhensible que le scénario ait subi quelques modifications. Le manga Sky High, qui compte deux volumes, se compose en effet de plusieurs petites histoires, chacune étant consacré à l’un des meurtres ou accidents isolés de quidam, qui tous trouvent une résolution en fin de chapitre : une femme enceinte tuée par sa rivale, un homme assassiné par l’agresseur d’une inconnue qu’il cherche à défendre, un compositeur qui décède dans un tragique accident… Seule la dernière histoire fait figure d’exception, puisqu’elle s’étend sur trois chapitres et mêle le récit d’un meurtre particulièrement glauque au destin d’Izuko, la gardienne du Portail des Rancunes.

Dans le film de Kitamura, les meurtres sont au contraire le fait d’un seul et unique meurtrier en série, le réalisateur se laissant le champ libre pour octroyer une fois de plus une certaine place à l’action. L’héroïne, une certaine Mina (Yumiko Shaku), a pour ennemis les deux adversaires de taille que sont le milliardaire Tatsuya Kudo (Takao Osawa, encore lui) et sa secrétaire très particulière Rei Miwa (Kanae Uotani).

Cependant, à l’instar d’Alive, Sky High est tout autant une histoire d’amour qu’un film d’action, orientation qui semble séduire toujours davantage le réalisateur à mesure que les années passent. A l’inverse, le contenu sexuel récurrent des mangas de Tsutomu Takahashi – la fameuse sorcière d’Alive, pour ne citer qu’elle – ne semble pas véritablement l’intéresser. A moins que LoveDeath, sa prochaine et troisième adaptation d’une œuvre de l’auteur (le film est sorti en mai 2007 au Japon), ne vienne prouver le contraire ? On en doute, mais le long métrage n’en est pas moins prometteur, si l’on en juge par sa splendide bande-annonce. Nous en reparlerons prochainement en ces pages. Ryuhei Kitamura et Tsutomu Takahashi, une alliance qui semble décidément faite pour durer.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 3 août 2007

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