Critique. ‘Bridal Mask’ : un héros masqué sous l’occupation japonaise

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Un héros masqué sous l’occupation japonaise ! Tel est le pitch de Bridal Mask, série TV sud-coréenne réalisée par Yun Seong Sik et diffusée en 2012 sur la chaîne KBS2. A la croisée entre le thriller politique et le comics, ce « drama » choc porte un regard sans concession sur les comportements engendrés par l’occupation, tout en assumant sa part de divertissement à travers une histoire de héros masqué respectant les codes du genre et délivrant des scènes d’action énergiques et jubilatoires. Sombre, épique et romanesque, Bridal Mask révèle par la même occasion un jeune acteur brillant, Joo Won, qui devrait sans nul doute continuer de faire parler de lui.

Comme j’aime à le répéter autour de moi, au risque de passer pour une obsessionnelle pathologique, le monde des séries TV ne s’arrête pas au continent américain ! L’Asie nous livre régulièrement des séries de qualité, à commencer par la Corée du Sud, dont la production a pris le relais de la production japonaise pour rayonner sur le continent asiatique, mais fait aussi parler d’elle en Europe, aux États-Unis et même au Moyen-Orient par le biais d’Internet. Ainsi, c’est par les « dramas » que s’est véritablement forgée la hallyu, terme que l’on traduit généralement par « vague coréenne » et qui désigne la propagation de la culture populaire coréenne, d’abord en Asie puis dans le reste du monde – aujourd’hui, on parle plutôt de déferlante.

Justement, l’année 2012 fut plutôt un bon cru en matière de dramas coréens, entre The Moon Embracing the Sun qui donnait dans les intrigues de palais, Ghost dans le cyber-thriller au scénario en béton armé, Rooftop Prince dans la romance sur fond de voyage dans le temps, The King of Dramas dans le tableau sous acide du monde de la production audiovisuelle, Arang and the Magistrate dans le thriller romantico-fantastique avec un zeste de mythologie. Sans compter la saison 2 de Vampire Prosecutor (qui est donc plutôt une série policière qu’un drama) ou encore, en début d’année, le dénouement de Brain, drama médical qui nous plongeait dans le monde des neurochirurgiens… Autant dire qu’il y en avait pour tous les goûts !

Et puis, il y avait Bridal Mask.
Connu sous le titre Gaksital dans son pays d’origine, Bridal Mask demeure incontestablement l’un de nos coups de cœur de cette année – « nos » car ce n’est pas Caroline qui va démentir : elle était littéralement accrochée à son fauteuil du début à la fin. Tout comme moi. D’ailleurs, le premier CD que j’ai acheté pendant nos vacances à Séoul quelques jours après avoir fait un sort à cette série n’est autre que son excellente bande originale…

Rien que la lecture du pitch de Bridal Mask m’a collé des frissons : un héros masqué sous l’occupation japonaise. Non seulement les Coréens avaient déjà démontré avec le drama Iljimae (2008) leur capacité à revisiter un genre, celui du héros masqué, chéri par les Américains mais dans lequel ces derniers se sont quelque peu fourvoyés ces dernières années au cinéma (en dépit de son caractère divertissant, Avengers, avec son cross-over de super-héros, atteignait une sorte de quintessence dans la vanité et la vacuité), mais aussi parce qu’il est rare que l’occupation japonaise soit abordée dans une fiction locale, télévisuelle de surcroît.

Le challenge technique et artistique est de taille : si les nombreux dramas en costumes plantant leur décor sous l’ère Joseon bénéficient de l’effet d’expérience des équipes ainsi que de décors, costumes et accessoires prêts à l’emploi, tout reste à faire pour Bridal Mask afin de trouver le ton sur le plan esthétique, ce qui implique un travail de conception soutenu par un budget conséquent. De ce fait, Bridal Mask représente également un défi marketing, pour ne pas dire une énorme prise de risque. Il n’était pas dit qu’un drama abordant un chapitre aussi douloureux de l’Histoire de la Corée remporte l’adhésion du public. En cas d’échec, il était périlleux de compter sur l’exportation en Asie pour revaloriser le projet : non seulement l’un des premiers marchés visés n’est autre que le Japon, mais le public chinois, autre cible d’importance, pouvait présenter les mêmes blocages que les Coréens puisqu’ils ont eux aussi été colonisés par les Japonais dans le passé.

Pour toutes ces raisons, aucune hallyu star (star dont la notoriété dépasse les frontières de la Corée) ne voulait du rôle principal par peur de se brouiller avec le public japonais (quel courage, messieurs !), et c’est ainsi que le scénario atterrit entre les mains de l’acteur Joo Won, déjà vu dans Ojakgyo Brothers mais pas encore assez connu pour prétendre au rang de hallyu star. Alors retenu au casting d’un autre drama, The Moon Embracing the Sun, où il devait interpréter un second rôle (celui de Yang Myung), Joo Won saisit sa chance et quitte le projet pour se consacrer à Bridal Mask

Le pari s’avère gagnant.
Diffusé à partir du 30 mai 2012, Bridal Mask démarre avec un rating plutôt timide de 12,3% de parts de marché, mais bénéficie d’un bon bouche-à-oreille et voit son audience augmenter au fil des épisodes pour atteindre, lors de la diffusion du final le 6 septembre, le score convoité de 27,3% de l’audience nationale (source : TNmS Media Korea). A l’origine, la série doit s’étaler sur 24 épisodes mais compte tenu de son succès, elle se voit finalement prolongée de 4 opus supplémentaires.

Sur le plan artistique, Bridal Mask bénéficie d’une production de haute volée mais aussi d’une mise en scène ambitieuse, menée de main de maître par Yun Seong Sik, dont le travail dans Story of a Man (2009) avait déjà été salué par la critique. Signé par la scénariste Yoo Hyun Mi (Green Rose), le scénario réussit le tour de force de toucher, avec un sujet historique a priori difficile, un public diversifié, séduisant aussi bien les jeunes par ses scènes d’action musclées que des personnes plus matures grâce à son propos. Le choix de l’acteur principal s’avère lui aussi judicieux : véritable révélation de la série, Joo Won a encore tout à prouver et se donne véritablement à fond. Excellent aussi bien dans les scènes dramatiques et de tension que dans l’action, le jeune acteur déploie une palette d’émotions impressionnante et un charisme incroyable, habitant littéralement le personnage et bouffant l’écran à chacune de ses apparitions (en plus de porter le costume à l’occidentale avec une classe folle).

Librement inspiré du roman graphique Gaksital signé en 1975 par Huh Young Man, Bridal Mask nous emmène donc dans la Corée des années 30. Le pays est alors occupé depuis une vingtaine d’années puisque le traité d’annexion fut signé en 1910. Outre son contexte historique, Bridal Mask doit son originalité à deux aspects. D’abord le mélange de genres puisque le drama se situe à la croisée entre le thriller politique et l’histoire de justicier masqué, avec un héros dans la pure tradition des personnages de BD – sur le papier, ce mélange des genres évoque évidemment The Dark Knight de Christopher Nolan mais la comparaison s’arrêtera là. L’autre aspect original n’est autre que le point de vue adopté, celui d’un justicier masqué obligé de passer pour un collabo lorsqu’il est à visage découvert. Autant dire que la vie du jeune homme devient vite compliquée

Au premier abord, Lee Kang To (Joo Won) se montre d’ailleurs sous un jour parfaitement méprisable. Depuis la mort de son père, il vit avec sa pauvre mère et son frère aîné Kang San (Shin Hyun Jun), un homme brillant devenu simple d’esprit suite à un traumatisme lié à un séjour en prison. Portant la survie de sa famille sur ses épaules, Kang To est devenu agent de police à la solde du Japon. Et il a la rage puisqu’il n’hésite pas à molester les paysans pour faire régner l’ordre instauré par les colons. Afin de monter en grade, il compte bien mettre un terme aux agissements de Bridal Mask, l’homme masqué qui défie les Japonais. Pourtant, le monde de Kang To va basculer lorsqu’il découvrira l’identité de Bridal Mask et que celui-ci sera assassiné. Endossant le costume blanc, Kang To décide contre toute attente, et à l’insu de tous, de reprendre le flambeau…

Dans son ouvrage Histoire de la Corée (éditions l’Asiathèque), André Fabre écrivait qu’« une fois totalement maîtres de la Corée, les Japonais firent tous les efforts nécessaires pour l’exploiter au maximum, la priver de son âme et en faire une loyale province d’outre-mer de Sa Majesté l’Empereur du Japon ». Ces quelques mots de l’Historien décrivent à la perfection le cadre narratif de Bridal Mask : le contexte est celui d’une Corée où règnent la peur, la suspicion, la violence et la trahison. Une Corée dont les citoyens n’ont plus le droit de parler leur langue ni de revêtir leurs habits traditionnels. Une Corée où les propriétaires se voient confisquer leurs terres, où les paysans sont saignés à blanc par les Japonais qui leur vendent à crédit des produits de consommation courante, avec des taux d’intérêt exorbitants.

Si le récit retrace dans ses grandes lignes la politique de l’époque menée par le Japon vis-à-vis de la Corée, dans toute son horreur, Bridal Mask ne se complait pas pour autant dans un pamphlet simpliste anti-japonais. Le propos est également de mettre l’emphase sur le cynisme de certains Coréens dans ce contexte d’occupation. Nous découvrons ainsi, à travers les yeux de Kang To, une belle brochette de collaborateurs, du petit chef vengeur au politicien corrompu, en passant par tous les profiteurs de guerre qui comptent bien tirer parti de la situation pour s’enrichir sur le dos de leurs compatriotes, quitte à en sacrifier quelques uns. Pour une série destinée à un large public, Bridal Mask ne nous épargne rien sur les actions entreprises pour humilier le pays. En témoigne un épisode entier absolument bouleversant au cours duquel les Japonais, avec la bénédiction du gouvernement coréen, organisent le recrutement de jeunes filles (parfois adolescentes) pour les envoyer en Chine : elles croient partir pour apprendre le métier d’infirmière alors qu’elles sont destinées à devenir esclaves sexuelles.

Dans cette tourmente, le justicier masqué n’est pas un enfant de cœur. Il ne peut pas être un enfant de cœur. Tel un ange exterminateur, Bridal Mask s’attaque aux Japonais comme aux collaborateurs et se montre sans pitié, l’occasion de déguster quelques éclats de violence crus et sans concession, à l’instar des séquences de torture dont le poste de police est régulièrement le théâtre (ah… la petite pièce sur la droite en haut des escaliers…). Là encore, il est rare de voir une telle violence dans une série diffusée en prime time.

Obligé, pour cacher son identité, de passer pour un être abject auprès des résistants, y compris aux yeux de Mok Dan (Jin Se Yeon), artiste de cirque et résistante dont il tombe amoureux, Kang To se retrouve rapidement plongé dans des situations des plus compliquées émotionnellement puisque, en tant que policier, il doit bien évidemment prendre part aux interrogatoires. Ces situations confèrent à la série un suspense grandissant, atteignant des pics d’intensité dans le second tiers du récit ; entre temps, son ami d’enfance Shunji Kimura (Park Ki Woong), lui aussi amoureux de Mok Dan, est promu directeur de police par son père. Doux et gentil à l’origine, Shunji agit d’abord sous la pression d’un père à l’autorité castratrice, mais prend peu à peu goût au pouvoir, surtout face à son rival dans le cœur de Mok Dan, pour se muer peu à peu en monstre – on se souviendra longtemps des convocations de Kang To dans le bureau de Shunji, qui donnent lieu à des moments absolument glaçants.

Ainsi, les deux hommes suivent des évolutions croisées : la terreur inhérente au contexte d’occupation fait ressortir le courage inattendu des uns comme elle révèle la bassesse et les frustrations des autres. A ce titre, si les rivalités amoureuses entre premiers et seconds rôles masculins sont légion dans les dramas coréens, il est rare que ces face-à-face s’appuient sur des personnages aussi bien écrits l’un que l’autre et qu’ils déploient une telle richesse d’émotions. Dans Bridal Mask, le second rôle ne saurait se résumer à un faire-valoir. Déployant des trésors d’imprévisibilité, l’acteur Park Ki Woong (remarqué dans les dramas Story of a Man et Chuno et vu dans le film War of the Arrows) donne admirablement le change à Joo Won dans le rôle d’un homme à la fois effrayant et pathétique, suscitant des sentiments contradictoires chez le spectateur.

Avec ses personnages flamboyants poussés dans leurs retranchements, Bridal Mask demeure aussi une série d’action aux accents très romanesques, et qui plus est une histoire de justicier masqué dans la pure tradition. Comme pour nous rappeler cette culture du comics, certains des personnages secondaires bénéficient d’ailleurs d’un design très BD – Rie Ueno (Han Chae Ah) et son garde du corps Katsuyama (Ahn Hyung Jun), splendides. Nous retrouvons aussi les ingrédients typiques du genre : la transmission d’un héritage par un aîné (ici, le frère), la quête de vérité sur le père (l’excellent drama Iljimae utilisait déjà cet argument), une femme à protéger et dont il doit gagner l’affection (mais une femme très active dans la résistance : la montée du féminisme se ressent dans les dramas coréens), un style de combat propre utilisant un accessoire de la création du héros, un thème musical intervenant à chaque entrée en scène du personnage…

Au passage, Bridal Mask s’illustre par des scènes d’action particulièrement énergiques, notamment une scène de combat d’anthologie où le justicier s’invite dans une cérémonie de commémoration à la gloire de l’annexion de la Corée par le Japon (épisodes 13 et 14). Insaisissable, le héros virevolte dans la salle cependant que la panique gagne les soldats et les invités, japonais ou coréens, ce qui confère une dimension éminemment cathartique à la scène. On retiendra aussi le combat opposant Bridal Mask à l’implacable Kinpei dans l’épisode 25, une séquence mémorable à la Fist of Legend où les deux acteurs enchaînent parfois plus de dix mouvements sur un même plan.

D’une certaine manière, Bridal Mask procède de la même démarche que Walking Dead aux États-Unis : utiliser un genre très codifié et ancré dans le divertissement pour porter un regard critique sur la société ou l’histoire. Ainsi, tout comme Walking Dead utilise l’invasion de zombies pour ausculter les fondements idéologiques de la société américaine dans toutes leurs contradictions, Bridal Mask lève les tabous de l’Histoire à travers la genèse et les aventures d’un héros masqué qui poursuit d’abord une quête personnelle pour prendre peu à peu une dimension politique.

Mais au fait, pourquoi l’homme masqué se nomme-t-il « Bridal Mask » (Gaksital) et porte-t-il un masque de jeune mariée ? L’explication nous est donnée par l’un des politiciens véreux de la série : la Corée serait au Japon ce qu’une jeune épouse est à son mari, c’est-à-dire soumise à sa volonté, dévouée à sa réussite et son bien-être… De par son déguisement ironique, Bridal Mask incarne un peuple humilié mais aussi un peuple qui se relève. Nous ne dévoilerons pas la teneur des dernières images de l’épisode 28, si ce n’est que leur puissance a suscité l’émotion au sein du public sud-coréen.

Et nous, encore hantés par le thème musical Judgement Day, de penser que pour un pays maintes fois envahi, occupé et bafoué , la propagation de la culture populaire dans le monde par le biais de dramas tels que Bridal Mask constitue la plus belle car la plus pacifique des revanches.

Elodie Leroy

Trailer sur la chaîne YouTube officielle de KBS

Bridal Mask est disponible en offre légale sur Dramapassion depuis janvier 2013, en VO sous-titrée français.

Bridal Mask est également disponible sur Yesasia depuis le 3 avril 2013 dans une édition coréenne sous-titrée en anglais. Une édition américaine verra aussi probablement le jour, les Etats-Unis ayant droit à des sorties DVD de dramas coréens depuis des années (contrairement à la France qui, bien sûr, est à la traine).

Retrouvez ci-dessous la galerie de photos de Bridal Mask.

Article également publié sur Agoravox.fr, dans une version retravaillée pour un public de novices.

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