Coup de cœur : ‘Kill Me, Heal Me’ avec Ji Sung et Hwang Jung Eum

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Sept personnalités, c’est beaucoup pour un seul homme ! Diffusé sur MBC, Kill Me, Heal Me est le drama coréen dont tout le monde parle depuis le début de l’année, celui qu’il faut voir à tout prix. Ce petit bijou télévisuel aurait pu n’être qu’une romance coréenne de plus, si son personnage principal n’avait pas été atteint d’une pathologie spécifique : le Trouble Dissociatif de l’Identité, plus connu sous le terme de Trouble de la Personnalité Multiple. Écrit par la scénariste Jin Soo Wan (The Moon Embracing the Sun) et porté par l’incroyable prestation d’acteur de Ji Sung, qui retrouve deux ans après Secret Love l’irrésistible Hwang Jung Eum, Kill Me, Heal Me réussit le tour de force d’expliquer en détail une pathologie méconnue, tout en offrant un divertissement énergique, souvent hilarant et finalement bouleversant. Car sous des dehors de comédie romantique délicieusement allumée, le drama fait progressivement émerger un contenu psychologique solide pour atteindre une rare puissance émotionnelle. Coup de cœur.

Héritier du groupe Seung Jin, un conglomérat coréen, Cha Do Hyun (Ji Sung) a subi dans son enfance un traumatisme qui a fracturé sa personnalité en plusieurs morceaux. Installé aux États-Unis, loin des luttes de pouvoir intrafamiliales pour la succession du groupe, il se réveille un jour dans un avion en route pour la Corée du Sud. Le responsable n’est autre que Shin Se Gi, personnalité colérique qui prend parfois les rennes de son esprit pour semer le chaos autour de lui. Cha Do Hyun va croiser la route d’Oh Ri On (Park Seo Joon), un jeune auteur de thrillers, et de sa sœur jumelle Oh Ri Jin (Hwang Jung Eum), une interne en psychiatrie qui va secrètement devenir son médecin privé.

Depuis le succès critique du drama It’s Ok, That’s Love, dont l’intention était clairement de lutter contre les discriminations envers les personnes atteintes de maladies mentales, la psychiatrie a la cote dans les séries coréennes (voir l’article sur mes premières impressions).

Diffusé entre le 7 janvier et le 12 mars 2015 sur MBC et issu d’une coproduction entre la Corée du Sud et la Chine, Kill Me, Heal Me arrive alors en même temps qu’un autre drama sur le thème du Trouble Dissociatif de l’Identité – Hyde, Jekyll, Me sur SBS, avec Hyun Bin, dont la diffusion débute une semaine plus tard. Il est dommage que les chaînes aient programmé les deux en même temps. En tout cas, Hyde, Jekyll, Me se retrouve vite balayé par le drama qui nous intéresse, tant sur le plan des critiques que de la popularité, notamment à l’international. En Chine, Kill Me, Heal Me est précédé d’une attente telle que la popularité de l’acteur Ji Sung explose avant même la diffusion du premier épisode.

Kill Me Heal Me mérite entièrement sa réputation. Cette fois, il s’agit de sensibiliser sur le vécu et la souffrance des personnes atteintes du Trouble Dissociatif de l’Identité, qui dans les séries et films américains s’avèrent presque toujours être de dangereux psychopathes*. Kill Me, Heal Me remet les pendules à l’heure : la victime, c’est surtout le malade lui-même, et sa condition n’en fait pas nécessairement un danger pour la société.

Mélange surprenant de drame psychologique, de comédie romantique et de mystère, Kill Me, Heal Me réussit au moins une prouesse, celle d’expliquer avec clarté et rigueur la pathologie du personnage, tout en racontant une histoire d’amour touchante et pleine d’humour.

Ainsi, plutôt que d’asséner des notions de psychiatrie en cascade dès le début, la scénariste utilise les péripéties du scénario pour détailler, au fil des épisodes, le mécanisme et les symptômes du Trouble Dissociatif de l’Identité. La romance, rocambolesque, agit comme moteur de l’histoire, le drame et la comédie s’imbriquant miraculeusement pour former un tout d’une grande cohérence. Impliqué émotionnellement, le spectateur nourrit une empathie immédiate pour Cha Do Hyun, le malade, et Oh Ri Jin, la jeune psychiatre qui rencontre par hasard l’une de ses personnalités (la plus turbulente) et entreprend de l’aider.

L’intrigue s’articule autour d’une enquête aux multiples rebondissements, dont le but est de lever le mystère sur le passé du personnage – seul moyen pour lui de trouver le chemin de la guérison.

Plus pittoresques les unes que les autres, les différentes identités de Cha Do Hyun se dévoilent une à une, formant un petit monde haut-en-couleurs qui devient vite très attachant. Entre le mégalo et susceptible Shin Se Gi qui n’en fait qu’à sa tête, l’adolescent surdoué Ahn Yo Sub qui ne pense qu’à se suicider, son incontrôlable sœur jumelle Ahn Yo Na qui harcèle les popstars, ou le brave Perry Park, qui parle avec l’accent de Jeolla-do et fabrique des bombes artisanales, Oh Ri Jin fait littéralement le grand huit émotionnel (et nous avec !) dès lors qu’elle partage le quotidien de Cha Do Hyun.

Kill Me, Heal Me comporte plusieurs scènes d’anthologie : il faut voir Shin Se Gi, habillé en look gothique, débarquer en voiture de sport rouge vif dans les locaux du groupe SeungJin, avant d’aller frimer dans le hall, provoquant l’euphorie des employées féminines devant ses collègues médusés. Les moments où il remet en place l’entourage pète-sec de Cha Do Hyun, dont les relations familiales obéissent à une hiérarchie très confucéenne, s’avèrent d’ailleurs très cathartiques.

Il faut voir aussi Ahn Yo Na s’inviter comme une fangirl hystérique au fan meeting d’un boysband qui se vante justement d’avoir des fans masculins (une référence à B.A.P ?), ou l’entendre crier « Oppa!** » au beau milieu d’un café à l’attention du frère de Ri Jin… Kill Me, Heal Me atteint des sommets dans la comédie grâce à des acteurs expressifs et un style énergique, qui s’agrémente volontiers d’éléments cartoonesques.

Pourtant, quand Ahn Yo Sub, la personnalité suicidaire, prend le contrôle et envisage de se jeter du haut d’un immeuble, le ton n’est plus du tout à la rigolade.

Soutenue par un joli travail sur les lumières, la mise en scène de Kim Jin Wan (Scandal: A Shocking and Wrongful Incident) s’accorde à la personnalité qui est à l’œuvre : le drama devient surréaliste avec Perry Park, incontrôlable avec Ahn Yo Na, tragique avec Ahn Yo Sub. Le récit prend aussi une tournure étrange, voire déroutante, lors des manifestations de Nana, une petite fille qui habite aussi l’esprit de Cha Do Hyun. Quant à Shin Se Gi, son arrivée peut faire basculer le drama aussi bien dans la comédie (ses interactions avec Oh Ri Jin sont souvent très drôles), que dans le thriller fantastique comme dans la scène inquiétante du miroir (épisode 4), où Cha Do Hyun dialogue avec son reflet.

Pour donner vie à ces personnalités contrastées, mais dont chacune a sa raison d’être dans l’histoire de Cha Do Hyun, il fallait un acteur capable d’une grande profondeur de jeu et doué dans tous les registres. Déployant une palette d’expressions et d’émotions très étendue, Ji Sung (Confession, Secret Love) réalise une performance d’acteur impressionnante, modifiant sa gestuelle, son regard ou encore sa voix pour nous inviter dans l’univers de chacune de ces identités. Subtil et touchant dans les scènes dramatiques, son jeu sait se faire totalement décomplexé dans les scènes comiques (son imitation des fangirls coréennes est à mourir de rire).

Face à lui, Hwang Jung Eum est la femme de la situation : tour à tour farfelue, rigolote et émouvante, elle apporte son sens de la comédie et son énergie débordante avec une totale liberté de ton. Deux ans après le mélodrame Secret Love, dont le registre était radicalement différent, l’alchimie entre Ji Sung et Hwang Jung Eum est intacte. Il faut dire que les deux acteurs ont en commun un jeu d’une extrême sensibilité et riche en détails très vivants.

Ce qui est aussi très appréciable, c’est que Kill Me, Heal Me ne tombe pas dans l’écueil du personnage féminin relégué au rôle de faire-valoir. Confrontée à tout un tas de questionnements liés à l’exercice de son métier, dans lequel elle est encore supervisée par un sénior (Go Sang Cheok), Oh Ri Jin suit un parcours émotionnel bien distinct puisque sa rencontre avec Cha Do Hyun fait resurgir ses propres souvenirs d’enfance enfouis. D’ailleurs, se sont-ils trouvés par hasard ? Interprété par Park Seo Joon (One Warm God), excellent lui aussi, l’énigmatique Oh Ri On continue d’écrire son nouveau thriller et semble posséder quelques clés du mystère qui occupe sa sœur et le patient de celle-ci.A ce titre, autour de Cha Do Hyun et Oh Ri Jin se dessinent deux portraits de famille venant enrichir l’univers de la série. L’histoire joue bien entendu sur l’opposition entre le monde glacial des chaebols et la chaleur humaine des gens simples (on craque tout de suite pour les parents d’Oh Ri Jin) mais il s’avère que toutes les familles ont leurs secrets, leurs tabous. Ce que nous montre Kill Me, Heal Me, ce n’est pas que les gens du commun sont nécessairement parfaits, mais plutôt que l’univers affectif d’un enfant joue un rôle crucial dans les effets à long terme de ses traumatismes.

En découvrant les proches de Cha Do Hyun, on comprend vite pourquoi il avait choisi, avant de rencontrer Oh Ri Jin, d’affronter seul sa maladie : entre la grand-mère toute puissante (Kim Young Ae), qui est un véritable bloc de glace, la mère (Shim Hye Jin) qui ne pense qu’à son ascension personnelle, l’oncle rapace (Kim Il Woo) qui manœuvre pour capter les parts de la société, et le cousin condescendant qui n’existe que dans l’ombre de son père (Oh Min Seok, encore dans un rôle de tête à claques après Nine et Misaeng), difficile de dire qui est le plus toxique! Seul le secrétaire Ahn (Choi Won Young, très bon), qui fait office de figure paternelle, se montre soucieux de son sort.

Si Kill Me, Heal Me excelle dans la comédie, le thème de fond qui se dessine à travers le secret de la famille de Cha Do Hyun n’a rien d’une farce. On devine dès le premier épisode qu’il a subi des violences dans son enfance et il faudra regarder la série jusqu’au bout pour en comprendre exactement la nature et démasquer les coupables. La scénariste fait à ce titre un extraordinaire travail d’écriture, amenant le sujet avec beaucoup de sensibilité, d’humanité et de pudeur, adressant au passage, par la bouche du personnage principal, un très beau message aux personnes victimes d’abus pendant l’enfance (fin de l’épisode 15).

Ajoutons qu’il faut être très fort pour anticiper le retournement de situation qui survient vers la fin de l’histoire, et modifie la perception de tout ce qui s’est produit auparavant. Inutile d’en révéler davantage, si ce n’est que les pièces du puzzle s’assemblent magnifiquement dans la résolution, bouleversante jusqu’à la dernière scène.

Porté par une jolie bande-son, dont on retiendra surtout le titre Auditory Hallucinations de Jang Jae-In (featuring NaShow), ainsi que le titre Violet réinterprété par Ji Sung lui-même, Kill Me, Heal Me offre à la fois des émotions fortes, de la bonne humeur, du mystère, du suspense et une vraie profondeur. Ce drama unique en son genre est de ces pépites savoureuses qui laissent une empreinte durable et mérite amplement l’attachement que lui vouent déjà un grand nombre de spectateurs. La meilleure série de 2015 ?

Élodie Leroy

*Encore récemment était rediffusé l’épisode d’Esprits Criminels S04E20, dans lequel Jackson Rathbone (Twilight) possède deux identités, l’une à la limite de l’autisme et l’autre féminine et bien sûr psychopathe.

**Oppa : terme qui signifie « grand frère » pour une fille, mais qu’elles peuvent aussi employer vis-à-vis d’un ami proche ou d’un homme qu’elles souhaitent séduire. Les fangirls parlent souvent de leur « Oppa » pour nommer leurs stars…

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