Critique : ‘Jang Ok Jung, Living in Love’, avec Kim Tae Hee et Yoo Ah In

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Jang Ok Jung, Living in Love, drama coréen historique mettant en vedette Kim Tae Hee et Yoo Ah In, fait partie de ces réinterprétations romancées de la vie d’un personnage historique fameux telles qu’on les affectionne en Asie, que ce soit en Corée du Sud, en Chine ou au Japon. Ce qui est intéressant avec ce type de fiction, ce n’est pas tant de savoir si elle colle avec exactitude à la vérité historique (c’est rarement le cas), mais plutôt d’observer en quoi le regard porté sur tel personnage controversé évolue avec le temps et ce que ce changement reflète de l’état des mentalités actuelles.

Variation sur le destin exceptionnel de Jang Hee Bin (ou Jang Hui Bin), célèbre concubine du roi Sukjong sous la dynastie Joseon, Jang Ok Jung, Living in Love, diffusé entre le 8 avril et le 25 juin 2013 sur SBS, en est un excellent exemple. A l’instar de bien des figures féminines ayant laissé une forte empreinte dans l’Histoire, Jang Hee Bin a toujours été dépeinte comme le diable personnifié, une créature fourbe et cruelle dont les manipulations furent telles qu’elles mirent en péril la monarchie tout entière. Elle est connue notamment pour avoir fait détrôner la reine In Hyun afin de prendre sa place.

C’est sous ce jour peu flatteur que l’ont donc logiquement représentée les films et dramas consacrés au règne du roi Sukjong (qui s’étend de 1674 à 1720), du film Femme fatale, Jang Hee Bin de Im Kwon Taek (1968) au drama Dong Yi (2010) de Lee Byung Hoon et Kim Sang Hyub en passant par le drama de KBS Jang Hee Bin (2002) de Han Chul Kyung et Lee Young Guk.

Avec Jang Ok Jung, c’est une tout autre vision du personnage qui nous est proposée pendant 24 épisodes, une vision nettement plus humaine. Trop idyllique, à n’en pas douter. Si le drama n’est pas totalement convaincant dans l’ensemble, la faute à une écriture simpliste du personnage principal et à la trop grande importance accordée à une romance peu crédible, il a au moins le mérite, en se penchant de près sur les complots politiques à l’œuvre durant cette période troublée, de remettre les pendules à l’heure au sujet de l’influence réelle de l’une des femmes les plus haïes de Corée du Sud.

Jang Ok Jung, Living in Love est l’adaptation par Choi Jung Mi de son propre roman, publié pour la première fois en décembre 2008. Le drama se focalise sur l’histoire d’amour de Jang Hee Bin (Kim Tae Hee) et du roi Sukjong (Yoo Ah In) depuis leur rencontre jusqu’à l’issue tragique de leur relation. Fille d’une esclave et d’un marchand, la jeune Jang Ok Jung voit sa famille détruite par les chasseurs d’esclaves qui battent à mort son père afin de rendre sa mère à son ancienne propriétaire. Elle trouve refuge chez une amie de la famille qui la prend sous son aile et lui apprend la couture. Un jour, elle croise le chemin du prince Lee Soon qui lui vient en aide sur le marché alors qu’elle est aux prises avec des pickpockets. C’est le début d’un amour placé sous le sceau du destin – drama coréen oblige.

Devenue adulte, Jang Ok Jung possède sa propre boutique de vêtements et son métier l’amène à rencontrer de nouveau Lee Soon qui est sur le point de se marier, poussé par sa mère la reine Myungsung (Kim Sun Kyung). Il finira par épouser In Hyun (Hong Soo Hyun), la fille du terrible Min Yoo Jeong (Lee Hyo Jeong) de la faction de l’ouest à laquelle la reine est politiquement rattachée. Mais la reine mère Jo (Lee Hyo Chun) ne l’entend pas de cette oreille et décide de faire de Jang la concubine du roi afin de réhabiliter la faction du sud. C’est ainsi que Jang Ok Jung, acquérant le titre de Hee Bin (le plus élevé parmi les concubines royales) grâce à l’amour que lui porte le roi et aux manipulations conjointes de la reine mère, du ministre Kim Man Ki (Lee Dong Shin) et de son propre oncle Jang Hyun (Sung Dong Il), deviendra la concubine la plus en vue de l’époque, allant jusqu’à s’opposer à l’autorité de la reine Myungsung et mettre en danger le trône de la reine In Hyun.

Même s’il s’apparente davantage à une fiction qu’à un drama historique à proprement parler, Jang Ok Jung souffre dès le départ de plusieurs contradictions qui en rendent le visionnage déstabilisant, parfois dans le mauvais sens du terme. Tout d’abord, alors que l’on s’attend à ce que l’accent soit mis sur le parcours de l’héroïne-titre qui nous est tout de même présentée comme une styliste surdouée dans les premiers épisodes, force est de constater bien vite que nous sommes face à une romance classique à la coréenne avec ses figures imposées : un jeune homme riche et une femme de condition modeste prédestinés l’un à l’autre, une horrible belle-mère prête à tout pour extraire son fils chéri des griffes de la créature de basse extraction dont il s’est entiché, des soupirant(e)s malheureux(ses) dont il faut constamment repousser les avances ou les manigances, une peste insupportable qui défie gratuitement notre héroïne… héroïne dont l’âme est bien entendu aussi pure que le cristal. Le tableau est complet.

On comprend que l’intention soit de redorer le blason d’une femme injustement conspuée mais l’accumulation des tropes susmentionnés ne fait que renforcer le côté parfaitement irréaliste de Jang Hee Bin qui semble sortir tout droit d’un roman à l’eau de rose. Sur la durée, la caractérisation du personnage manque cruellement d’aspérités pour une femme qui est parvenue si haut dans la hiérarchie sociale malgré les pièges menaçant chacun de ses pas.

Lorsque Jang Ok Jung tente d’aborder le versant le plus sombre du personnage, tout est bon pour lui trouver des excuses et justifier l’injustifiable : son passé misérable, son désir de revanche sociale, son amour pour son roi, pour son fils. Que notre héroïne se venge de celles et ceux qui lui ont fait du mal est compréhensible et crédible, et c’est ce que l’on attend de sa part lorsque sa belle-mère par exemple la fait kidnapper pour la forcer à boire un liquide douteux afin de la rendre stérile. Mais que l’on cherche à tout prix à nous la présenter comme la bonté même, il y a un pas que la romancière/scénariste n’aurait pas dû franchir.

Si Jang Hee Bin n’a certainement pas été le monstre décrit jusqu’à présent, elle est tout de même soupçonnée d’avoir sévèrement mutilé son fils au point de l’avoir handicapé à vie. Or cette noirceur est rapidement évacuée du personnage principal pour se retrouver opportunément exprimée à travers un second rôle, celui de Choi Suk Won (Han Seung Yeon). Dans la réalité historique, cette concubine rivale donna elle aussi un fils au roi Sukjong ; pourtant, elle se retrouve ici reléguée au rang d’intrigante mythomane aux penchants sadiques.

La bonne idée consistant à nuancer un personnage caricaturé par l’Histoire se retrouve par conséquent noyée dans un trop-plein de sucre, ce que ne vient pas arranger l’interprétation niaise de Kim Tae Hee (The Restless, Iris) qui, à l’exception de quelques éclairs de justesse dans le dernier tiers du drama, a beaucoup de mal à se départir de ses expressions faciales constamment plaintives et crispées.

Il y a d’autre part quelque chose de réellement perturbant à voir la romance entre un roi et sa favorite nous être présentée comme l’histoire d’amour ultime. Tout du long, Jang Hee Bin, malgré son ascension fulgurante à l’intérieur du palais, ne cessera d’appeler le roi Sukjong « Sa Majesté », comme n’importe quel sujet du royaume. À cela s’ajoute le regard plein d’admiration béate que porte Jang au roi comme si elle était en adoration devant un dieu vivant. Et en effet, elle obéit en tout à celui qui, même s’il est dépeint sous un jour bon et juste, a tout de même droit de vie ou de mort sur elle. Il est difficile de s’identifier à une telle relation, particulièrement lorsque, comme on l’a dit, la peinture du personnage principal est loin d’être réaliste. Ce n’est pas tout : afin de sublimer encore le caractère immaculé de la romance, la scénariste Choi Jung Mi fait du roi le plus chaste et le plus fidèle des hommes, quand dans la réalité celui-ci avait tout du coureur invétéré – il a quand même eu trois femmes différentes et des enfants de plusieurs concubines.

Il faut par conséquent chercher ailleurs les satisfactions – car il y en a – procurées par Jang Ok Jung. Du côté du roi par exemple et de la peinture assez détaillée du contexte politique à l’intérieur duquel il se débat. Un récent article du Korea Times consacré à l’acteur Yoo Ah In (Sungkyunkwan Scandal) soulignait le fait que c’était la première fois qu’une fiction dédiée à Jang Hee Bin accordait une telle place au personnage du roi Sukjong, situé d’ordinaire en arrière-plan. C’est là ironiquement l’un des choix les plus judicieux opérés par Choi Jung Mi sur Jang Ok Jung. Ironiquement, parce que l’importance du premier rôle masculin est induite par le genre même du drama, une romance coréenne « classique » et non une série biographique.

Rescapé du marasme Fashion King qui était une véritable insulte à son talent, Yoo Ah In nous rappelle avec assurance qu’il a bel et bien sa place parmi les jeunes acteurs montants à surveiller de près. Il fait honneur à son personnage en livrant une interprétation subtile et originale (dans sa façon unique de déclamer son texte notamment) et brille dans les scènes qui l’obligent à faire preuve d’autorité. Le rôle partage des points communs avec celui de Kim Soo Hyun dans The Moon Embracing the Sun : dans les deux cas nous avons le plaisir d’assister à des réunions extrêmement tendues entre un jeune roi inexpérimenté et ses vieux ministres corrompus qui ne le respectent pas, et dans les deux cas cela donne lieu à des joutes verbales incisives ponctuées de rebondissements.

Si l’on fait abstraction de l’exemplarité invraisemblable attribuée ici au roi Sukjong, le portrait que le drama dresse de lui s’avère plutôt convaincant et rattrape en partie la mièvrerie de l’héroïne. Le jeune homme impressionnable des premiers jours cède peu à peu la place à un grand politicien, capable de véritables machinations pour parvenir à ses fins. Le roi Sukjong est réputé pour avoir fait plus d’une fois le grand ménage chez ses ministres, accordant tantôt le pouvoir à une faction, tantôt à la faction rivale, et n’hésitant pas à faire couper quelques têtes au passage. Sur ce plan, Jang Ok Jung n’édulcore pas excessivement son propos et l’intrigue purement politique réserve de bonnes scènes voire un certain suspense.

Alliée à un montage efficace, la réalisation élégante de Boo Sung Chul (à qui l’on doit tout de même le délicieux My Girlfriend is a Gumiho) nous immerge aisément dans l’action, les séquences s’enchaînant de façon relativement fluide. Quant à la photographie, elle est comme toujours avec les dramas coréens très soignée et riche en couleurs, sans être tape-à-l’œil pour autant.

Enfin, l’autre qualité de Jang Ok Jung tient à la façon dont nous est exposée l’horreur de la condition des femmes de l’époque parallèlement aux intrigues politiques. Il n’est pas certain que cette qualité procède véritablement d’une intention de la scénariste si l’on en juge par la manière naïve dont elle traite la trame romantique. Toujours est-il que les limites de l’univers des femmes se dessinent de plus en plus clairement à mesure que l’on avance dans le drama. Tandis que les hommes sont occupés à traiter des grandes affaires du pays, complotant à qui mieux mieux pour faire tomber leurs rivaux et jouir de leurs privilèges, les femmes luttent à la seule échelle du palais pour conserver une place parfois chèrement acquise, voire simplement pour rester en vie.

Les destins croisés de Jang Hee Bin et de la reine In Hyun illustrent de manière éloquente la fragilité de la condition féminine, remise en cause au sommet même de la hiérarchie sociale. Reine ou concubine, toutes deux sont tributaires du bon vouloir du roi et n’ont pour seul salut, pour seule raison d’être que de lui donner un fils. Elles sont non seulement réduites à des ventres (l’incapacité à avoir un fils est une condition suffisante pour renier une épouse) mais elles sont simultanément les instruments de factions rivales qui ne les soutiennent que parce qu’elles cherchent à atteindre le roi à travers elles.

Il est dommage que Jang Ok Jung insiste trop lourdement sur la guerre impitoyable que livre la reine Myungsung à Jang Hee Bin avant, pendant et après sa grossesse. Malgré une bonne prestation de l’actrice Kim Sun Kyung (The Moon Embracing the Sun, I Miss You), dont le personnage devient petit à petit méconnaissable à force de haine, on finit par avoir la nausée devant la trivialité – pourtant réaliste, celle-ci – de ces histoires sordides qui n’en finissent plus.

Le drama devient plus intéressant dans son dernier tiers lorsque le jeu est redistribué entre Jang Hee Bin et la reine In Hyun, d’autant que contrairement à Kim Tae Hee, l’actrice Hong Soo Hyun (The Princess’ Man, Rough Cut) fait preuve d’une certaine finesse dans son jeu. Au passage, un petit regret au sujet de la participation tristement anecdotique de l’excellent Jae Hee (Locataires, Delightful Girl Choon-Hyang) à l’aventure, dont le personnage aurait mérité davantage d’écriture… et de temps de présence à l’écran.

Malgré la peinture trop indulgente qu’il propose du personnage de Jang Hee Bin lui-même, Jang Ok Jung, Living in Love n’est pas inintéressant dans sa volonté de poser un regard plus nuancé qu’à l’accoutumée sur les protagonistes féminins en général, dont les manipulations apparaissent comme autant de moyens désespérés de survivre dans un monde qui n’est pas fait pour elles. C’est ce que l’on retiendra de ce drama en demi-teinte, en plus de la belle prestation de Yoo Ah In qui devrait lui ouvrir en grand pas mal de portes à l’avenir.

Caroline Leroy

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