Critique : ‘Shark’, avec Kim Nam Gil et Son Ye Jin

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Nous vous avions déjà dit tout le bien que nous pensions du drama coréen Shark (également connu sous le titre Don’t Look Back: The Legend of Orpheus) dans un précédent article récapitulant nos impressions sur les premiers épisodes. À présent que la diffusion s’est achevée le 30 juillet dernier, il est temps de dresser le bilan de ce revenge drama classieux emmené par le couple Kim Nam Gil/Son Ye Jin. Destiné à un public adulte et bénéficiant d’une réalisation haut de gamme, Shark doit aussi sa force à un scénario à multiples couches, dévoilant pas à pas ses ambitions pour confronter ses personnages à des révélations qui vont bouleverser à jamais leurs repères. Sous des dehors d’enquête policière mâtinée de mélodrame, Shark soulève des questions pertinentes et dérangeantes sur le rapport des Sud-Coréens d’aujourd’hui à leur histoire. Le drama n’est pas exempt de quelques petits défauts mais le suspense nous tient en haleine jusqu’au bout.

Diffusé en 20 épisodes sur KBS2 entre le 27 mai et le 30 juillet 2013, dans la tranche de 22-23 heures, le drama coréen Shark met en scène l’acteur Kim Nam Gil (Portrait of a Beauty), connu pour ses choix audacieux au cinéma, et l’actrice Son Ye Jin (April Snow, A Moment to Remember), immense star en Asie et icône du genre du mélodrame.

Shark se présente comme un revenge drama mêlant les codes du thriller et du mélodrame pour délivrer un propos sur la nécessité de mémoire historique et le rapport des jeunes générations au passé de leur pays. Or au XXe siècle, la Corée du Sud n’a pas été épargnée : quarante-ans d’occupation japonaise suivie d’une période d’occupation américaine, d’une guerre ayant séparé le pays en deux et de plusieurs dictatures militaires. Sachant que le processus de démocratisation n’a débuté qu’à la fin des années 80, on ne peut qu’admirer la montée économique fulgurante du pays. On ne peut aussi qu’admirer la montée en force de son cinéma, de ses séries TV et de sa musique, sachant que la parole et l’expression artistique ne se sont libérées que dans les années 90.

Mais on peut aussi imaginer l’enjeu crucial que représente la transmission de l’histoire aux générations futures. Une histoire dont l’écriture nécessite de constants réajustements, sachant que son récit a été trafiqué maintes fois sous les différents régimes incriminés, et que l’on compte encore, au sein du gouvernement actuel, des acteurs de ces dictatures.

À ce titre, les fictions à portée politique ont décidément le vent en poupe en Corée du Sud depuis 2012. D’aucuns relient le phénomène à l’élection présidentielle, dont est sortie vainqueur Park Geun Hye, la fille du dictateur Park Chung Hee, fondateur de la Corée moderne et dictateur jusqu’en 1979. Au cinéma, le réalisateur Chung Ji Young délivrait l’année dernière coup sur coup le thriller juridico-politique Unbowed et le film carcéral National Security. Ce dernier suscitait la controverse en raison de ses scènes de torture, dont le contexte n’était autre que le régime de Chun Doo Hwan dans les années 1980.

À la télévision, le drama Bridal Mask (KBS2) nous plongeait dans la tourmente de l’occupation japonaise au travers d’une histoire de héros masqué, cependant que The King 2 Hearts (MBC) abordait le conflit Nord/Sud au moyen d’une uchronie originale et que The Chaser employait le genre du thriller pour parler de corruption politique. Cette année, The Virus (OCN) s’appuie sur une affaire de pandémie pour mettre une fois encore l’emphase sur la corruption à différents niveaux dans la société.

Shark apporte une belle pierre à l’édifice des fictions populaires à message, celles qui se destinent à être un peu plus qu’un simple divertissement. Comme c’est toujours le cas dans les fictions coréennes s’intéressant aux enjeux sociaux ou historiques (et ce, depuis l’âge d’or du cinéma dans les années 1950), le scénario de Shark fait l’emploi d’éléments mélodramatiques pour exacerber les émotions, les crises familiales et tourments romantiques se devant d’être reliés, comme nous allons le découvrir, à un propos plus global.

ENQUÊTES POLICIÈRES ET TENSION PSYCHOLOGIQUE

Laissé pour mort douze ans auparavant, Han Yi Soo (Kim Nam Gil) est de retour avec un nouveau visage, une nouvelle identité et une fortune qui lui donnera les moyens de mettre ses plans à exécution. Son but ? Se venger de Jo Sang Kook (Lee Jeong Gil), dirigeant de Gaya Hotel Group, qui a fait assassiner son père dans le passé, alors que celui-ci venait de découvrir un secret compromettant. Décidé à faire éclater la vérité au grand jour, Han Yi Soo se retrouve cependant tiraillé entre son désir de vengeance et ses sentiments pour Jo Hae Woo (Son Ye Jin), son amour d’adolescence qui se trouve être la petite-fille de son ennemi. Hae Woo, qui vient tout juste d’épouser Oh Joon Young (Ha Suk Jin), a suivi quant à elle la voie de procureure dans l’espoir d’élucider un jour la disparition de Han Yi Soo. Elle enquête justement aux côtés de l’inspecteur Byeon Bang Jin (Park Won Sang) sur une série de meurtres en rapport avec le passé.

Avec son héros torturé et fortuné à la Comte de Monte-Cristo, revenu d’entre les morts pour se venger de la famille de son amour de jeunesse, Shark se présente comme un thriller sombre, atmosphérique et mélodramatique, qui nous invite à suivre trois enquêtes intimement connectées entre elles : celle de Yi Soo, qui emprunte des chemins sinueux ayant recours à la violence (kidnapping, intimidation), celle de Hae Woo, qui suit la voie légale (ou presque), mais aussi celle du mari Oh Joon Young, qui évolue au gré des émotions liées à sa crise de couple. En creusant dans leur passé familial, les personnages vont redécouvrir leurs aînés sous un jour nouveau et lever le voile sur une affaire de corruption trouvant ses racines dans le passé politique tumultueux du pays.

Compte tenu de la complexité annoncée du scénario, rien d’étonnant à ce que le drama prenne son temps pour dresser l’univers social qui servira de théâtre à l’intrigue, laquelle comportera bien entendu de multiples rebondissements. Les premiers épisodes s’intéressent ainsi à la jeunesse de Hae Woo et Yi Soo pour retracer les événements servant de point de départ à leur implication dans l’affaire. Entre l’histoire d’amour adolescente et les malversations de la famille Jo, la mise en place de Shark joue sur le contraste entre l’idéalisme de la jeunesse, figuré par des décors lumineux et par des pèlerinages autour d’un magnifique lac, et le cynisme du monde des adultes, où tout se joue en huis clos dans le bureau de Jo Sang Kook.

Si ce début remporte l’adhésion immédiate (on se laisse volontiers bercer par le titre mélancolique Between Heaven and Hell de BoA), les épisodes 5 à 9 souffrent d’un manque d’intensité malgré les informations indispensables qui y sont dévoilées. En outre, si la romance adolescente est émouvante, les retrouvailles à l’âge adulte entre Yi Soo et Hae Woo manquent un peu de saveur (ce qui est peut-être volontaire si l’on tient compte de la suite).

Heureusement, ce « coup de mou » ne s’éternise pas : il prend fin précisément à la fin de l’épisode 10, au cours d’une incroyable scène de soirée mondaine réunissant tous les personnages impliqués – et ils sont nombreux. Par un jeu brillamment orchestré d’échanges de regards et de changements de points de vue, la réalisation capture en quelques minutes les enjeux et les discordes plus ou moins avouables qui occupent les esprits (suspicions d’espionnage, frustrations personnelles, rivalités amoureuses), au moment précis où la guerre entre Han Yi Soo et Jo Sang Kook est sur le point d’éclater ouvertement par le biais de plusieurs révélations publiques. Cette scène, d’une efficacité redoutable, se découpe en plusieurs actes et tient lieu de pivot du drama, amorçant un changement de ton pour la suite. D’un mélodrame classique sur fond d’enquête policière, nous passons à un thriller tendu et alambiqué, dont les éléments mélodramatiques seront mis au service des thématiques de fond.

Petit aparté : le scénariste de Shark a-t-il attendu, pour dévoiler ses cartes, la fin de la diffusion sur la chaîne concurrente MBC de Gu Family Book, qui connaissait alors un grand succès ? Théorie personnelle mais crédible (après tout, c’est le genre de calcul pointé dans l’indispensable King of Dramas !).

Quoi qu’il en soit, dès lors que les dés sont jetés, Shark nous tient en haleine jusqu’à la dernière minute grâce à un scénario complexe et maîtrisé, qui déploie ses atouts de manière progressive afin de créer un véritable suspense, chaque révélation sur un personnage soulevant de nouvelles questions sur son réseau de relations. Ajoutons à cela que presque tous les protagonistes sont tour à tour espions et espionnés : rien que Yi Soo, qui surveille tout le monde, est mis sur écoute par son intrigante secrétaire (Lee Ha Nui) envoyée par Yoshimura (Lee Jae Gu), le bienfaiteur de Yi Soo qui l’a recueilli après sa « disparition » et semble agir comme un adjuvant, mais qui s’avère somme toute très énigmatique.

Cette ambiance de suspicion permanente est joliment traduite par l’emploi d’angles de caméra donnant l’impression qu’un témoin caché écoute les conversations (et il arrive que ce soit vrai). Outre l’emploi récurrent du split screen lors des nombreuses scènes sous tension de conversation téléphonique, on relèvera un parti pris de mise en scène lors des dialogues en face-à-face traduisant une tension psychologique (Han Yi Soo/Jo Sang Kook, par exemple), et qui consiste à insérer, pour chacun des protagonistes, un plan brisant la règle des 180°, comme pour signifier qu’il faut aller au-delà des mots et des apparences pour saisir le jeu de domination qui se joue à l’écran. Afin d’ajouter à la tension ambiante, Shark nous a réservé un personnage de tueur (Ki Guk Seo) absolument glaçant : un sexagénaire au regard perçant mais dont l’apparence physique, banale, n’inspire a priori aucune crainte – et c’est ce qui le rend effrayant ; il est armé d’un stylo d’acupuncture sur lequel clique sans cesse en guettant ses victimes, pour un effet des plus oppressants.


CRISE IDENTITAIRE ET DRAME FAMILIAL

Avec des complices dont nous ne connaîtrons pas immédiatement l’identité, Han Yi Soo revient donc en Corée du Sud avec un plan d’action mûrement préparé. Distillant son effet afin de déguster les moindres réactions de son adversaire, il va pourtant découvrir que la vérité n’est pas aussi simple qu’il l’avait imaginée.

Le choix de Kim Nam Gil, vu entre autres dans les films Portrait of a Beauty (Jeon Yoon Su) et No Regret (Lee Song Hee), s’avère judicieux : loin de faire une redite de sa prestation de Bad Guy (superbe drama dans lequel il se vengeait aussi d’une famille riche), il imprime un mélange de mystère, de noirceur et de romantisme à son personnage, avant de dévoiler peu à peu une autre palette d’émotions, plus subtile, à partir du moment où Yi Soo est démasqué. Le vengeur tente coûte que coûte de conserver son masque de froideur pour mener à bien ses desseins, mais il ne peut cacher ses failles ni renier son besoin de renouer avec son passé affectif. Cette dualité s’exprime par le biais de sa romance avec Hae Woo, avec laquelle il échange quelques baisers passionnés tout en continuant à se montrer manipulateur, mais aussi de sa relation touchante avec sa petite sa sœur Yi Hyun.

L’occasion de souligner du même coup la prestation de l’actrice Nam Bo Ra, qui sortait déjà du lot dans The Moon Embracing the Sun et qui nous livre ici des moments particulièrement poignants (oui, dans l’épisode 12, elle m’a littéralement bouleversée avec son histoire de spaghettis !).

De son côté, Hae Woo va au-devant de découvertes terribles sur sa propre famille. Mais au contraire de son père qui vit dans l’ombre du grand-père, donc dans la frustration et la colère permanente, la jeune femme a déjà eu ses désillusions familiales à l’adolescence. En devenant procureure au lieu de reprendre l’affaire familiale, elle a suivi sa propre voie. Plus armée psychologiquement, Hae Woo traverse quelques moments d’incertitude mais sait garder son sang-froid. Soulignons que le traitement du personnage féminin, d’importance égale à son partenaire, est loin de la limiter à un simple enjeu romantique pour le héros : Hae Woo est véritablement actrice de son destin et de l’enquête, qu’elle mène avec le flic Byeon Bang Jin (Park Won Sang), également père adoptif de Yi Hyun, et avec son assistant Soo Hyun (Lee Soo Hyuk, échappé des clips de 2NE1 et ambigu à souhait).

Là où le bât blesse légèrement, c’est dans l’interprétation. Voir Son Ye Jin, actrice de mélodrame romantique par excellence (April Snow, Summer Scent), en contre-emploi dans un thriller suscitait la curiosité. Et force est de reconnaître qu’elle impose immédiatement son charisme, sans réelle fausse note. Pourtant, son jeu demeure trop crispé pour permettre à Hae Woo de prendre une vraie complexité. On s’en rend compte notamment lorsqu’elle se retrouve face à l’excellent Park Won Sang (National Security), dont le jeu est beaucoup plus élaboré. En outre, l’actrice a manifestement passé des contrats juteux avec de grandes marques de prêt-à-porter si l’on en croit les épisodes la mettant au premier plan – de véritables défilés de mode : à chaque séquence, son nouveau petit sac ! – ce qui compromet parfois la crédibilité de son personnage (une procureure arborant des jupes aussi courtes serait-elle prise au sérieux ?).

Dommage car Hae Woo s’avère intéressante à plus d’un titre : son parcours la confronte non seulement à une relation de plus en plus compliquée avec son grand-père, mais s’aventure aussi sur le terrain de l’adultère, ce qui rompt avec le cliché des héroïnes très clean à la coréenne, ses relations de couple avec Joon Young bénéficiant d’un traitement mature et moderne (même si les scènes d’amour clandestin avec Yi Soo demeurent trop sages).

À propos d’Oh Joon Young, le mari de Hae Woo, l’emploi du second rôle masculin prend habilement le contre-pied d’un cliché typique des dramas coréens actuels, à savoir le triangle amoureux voyant une femme hésiter entre deux hommes. Ici, lors du retour de Yi Soo, Hae Woo n’a théoriquement pas à faire de choix puisqu’elle a déjà épousé Joon Young. Ce qui intéresse le scénariste dans la rivalité amoureuse entre les deux hommes, c’est la manière dont les événements vont mettre à mal ce couple qui s’est marié par amitié mais sans passion. Car la raison de leur éloignement n’est peut-être pas seulement la présence de Yi Soo : alors qu’ils peinent déjà à communiquer, ils vivent sous le toit, donc sous l’emprise de la famille Jo, sachant que Joon Young et son père doivent leur carrière au grand-père de Hae Woo, le machiavélique Jo Sang Kook – le père de Joon Young étant procureur en chef, on vous laisse imaginer les implications de ces relations étroite de la justice avec un CEO richissime.

En retrait dans les premiers épisodes, l’acteur Ha Suk Jin, qui interprète Joon Young, est de ceux que l’on ne voit pas venir mais qui apportent des nuances par petites touches à leur personnage. Il parvient à nous rendre attachant ce jeune homme très lisse, mais dont le monde et les convictions vont se désagréger, menaçant de le faire sombrer dans la paranoïa. La psychologie du personnage bénéficie d’une écriture soignée et demeure réaliste jusqu’au bout.

Aux scènes de ménage de rigueur, très crispantes pour le couple, il faut ajouter un atout de taille dans la tension dramatique de la série : le conflit père/fils entre Jo Sang Kook et Jo Ui Sun (Kim Kyu Cheol). Impossible de passer à côté car nous devons à ces deux personnages des scènes de conflits familiaux tout simplement explosives, dont une d’anthologie dans l’épisode 14 où Jo Ui Sun pète littéralement un câble. Les enjeux identitaires pour Jo Ui Sun et la dramatisation opérée par la musique orchestrale et la mise en scène donnent parfois à Shark des allures de tragédie classique.

Le terrible patriarche est incarné brillamment par Lee Jeong Kil : tour à tour effrayant, sardonique et rassurant, l’acteur insuffle parfois à son personnage un soupçon d’humanité sans que l’on puisse savoir s’il s’agit d’une feinte ou non. À noter que le décor du bureau qui lui est associé est une vraie réussite : grande pièce luxueuse, sombre et fermée, tapissée de livres et potentiellement remplie de mystères, ce bureau évoque à lui seul tout le savoir accumulé par Jo Sang Kook, un savoir qui devient ici une arme redoutable.

Quant à son fils Jo Ui Sun, il est campé par un Kim Kyu Cheol complètement déchaîné dans son rôle de minable, bête et méchant jusqu’au bout des ongles, mais qui ne manque pas de susciter une certaine empathie lorsqu’il tente pathétiquement de s’affirmer, tel un adolescent en crise, face à son impitoyable père (il faut voir le nombre de gifles qu’il se prend au fil des épisodes !).


DRAMES PERSONNELS ET TRAUMATISME HISTORIQUE

Ces scènes de famille, au cours desquelles les plus jeunes demandent des comptes à leurs aînés, font écho au propos de fond sur le rapport des Sud-Coréens d’aujourd’hui à leur histoire. Le titre alternatif Don’t Look Back: The Legend Of Orpheus ne fait pas uniquement référence au tableau trônant dans l’appartement de Yi Soo (et qu’il contemple abondamment au fil des épisodes, de même que son aquarium) et à la romance interdite entre Yi Soo et Hae Woo, mais aussi à la perte d’innocence induite par la prise de conscience du passé. En déterrant la vérité, les personnages prennent le risque de plonger dans les enfers. Et si le succès des grandes familles d’aujourd’hui, et par là même des grands groupes ayant boosté l’économie, s’était construit sur un terrain gorgé de sang ?

L’enquête s’affine au fil des épisodes pour s’intéresser au parcours de Jo Sang Kook, dont nous ne vous révélerons pas les ressorts car cela reviendrait à vous déflorer l’une des attractions majeures du drama, qui sur ce plan réserve des surprises jusqu’au bout. Tout ce que nous pouvons vous dire, c’est qu’il sonne comme une gigantesque insulte au peuple sud-coréen et que l’ombre des événements tragiques de 1980 plane sur cette sombre affaire. À cette époque, la Corée du Sud était sous le joug de la dictature militaire de Chun Doo Hwan et les opposants au régime et à la loi martiale étaient soumis à des séances d’interrogatoires et de tortures, notamment suite au soulèvement populaire de mai 1980 à Gwangju.

Quelques films abordent ce sujet au cinéma, tels que Le Vieux Jardin d’Im Sang Soo et récemment National Security de Chung Ji Young, mais les fictions télévisuelles n’ont pas pour habitude de s’aventurer sur ce terrain. Shark peut se targuer d’être l’une des rares à le faire, près de vingt ans après le drama Sandglass (SBS, 1995), grand classique du genre avec Choi Min Soo. Shark se distingue toutefois par son angle d’approche : le drama n’a recours qu’à un bref flash-back sur la période, réminiscence d’un personnage qui passe de vie à trépas très tôt dans la série en emportant ses secrets dans la tombe. Par la suite, le témoignage de cette époque se résumera à quelques photos abîmées, aux couleurs passées, conférant aux hommes impliqués un caractère insaisissable, presque fantomatique.

Si Shark ne nous gratifie pas de longs flash-back, c’est parce que l’histoire parle bel et bien de la société sud-coréenne actuelle. « Si vous êtes tous vertueux et justes, notre société pourra devenir plus juste elle aussi », enseigne ironiquement Jo Sang Kook lors d’une conférence destinée à des étudiants au début de la série (épisode 2). Les protagonistes vont pourtant lever le voile sur un monde d’imposture et de corruption, celui des puissants d’aujourd’hui, érigés en modèle auprès d’une jeunesse insouciante qui valorise plus que jamais la réussite sociale et l’acquisition de biens matériels. Une corruption qui touche aussi bien, comme nous le découvrons dans le réseau d’influence de Jo Sang Kook, le monde politique, celui de la justice et celui de la presse. Finalement, sous couvert de thriller mélodramatique, Shark fait une critique sociale très incisive.

Aujourd’hui, les séries coréennes apportent un bol d’air frais considérable par rapport à la domination des séries américaines, auxquelles elles offrent depuis quelques années une véritable alternative. Cela dit, leurs créateurs partagent au moins, en plus du savoir-faire, un point commun avec leurs homologues américains : la capacité à utiliser un format de fiction populaire (ici, le feuilleton TV) pour ausculter leur société et leur histoire. Ce qui s’avère plus que pertinent dans le cas d’un pays comme la Corée du Sud, qui doit encore exorciser un certain nombre de traumatismes. Ainsi, malgré ses petites irrégularités de rythme dans sa première partie, Shark s’impose pour le moment comme l’un des dramas les plus intéressants de cette année 2013.

LA QUÊTE DU BONHEUR IMPOSSIBLE

Un petit mot sur le dénouement qui n’a pas fait l’unanimité. Sans trop en révéler, les dernières minutes de l’épisode final ont reçu quelques critiques, y compris par des spectateurs ayant adoré le drama. Au rang des reproches, une note tragique un peu trop récurrente dans les dramas de genre depuis quelques années. Certes, ce final peut paraître conventionnel aux yeux des initiés. Pourtant, si ce type de fin a souvent été galvaudé, il prend ici un véritable sens si on le réinscrit dans le propos de l’histoire. De toute façon, la simple récurrence de ce choix dramatique n’est pas anodine et en dit long sur les attentes du public sud-coréen lorsqu’un sujet ayant trait à son histoire est porté à l’écran.

Shark nous pose une question essentielle : peut-on vivre avec l’idée que nos ancêtres ont participé à l’oppression des dictatures précédentes, voire ont commis les pires crimes ? Cette question, beaucoup de Coréens ont dû se la poser sachant que toutes les dictatures successives (y compris japonaise) ont eu leur lot de collaborateurs. De même que beaucoup d’Allemands vivent peut-être avec l’idée que certains de leurs ascendants ont participé aux crimes nazis, ou que beaucoup de Français savent très bien que leurs ancêtres ont joué les profiteurs de guerre en soutenant le régime de Vichy. À la question soulevée, Shark nous apporte plusieurs réponses fortes. D’une part, les ancêtres et leurs descendants sont des individus différents, d’autre part, une perspective de rédemption apparait clairement à travers l’un des coupables (nous vous laissons découvrir lequel). Enfin, il est préférable pour les descendants d’affronter cet héritage familial les yeux dans les yeux. Car savoir d’où l’on vient demeure le seul moyen de se construire et d’envisager l’avenir.

Cependant, le titre alternatif du drama nous donne aussi un avertissement : « Don’t look back ». La phrase peut donner lieu à deux interprétations distinctes. La première apparaît dès les premiers épisodes : il s’agit de la nécessité, pour Yi Soo, de ne pas se laisser attendrir par son amour d’adolescence afin de pouvoir accomplir sa vengeance. L’autre sens se dégage plus tard dans le drama : en prenant conscience de leur héritage familial, les personnages ne pourront rester indemnes. Et c’est là que la fin de Shark, avec son ultime victime,prend tout son sens : emblématique des fictions coréennes traitant de l’histoire du pays, au cinéma comme à la télévision, elle porte en elle cette idée de bonheur inaccessible qui imprègne ces histoires depuis plus de soixante ans…

Elodie Leroy

Ci-dessous, une longue bande-annonce de Shark en coréen. J’aurais pu choisir un des teasers sous-titrés en anglais mais ce trailer est celui qui donne l’idée la plus juste de l’ambiance – ou des ambiances – du drama.

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