La série Psychopath Diary est-elle une comédie noire, un thriller ou une satire sociale ? Notre critique détaillée de l’un des dramas coréens les plus originaux de la fin 2019.

Quand un salarié timoré se persuade qu’il est un dangereux psychopathe, son quotidien peut vite l’embarquer dans des aventures improbables. Diffusé sur tvN du 20 novembre 2019 au 9 janvier 2020, Psychopath Diary utilise un argument rocambolesque de confusion identitaire pour parler de lutte des classes et d’affirmation de soi dans un monde où les plus faibles sont à la merci des plus riches. Malgré quelques baisses de régime à mi-parcours, le charme agit jusqu’au bout et le propos fait mouche. Et il y a l’acteur Yoon Si Yoon, qui nous gâte avec une performance à la fois hilarante, déjantée et délicieusement attachante.

L'acteur coréen Yoon Shi Yoon dans Psychopath Diary

Korean psycho

Salarié dans une société de Bourse, Yook Dong Sik (Yoon Si Yoon) est témoin du meurtre d’un sans-abri par un tueur en série. Dans sa fuite, il embarque le journal dans lequel le psychopathe raconte ses crimes. La minute d’après, il est renversé par une voiture de police. A son réveil, Dong Sik est amnésique. En découvrant le journal, il est persuadé qu’il s’agit du sien !

Le premier élément comique, dans Psychopath Diary, tient au contraste entre la personnalité du héros et celle qu’il s’imagine avoir en lisant le mystérieux journal bordé de cuir rouge. A la trentaine passée, Yook Dong Sik est un employé lambda harcelé par des collègues médiocres le jour et plongé dans ses films cultes la nuit – des thrillers et des films d’horreur, principalement. Il est aussi doué d’une grande empathie, trop pour son propre bien. Tout le contraire du profil d’un psychopathe, qui par définition est dénué d’empathie.

Photo de la série Psychopath Diary
Yoon Si Yoon interprète Yook Dong Sik

Le raisonnement qui le conduit à se prendre pour le monstre défrayant la chronique est finalement assez logique. Lorsqu’il décode le journal décrivant les crimes atroces, Dong Sik vient de découvrir les murs de son appartement tapissés de posters de Vendredi 13 et autres Silence des Agneaux. Il en tire forcément quelques conclusions… Le plus étonnant est de le voir accueillir cette identité à bras ouverts, voire l’utiliser pour se reconstruire après son accident.

Le problème est que Dong Sik attire l’attention du véritable psychopathe, Seo In Woo (Park Sung Hoon), l’un des fils du grand patron de sa société. Avec son look de dandy, Seo In Woo est la version coréenne de Patrick Bateman, le tueur sadique d’American Psycho interprété par Christian Bale au cinéma – le personnage du roman de Bret Easton Ellis est bien entendu cité dans le drama. Contre toute attente, cet assassin en costume de luxe s’entiche de notre héros, persuadé d’avoir trouvé son double.

Dong Sik rencontre aussi l’agent Shim Bo Kyung (Jung In Sun), une policière dont le quotidien pépère est bouleversé quand elle réalise que le meurtrier est responsable de l’état végétatif de son père. Ensemble, Dong Sik et Bo Kyung mènent l’enquête, sous l’œil amusé de Seo In Woo.

Park Sung-Hoon dans Psychopath Diary
Park Sung Hoon interprète Seo In Woo

Le superpouvoir du geek

Centré sur les tentatives rocambolesques de Dong Sik de réintégrer son quotidien et d’entrer dans le costume du personnage qu’il s’est forgé, le premier tiers de Psychopath Diary s’avère percutant. La réalisation de Lee Jong-Jae, à qui l’on doit notamment la série SF Duel, fait des étincelles aussi bien dans l’humour noir que dans la satire sociale.

Si le second tiers s’essouffle un peu avec des intrigues annexes venant nous distraire de la dynamique qui se crée entre les personnages de Dong Sik, Bo Kyung et In Woo, il serait dommage de ne pas regarder la série jusqu’au bout. Non seulement les personnages ne perdent jamais de leur saveur, mais l’idée farfelue qui sert de point de départ trouve tout son sens dans une troisième partie plutôt réussie.

Jung In-Sun dans Psychopath Diary
Jung In Sun interprète Sim Bo Kyung

Les héros atteints d’une perte de mémoire sont légion dans les séries TV coréennes, mais dans le cas de Psychopath Diary, nous sommes loin de la facilité de scénario. L’amnésie devient le moyen, pour ce garçon apeuré par les autres, de faire un « reset », de se repositionner par rapport au monde qui l’entoure, que ce soit dans son univers professionnel ou au sein de sa propre famille.

A la manière du Death note dans le manga du même nom, le journal devient un précieux allié pour se chercher et surmonter ses frustrations (à ceci près que Light Yagami était un vrai psychopathe, lui !).

Pour mettre en scène le délire de Dong Sik, Psychopath Diary met à contribution la culture ciné geek des années 80 à nos jours, à laquelle la série rend un vibrant hommage. Dès qu’il se sent menacé, notre héros rejoue une scène de l’un de ses films préférés. Moments de bravoure du drama, ces séquences d’imitation cinéphilique sont à mourir de rire, surtout si l’on connaît les films cités, mais elles sont aussi étrangement cathartiques.

Tel un superpouvoir libéré par les provocations des harceleurs, les répliques et moments cultes de The Merciless, Le Silence des Agneaux ou encore Usual Suspects deviennent des armes redoutables pour gérer aussi bien les voyous du quartier que le patron tyrannique ou le riche héritier d’un conglomérat.

L'actrice Jung In-Sun (Le Journal d'un Psychopathe)

Violences ordinaires en entreprise

Le tableau de la vie en entreprise fait partie des réussites du drama. Du collègue mesquin et exploiteur (Kim Ki Doo, présent dans tous les dramas de Lee Jong-Jae depuis Duel) au patron hargneux qui hurle sur son équipe, Psychopath Diary capture la banalité du quotidien d’entreprise dans ce qu’elle a de plus cruel, avec tous ces petits abus ordinaires subis par les plus timides.

A cette banalité, le drama injecte une dose d’extraordinaire à travers les considérations intérieures de Dong Sik, dont le délire produira des effets inattendus sur son équipe.

L'acteur coréen Yoon Si-Yoon

De manière intéressante, le drama Pychopath Diary est sorti quelques mois après Strangers From Hell, dans lequel il est aussi question de maltraitances au travail et de psychopathes. La tournure des événements est loin d’être aussi noire que dans le drama d’Im Si Wan, mais les deux séries ont en commun d’utiliser la psychopathologie comme allégorie des rapports humains en entreprise.

Ces derniers évoquent parfois des rapports de prédation, notamment lorsque les personnes viennent de milieux sociaux radicalement différents, comme c’est le cas de Dong Sik et In Woo. D’ailleurs, ces deux personnages qui mènent une double vie se retrouvent constamment dans les locaux de l’entreprise.

Park Seong-Hun et Yoon Shi-YoonYook Dong-Sik et le psychopathe Seo In-Woo

Yoon Si Yoon et ses regards de psychopathe

Avec son visage juvénile et sa tignasse décoiffée, Yoon Si Yoon excelle dans la peau de ce jeune homme hypersensible qui reconquiert peu à peu son estime de lui-même par les voies les plus improbables. L’acteur possède la capacité à dégager une innocence désarmante tout en nous faisant parfois douter de l’équilibre mental de son personnage.

Et surtout, Yoon Si Yoon est très drôle du début à la fin, aussi drôle qu’il était glaçant dans la série historique Nokdu Flower.

Plusieurs scènes de Psychopath Diary nous resteront ainsi longtemps en mémoire, rien que pour son jeu savoureux, ses expressions hallucinées de psychopathe – nous avions cité, dans notre palmarès des meilleurs acteurs coréens de 2019, le moment où il rêve de régler son compte à l’un de ses patrons, mais nous pourrions en citer bien d’autres.

L’acteur possède une bonne alchimie avec Jung In-Sun (Circle: Two Worlds Connected), qui interprète Bo Kyung avec beaucoup de charme et de naturel. Il forme aussi un duo impayable avec Heo Sung Tae (Watcher, Cross), désopilant dans le rôle du gangster qui jure fidélité à Dong Sik et devient son complice dans son délire identitaire.

Park Sung-Hoon interprète Seo In Woo
Comme dans Duel, le méchant a un penchant pour les alcools forts…

Yoon Si Yoon trouve un adversaire de taille en la personne de Park Sung Hoon (Justice), très bon dans le rôle de Seo In Woo, le nanti très glamour qui cache sa nature de psychopathe derrière un masque d’éducation et de distinction, alors qu’il prend plaisir à écraser les retraités, sans abris et autres personnes vulnérables.

Yook Dong Sik et Seo In Woo évoluent en miroir et se fascinent mutuellement, comme s’ils étaient les deux faces d’une même pièce. Une fois encore, il faudra bien regarder le drama jusqu’au bout, car le décor dans lequel se déroule leur confrontation finale reflète les intentions du scénario.

Elodie Leroy

Lire aussi | Misaeng, avec Im Si Wan : la vie d’entreprise en Corée