SCAN SÉQUENCE. Trois scènes d’action de ‘Mr. Sunshine’ à la loupe

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Diffusé en Corée sur tvN depuis le 7 juillet et en France sur Netflix depuis le 19 juillet, Mr. Sunshine cartonne dans les ratings coréens – l’épisode 14 affiche 15,6 % d’audience – et fait le buzz sur les réseaux sociaux. Ce carton, nous le devons bien entendu à une reconstitution historique somptueuse, à un scénario de qualité signé Kim Eun Sook (Goblin, Descendants Of The Sun) et à un casting glamour (Lee Byung Hun, Kim Tae Ri, Yoo Yeon Seok…), mais aussi à une mise en scène qui fait des merveilles, aussi bien dans les scènes romantiques que dans l’action.

C’est sur la mise en images de l’action que je reviendrai dans cet article, en passant à la loupe trois scènes très différentes les unes des autres et dans lesquelles la réalisation de Lee Eung Bok fait des étincelles. Avec Mr. Sunshine, le monde des dramas coréens franchit une étape supplémentaire en matière d’ambition cinématographique !

> A lire: ‘Mr.Sunshine’: premières impressions (épisodes 1 et 2)

Joseon vs Amérique : l’honneur de la guerre

Episode 1 : 00:25:30 – 00:34:47*

*Les timecodes indiqués correspondent à la version Netflix du drama. Pour retrouver les images sur la version issue de la diffusion sur tvN trouvable sur Internet, il suffit de retrancher environ une minute.

Quel est le contexte ?

La première scène d’action de Mr. Sunshine s’étend sur près de dix minutes et fait allusion à un événement historique appelé Sinmiyangyo (신미양요), ou Expédition de Corée. Survenue en 1871, cette expédition à vocation commerciale a engendré un malentendu entre la Corée et les Etats-Unis, poussant les Américains à mener une intervention militaire punitive. La scène qui nous intéresse plante son décor dans un fort en ruine situé au bord de l’eau, comme le racontent les récits historiques sur cet événement.

Scan séquence

On relèvera tout d’abord la transition poétique avec la séquence précédente : le petit Choi Yu Jin (Kim Kang Hoon), Joseph (Jason) et le potier (Kim Kap Soo) entendent l’écho d’un coup de canon. Le potier regarde vers le ciel, tandis qu’une nuée d’oiseaux s’envole bruyamment vers l’horizon. On dirait un mauvais présage.


Véritable plongée dans le champ de bataille, la première séquence de la scène multiplie les plans saisissants pour nous plonger dans l’horreur de la guerre. Après un ralenti montrant un soldat faire tonner le tambour au milieu des flammes, plusieurs prises de vue aériennes et plans d’ensemble s’enchaînent, entrecoupés par des gros plans dévoilant des silhouettes affairées au combat. On notera l’utilisation de la lumière, les hommes apparaissant en contreplongée et à contrejour devant un soleil éblouissant, comme pour sublimer leurs actions.


La caméra adopte alors le point de vue d’un boulet de canon basculant dans les airs avant de s’écraser au sol, éclaboussant de terre et de débris les hommes situés alentours.

Sur une bande-son mélancolique, la scène nous immerge ensuite au sol, au plus près des combattants coréens. Baignés dans une lumière crépusculaire, les soldats s’affairent au combat, revenant toujours à la charge malgré les explosions qui balaient leurs camarades comme des fétus de paille.


Un long travelling avant aérien nous permet d’appréhender le climat général de la scène (00:26:12) : la caméra survole les combattants coréens, tandis que les explosions font voler en éclat le matériel et que les corps sont projetés par les impacts. Poursuivant son survol, la caméra traverse plusieurs nuages de terre et de débris jaillissant du sol, puis la fumée entourant les canons de Joseon, avant de révéler l’ennemi : une demi-douzaine de bateaux américains arrive par la mer. Les images suivantes, brutales, dévoilent en gros plan les canons sortant de leur trappe pour envoyer leurs projectiles meurtriers, puis les jets de feu jaillissant des bateaux. Renforcée par un montage serré et des effets sonores tonitruants, cette brutalité souligne la puissance des forces militaires américaines.


Le déséquilibre des forces est flagrant. Que voyons-nous à l’écran ? Des soldats de Joseon, mais aussi des paysans et quelques lettrés affrontant un ennemi encore invisible, matérialisé par ces puissants navires et leurs armes technologiquement plus avancées. Les hommes de Joseon résistent de toutes leurs forces, réarmant leurs propres canons malgré les corps qui s’effondrent autour d’eux. La réalisation met l’emphase sur leurs actions, filmant en gros plan les coffres de munitions, les mains déposant puis allumant les mèches sur les canons.


Après une succession de coups de feu spectaculaires, la caméra zoome sur un groupe d’hommes sortant d’une cabane. Un adolescent apparaît à l’écran, suivant le groupe d’hommes : Jang Seung Goo jeune (Sung Yoo Bin). Ce moment marque l’entrée en scène d’un personnage que nous retrouverons par la suite ; la scène en comptera trois. Il n’a même pas le temps d’agir qu’il est déjà assourdi par une explosion qui le laisse en état de stupeur.


Sur une bande-son minimaliste et désespérée, nous apercevons à travers son regard les corps qui tombent autour de lui dans des effusions de sang spectaculaires. Les images sont d’autant plus choquantes qu’elles sont vues à travers les yeux d’un enfant. Les figurants qui interprètent les soldats coréens sont formidables : la caméra filme leurs expressions de visage saisissantes, accentuant la portée dramatique de la scène.


Secoué par un soldat, Jang Seung Goo sort de son état de stupéfaction et reprend le combat. C’est alors qu’un glissement de point de vue s’opère. La musique change pour adopter un ton glorieux. Nous continuons d’assister à la terrible défaite des hommes de Joseon, mais nous entendons en voix-off la lettre écrite par le général américain, qui fait l’éloge de leur courage et de leur ténacité : « Il n’y avait pas un seul déserteur », « Je n’ai jamais vu une telle rage au combat », écrit-il. L’homme apparaît à l’écran : il est assis devant un bureau et écrit sa lettre sous l’œil d’un Coréen. Ce dernier n’est autre que Lee Wan Ik (Kim Eui Sung). C’est le second personnage important du drama apparaissant dans cette scène.


Plutôt que de filmer les individus, la mise en scène s’attache cette fois à saisir collectivement les hommes de Joseon, dont les silhouettes se confondent dans le chaos général, comme pour souligner leur unité face à l’adversaire. Les images sont cruelles, mais le ton incite au respect des combattants coréens.

Une image montre le reflet du drapeau américain sur l’eau (le nombre d’étoiles de l’époque est respecté tout au long de cette scène), avant d’un pied ne vienne fouler cet endroit. Les soldats américains débarquent sur la terre ferme. Leurs tenues propres et distinguées contrastent avec les vêtements simples et déchiquetés des Coréens.


La scène est interrompue au bout de cinq minutes (à 00:30:31) par des images dévoilant le roi de Joseon – le troisième personnage important de la scène, dégustant son repas en compagnie d’un noble devant ses domestiques dans un intérieur somptueux, alors qu’un massacre se joue à quelques kilomètres de là. Planté au centre de la pièce, réduit au silence, le roi semble lui-même cerné par les adultes, prisonnier de cette pièce sombre.


Retour dans la bataille pour la seconde séquence de la scène. Alors que nous venons tout juste de voir le roi prenant ses baguettes pour commencer à manger, nous retrouvons Seung Goo attrapant un morceau de bois pour allumer la mèche d’un fusil d’un soldat. Les deux garçons ont à peu près le même âge.

La seconde d’après, le soldat qui a sorti Seung Goo de sa torpeur a déjà succombé à un coup de feu. Jang Seung Goo, choqué, plonge sa main dans les flammes avant de la retirer brusquement. Il court alors retrouver son père pour le supplier de prendre la fuite.


La tragédie du pays se révèle dans toute son horreur lorsque Jang Seung Goo assiste à la mort de son père au combat, fauché par une balle alors qu’il s’apprêtait à tirer. Ce drame est d’autant plus poignant que leur dernier échange est marqué par leur incompréhension mutuelle : le père est comme possédé par le combat, alors que le fils veut prendre la fuite. Les images du corps du père tombant devant son fils sont mises en parallèle avec celles de la chute du drapeau du général coréen.


Le ton de la scène prend une tournure mélodramatique : la musique symphonique vient souligner la détresse de l’adolescent, qui est filmé en gros plan tandis qu’il pleure son père – le jeu d’acteur de Sung Yoo Bin est impressionnant d’intensité. Il paraît évident que ce drame conditionnera toute l’existence de Jang Seung Goo.

La scène aurait pu s’achever sur cette note, mais le ton change de nouveau lorsque les soldats américains et leur général, accompagnés de Lee Wan Ik, rejoignent la scène avec un calme qui paraît cruel compte tenu de ce que vient de vivre l’adolescent.


On notera l’utilisation de la lumière sur la silhouette de Lee Wan Ik, qui apparaît à contrejour. Comme nous l’avons souligné au début de ce commentaire, le contrejour a déjà été utilisé dans cette scène de bataille sur les soldats de Joseon, les rayons du soleil brillant derrière eux venant sublimer leurs actions. Ici, Lee Wan Ik cache la lumière du soleil. Le contrejour lui donne des allures d’ombre maléfique. Cette ombre se dessine moins clairement que celle des Américains qui l’accompagnent, ce qui lui donne un aspect légèrement fantomatique. Et pour cause, contrairement aux Américains qui agissent pour leur pays, Lee Wan Ik est de ces opportunistes cyniques qui se montrent prêts à vendre leur patrie au plus offrant pour servir leurs intérêts personnels.


Apercevant les Américains, Jang Seung Goo saisit le fusil de son père, tire dans le tas et atteint Lee Wan Ik au genou. La scène se termine par un échange intense de regards entre le traître et l’adolescent.

Que nous apprend cette scène ?

La scène laisse une empreinte émotionnelle forte et annonce plusieurs thèmes majeurs du drama. Le premier est que les résistants de Joseon se battront jusqu’au bout pour défendre leur pays. Ce thème fait clairement partie de la note d’intention du drama. L’insistance sur le respect du général américain laisse penser que les Etats-Unis ne représentent qu’un ennemi temporaire. Le véritable ennemi se révèle à l’issue de la scène en la personne de Lee Wan Ik.

Le second est que le pouvoir politique, incarné par un roi trop jeune et inapte à gouverner, est plus que jamais déconnecté du peuple à un moment charnière de l’histoire du pays. C’est dans cette faille que s’engouffrera l’ennemi japonais pour prendre possession du pays, par le biais de traîtres comme Lee Wan-Ik. Ce n’est pas un hasard si celui-ci apparaît dans cette scène, arrivant sur les lieux sous le drapeau américain, lui qui apportera plus tard le drapeau colonial japonais.

Enfin, la confrontation du regard entre Jang Seung Goo et Lee Wan Ik, qui fait suite à la mort du père de l’adolescent et à la chute du drapeau, annonce la couleur : ce n’est pas seulement Jang Seung Goo qui aura un compte à régler avec Lee Wan Ik et les personnes de son espèce, mais toute la nation.

En tout cas, avec ses mouvements de caméra sublimes, sa photographie d’une précision chirurgicale (je n’ai relevé aucun problème de raccord lumière en réalisant les captures), cette scène de guerre portée par un vrai souffle dramatique est une merveille de mise en scène, à en faire pâlir Hollywood de jalousie !

Eugene Choi vs Go Ae Sin : duel romantique

Episode 2 : 00:28:11 – 00:30:39

Quel est le contexte ?

Cette scène est la première rencontre entre Eugene Choi (Lee Byung Hun) et Go Ae-Sin (Kim Tae Ri) ! Les deux personnages ne se connaissent pas encore. Eugene Choi vient de débarquer en Corée. Il se sent résolument américain et garde ses distances avec les Coréens. Go Ae-Sin commence tout juste à effectuer des missions pour une organisation secrète après avoir suivi un entraînement intensif dans les montagnes sous la direction de son mentor, Jang Seung Goo (Choi Moo Sung).

Scan séquence

La scène débute dans une maison de geishas du nom de Hwawollu, où un diplomate occidental rencontre le Ministre des Affaires étrangères. Les personnages ont convenu de ce rendez-vous dans la scène précédente dans l’hôtel où réside Eugene Choi, qui ne s’est pas gêné pour écouter la conversation. Alors que les diplomates échangent quelques mots, une geisha vêtue de rouge donne le signal en ouvrant la fenêtre. L’homme est immédiatement abattu, lui qui trinquait en tenant ces odieux propos en japonais : « A la Corée sauvage qui commence tout juste à se civiliser, kanpai ! ».


Les hostilités sont engagées et la scène d’action peut commencer. La séquence aborde tout d’abord le point de vue de Go Ae Sin. Installée sur le toit de la maison d’en face, elle réalise avec surprise qu’un autre tireur l’a devancée. Ce tireur est Eugene Choi, que nous apercevons furtivement à travers le regard de la jeune femme. De manière intéressante, Go Ae Sin est positionnée sur le toit d’une maison de style coréen, tandis qu’Eugene Choi se tient plus haut, au sommet d’un bâtiment à l’architecture occidentale. Ce choix n’a rien d’un hasard : leur histoire d’amour sera placée sous le signe de la rencontre culturelle.


Dans la panique générale, les Japonais débarquent à la rescousse du diplomate. Les deux snipers deviennent alors la cible de balles tirées du sol et sont contraints de fuir. C’est alors qu’un basculement de point de vue s’opère. Le spectateur, qui suivait les actions de Go Ae Sin, adopte soudain le point de vue de Eugene Choi, qui voit un autre tireur – Go Ae Sin – s’échapper. Etonné de cette présence, il se lance à la poursuite de la jeune femme.


La course-poursuite est le temps fort de la séquence. La caméra s’envole aux côtés des deux protagonistes de la future intrigue romantique du drama. Les attaquants japonais, qui tentent de prendre les deux tireurs en chasse, ne font l’objet d’aucun gros plan – on reconnaît tout juste dans la mêlée le bras droit de Gu Dong Mae. On les voit courir, crier et tirer, mais leurs actions désordonnées paraissent dérisoires. Tout se joue entre Eugene Choi et Go Ae Sin.


La mise en scène prend en référence le point de vue de Eugene, qui surveille les faits et gestes de sa rivale, laquelle regarde droit devant elle. Il semble la pourchasser, sans que ses intentions apparaissent clairement : la prend-il pour une ennemie ? La séquence alterne entre les plans aériens sur les toits de la ville et les gros plans sur les visages de chacun, tandis que la musique symphonique monte en puissance, apportant un souffle épique à la poursuite.

D’une amplitude hollywoodienne, les mouvements de caméra retiennent également l’attention : à plusieurs reprises, les deux snipers apparaissent sur un même plan, la caméra filmant la trajectoire de l’un, pour s’attarder ensuite sur celle de l’autre. En plus de jouer sur la profondeur de champ, ce qui contribue à donner de l’envergure à la scène, ces mouvements de caméra donnent l’impression d’une harmonie entre les deux personnages, qui se déplacent dans la même direction. Leurs tenues vestimentaires sont similaires et il est parfois difficile de les distinguer l’un de l’autre.


Le concept de la scène n’est pas sans évoquer d’autres dramas d’action coréens comme Iljimae, (2008, avec Lee Jun Ki), qui à son époque représentait une évolution importante dans la manière de filmer l’action dans les fictions coréennes. On pense aussi à l’animation japonaise, avec ces insertions de gros plans sur les yeux d’Eugene, qui tente d’apercevoir la silhouette de Go Ae Sin dans le noir. En bref, la réalisation de Lee Eung Bok se nourrit de plusieurs influences pour offrir un résultat unique.

La mise en scène de cette course-poursuite m’évoque cependant un autre univers : celui des films de superhéros américains. Cette inspiration paraît évidente dans la mise en images du dernier bond de Eugene (00:30:30) avant la conclusion. Ce saut spectaculaire d’un toit à un autre est d’abord filmé de face en contreplongée, puis de dos et en plongée. La forme crée par le mouvement de son manteau évoque la cape de Batman.


Ce saut se solde par un plan sublime : dans un effet trompe-l’œil, nous apercevons tout d’abord l’ombre de Eugene Choi projetée sur un bâtiment, avant qu’un de-zoom ne le dévoile au premier plan, brandissant son fusil avec un geste très cinématographique, sublimé par le mouvement de son manteau. On croirait plus que jamais un superhéros !

La suite est une confrontation de regard, un choc de personnalité, matérialisé par un champ-contrechamp frontal entre les deux protagonistes et accompagné d’une bande-son dont le rythme a laissé place à la tension dramatique. Chacun s’interroge sur la raison de la présence de deux tireurs. La scène d’action s’arrête lorsqu’ils se retirent des lieux, chacun de son côté, laissant vide un décor poétique baigné par la lumière de la lune et surmonté de deux magnifiques arbres dont les branches se touchent.

Que nous apprend cette scène ?

C’est en voyant cette scène que j’ai compris que j’allais avoir un coup de foudre pour ce drama ! Cette course sur les toits constitue non seulement une excellente scène d’action, mais aussi, et surtout, une superbe rencontre romantique. La musique imprime d’ailleurs à la scène un ton lyrique, avec une pointe de danger.

Go Ae Sin et Eugene Choi font connaissance. Dans l’obscurité, chacun semble être le double de l’autre. Ils se ressemblent. Leurs pensées semblent d’ailleurs fusionner en une seule : « Une cible », pense Go Ae Sin, « Deux tireurs », pense Eugene Choi. Cette fusion se poursuivra un peu plus tard lors d’une scène quasi muette dans la rue. Ils se reconnaîtront dans l’obscurité, avant d’apparaître à visage découvert lorsque les lampes du quartier s’illumineront (encore un superbe moment de poésie).

Le climat nocturne et inquiétant dans lequel se déroule leur première confrontation laisse penser que leur relation ne sera pas de tout repos. Les deux amoureux seront-ils séparés par des enjeux politiques ? La suite logique de cette rencontre épique est la convocation de Go Ae Sin par Eugene Choi pour un interrogatoire à la fin de l’épisode 2. Un interrogatoire marqué par l’attitude de défi de la jeune femme. L’épisode s’achève par une image des deux personnages couvrant chacun le bas du visage de l’autre avec sa main. Ils se reconnaissent mutuellement, dans une parfaite symétrie. Quelques secondes avant, la lumière du soleil éblouit brièvement Go Ae Sin avant d’être cachée par le visage de celui qu’elle surnommera Mr. Sunshine.

Go Ae Sin vs Gu Dong Mae : la chasse

Episode 8 : Partie 1 : 00:47:11 – 00:48:29 / Partie 2 : 00:52:45 – 00:54:25

Quel est le contexte ?

Gu Dong Mae et ses hommes sont chargés de retrouver la geisha citée précédemment, celle-là même qui a ouvert la fenêtre pour laisser le sniper abattre le diplomate occidental. Après avoir torturé un rebelle, Gu Dong Mae pense que la geisha voguera vers Shanghai en prenant la première traversée en mer. Posté à l’entrée du paquebot comme l’a ordonné son client, il a placé des espions un peu partout dans le port. Quant à Go Ae Sin, elle a expressément demandé à son mentor de la laisser venir en aide à la geisha.

Scan séquence

La scène se déroule en deux temps. Dans la première partie, Gu Dong Mae est pris en chasse par Go Ae Sin, alors que dans la seconde, c’est l’héroïne qui est chassée par le yakuza.

La première séquence débute sur le port. Lorsque Gu Dong Mae réalise que l’évasion de la geisha par les mers n’est qu’une fausse piste, un coup de feu éclate (00:47:11 environ), déclenchant un mouvement de panique général. Malgré les ordres de Gu Dong Mae, ses hommes se précipitent à la poursuite des tireurs.


La caméra saisit en gros plans une succession de tireurs, sans que nous puissions appréhender leur position dans l’espace, avant de refaire le focus sur Gu Dong Mae, qui sent la situation lui échapper. Cette impression est renforcée par le choix de le montrer en plongée lorsqu’un coup de feu manque de l’atteindre. Ce coup de feu vient de Go Ae Sin, qui a revêtu son complet masculin et son masque pour prendre part à la diversion.


Les secondes qui suivent alternent entre des gros plans sur Gu Dong Mae en pleine montée d’adrénaline, des gros plans sur Go Ae Sin masquée et des plans de foule montrant Gu Dong Mae cerné par les passants en panique. Gu Dong Mae ne prend pourtant pas encore au sérieux la menace représentée par son assaillante : il est concentré sur la nécessité d’agir. Le fait qu’il sorte son sabre en réponse à un coup de feu, une action bien dérisoire, montre cependant qu’il est dépassé par les événements.


Lorsque l’idée de trouver un téléphone vient à l’esprit de Gu Dong Mae, la musique change de ton, les violons s’emballent. Il a retrouvé son assurance et s’apprête à agir. Il est alors filmé en contreplongée et des images en caméra subjective montrent ce qu’il regarde : un panneau, un bâtiment.


La suite prend le point de vue de Go Ae Sin, filmée en gros plan, tandis que Gu Dong Mae s’évade à travers la foule avec visiblement une idée en tête. L’accumulation de gros plans sur ces deux personnages, alors qu’une nuée de tireurs s’échangent des coups de feu tout autour, montre que quelque chose d’important se joue entre eux. Ils s’affrontent pour la première fois. Le fait que le yakuza s’élance sans hésiter au milieu d’une foule alors que des coups de feu tonnent tout autour montre aussi son caractère téméraire, un trait de caractère qu’il partage avec la jeune femme.

Dans cette première partie de la scène, c’est donc Go Ae Sin qui a le dessus. Elle prend en chasse Gu Dong Mae pour l’empêcher d’agir, tirant autour de lui, mais jamais sur lui. Il court très vite au sol, filmé tour à tour en plongée et à hauteur d’homme, cerné par la foule. Elle se déplace plus vite sur les toits, filmée le plus souvent en contreplongée.


Gu Dong Mae est cependant filmé en contreplongée au moment où il arrive jusqu’au bureau de poste, ce qui engendre un suspense : Go Ae Sin parviendra-t-elle à l’empêcher de téléphoner ?

Lorsqu’il arrive dans le bureau de poste, elle a déjà anticipé son mouvement et détruit le téléphone d’un coup de feu. Cette première partie s’achève par Gu Dong Mae, rageur, apercevant Go Ae Sin fuir de dos sur le toit d’une maison. C’est la première fois qu’il prend véritablement conscience de sa présence. Le parti pris de choisir le point de vue de l’homme annonce la suite : il sera notre point de vue de référence dans la seconde séquence. Et il se vengera !


La scène est interrompue par une séquence voyant Eugene Choi évader la geisha. Je passe sur le flash back dévoilant le plan audacieux qui se cache derrière cette évasion, mais aussi sur les tourments du fiancé de Go Ae Sin, qui s’interroge à son sujet, prélassé dans l’obscurité.

La seconde séquence – ma préférée ! – débute vers 00:52:45. Cette fois, c’est Go Ae Sin qui est prise en chasse par Gu Dong Mae, qui sans surprise se montre rancunier.

La séquence débute par Go Ae Sin qui s’arrête momentanément dans sa course en entendant le train siffler. La suite se déroule en deux temps.


Dans la première partie de la séquence, l’émotion prédominante est la sensation du danger engendrée par la colère de Gu Dong Mae : le mélange de concentration et de rage du poursuivant est fort bien exprimé par Yoo Yeon Sok, dont le jeu reste intense tout au long de la séquence malgré son investissement physique évident. Cette intensité m’a frappée en effectuant les captures d’écran et en passant la séquence image par image : sur chaque plan, il semble habité par son personnage.

Alors que Go Ae Sin, toujours postée sur un toit et armée de son fusil, évite de justesse un coup de feu et riposte contre l’attaquant, le ton change avec l’entrée en scène de Gu Dong Mae, qui attrape le fusil de l’homme pour la prendre en chasse. Le point de vue adopté dans la suite de la séquence est intéressant, puisqu’il nous incite naturellement à nous placer en empathie avec la personne pourchassée, Go Ae Sin, tout en adoptant le regard du chasseur, Gu Dong Mae. Sa rage est exprimée par un montage très serré et une bande son au rythme effréné. A noter que, tout au long de la séquence, la musique s’ajustera aux émotions de Gu Dong Mae.


Le début de la course-poursuite est marquée par un plan de Go Ae Sin filmée de profil et à contre-jour, baignée par la lumière du soleil. Cette vision quasi céleste apparaît comme un défi pour Gu Dong Mae, comme si la tireuse le narguait. Concentré sur sa proie, il semble avoir oublié la geisha. La musique s’emballe avec des violons et des cuivres lorsqu’il commence sa course.

Par rapport à la course-poursuite avec Eugene commentée précédemment, cette séquence a quelque chose d’agressif, mais aussi de terrestre, la réalisation privilégiant le placement de la caméra au sol pour nous mettre au niveau du yakuza, qui court sans quitter sa proie des yeux, s’arrêtant parfois furtivement pour tenter de la saisir entre deux maisons. Sa prise de décision est rapide, son regard féroce. Gu Dong Mae est filmé à plusieurs reprises dans sa course par le biais de panoramiques et de traveling horizontaux le montrant de profil, avec différentes valeurs de plans.


Le choix de privilégier les images au niveau du sol est rompu par un impressionnant travelling avant aérien (00:53:15) : la caméra se positionne soudain au dessus du toit où Go Ae Sin continue sa course, avant que celle-ci, qui est filmée en plongée, sorte du champ sur la droite pour laisser place à Gu Dong Mae, qui arrive à l’arrière plan et au sol. La réalisation joue sur la profondeur de champ pour donner de l’envergure à la scène. Evoluant à contre-courant du mouvement de Go Ae Sin, la caméra amorce ensuite un mouvement légèrement circulaire et plongeant pour revenir au niveau du chasseur et embrasser sa trajectoire. En plus d’accentuer le suspense de la scène, ce mouvement laisse présager de l’issue de la séquence : c’est lui qui remportera ce duel. Quelques sauts plus tard, Gu Dong Mae se trouve lui aussi sur un toit et tient l’héroïne en joue.


Changement de ton pour ce que j’appellerai la seconde partie de la scène. La musique prend une tournure plus dramatique pour souligner le coup de théâtre : Gu Dong Mae reconnaît Go Ae Sin ! La réalisation met l’emphase non plus sur la chasse, mais sur les émotions conflictuelles qui animent le chasseur. Ces émotions ressortent à travers une succession de gros plans sur son visage, qui détaillent ses expressions au ralenti. Il passe de la stupeur et de l’effroi à l’hésitation, avant de prendre une décision – Yoo Yeon Seok est très expressif.


Quant à Go Ae Sin, ses mouvements et son allure sont sublimés par la mise en scène : le plan où elle s’élance entre deux toits devant la lumière éblouissante du soleil est tout simplement magnifique. Mais Icare risque de se brûler les ailes…

La prestance de Go Ae Sin est effectivement de courte durée : Gu Dong Mae tire et elle reçoit une balle dans la jambe. Sa chute sur le toit est montrée en temps réel pour créer l’impression d’un violent retour à la réalité, après la vision presque divine de son saut entre deux toits.


Au passage, les plus attentifs auront remarqué que Kim Tae Ri effectue elle-même une cascade difficile. Vous pouvez vérifier : à 00:54:15, elle passe à travers des morceaux de bois pour atterrir brutalement sur des mottes de paille et rouler au sol ! Une sacrée cascade.

Que nous apprend cette scène ?

Contrairement à la précédente, cette scène n’est pas une rencontre romantique, mais une confrontation entre deux personnalités qui ont des comptes à régler. A la différence de l’affrontement entre Eugene Choi et Go Ae Sin, qui met l’emphase sur leurs similarités (on les confondait dans l’obscurité), ce duel Go Ae Sin versus Gu Dong Mae associe les deux protagonistes à des éléments contraires. Elle apparaît comme une créature céleste, sautant d’un toit à un autre avec une aisance presque surnaturelle. Il apparaît comme un être terrestre à travers sa course rageuse au ras du sol, dans le dédale des ruelles du village. Comme je le soulignais précédemment, ils ont toutefois un point commun : un caractère téméraire, une absence de sentiment du danger.


Pourtant, la dimension romantique n’est pas étrangère à la scène. Après tout, Gu Dong Mae affiche clairement ses sentiments pour la jeune femme (même si ses procédés s’apparentent un peu à du harcèlement !). Il se montre d’ailleurs incapable de la tuer.

Rappelez-vous le magnifique cliffhanger de la fin de l’épisode 5 : Gu Dong Mae, à genou devant Go Ae Sin, attrapant sa robe à l’improviste, déclenchant l’effroi de la jeune femme. Ce moment inquiétant, au cours duquel il montre son désir pour elle sans l’exprimer avec des mots, était emblématique de leur relation : Gu Dong Mae est à ses pieds, mais il est dangereux pour elle. Le morceau musical qui accompagnait ce moment était le même que celui que l’on entend dans la séquence de l’épisode 8 que je viens de commenter, lorsqu’il la reconnaît sur le toit.

Cette scène d’action est donc en quelque sorte la suite du face-à-face de l’épisode 5… Et Go Ae Sin ne sort pas indemne de cette aventure. Nous pouvons aller plus loin dans l’interprétation. Puisque la scène finale de l’épisode 5 était imprégnée de tension érotique, nous pouvons voir dans cette chasse de l’épisode 8 une allusion sexuelle et une résolution cathartique à travers ce coup de feu tiré par Gu Dong Mae avec un fusil, l’objet pouvant être vu comme un symbole phallique. Quant à savoir qui a ressort vainqueur ce duel, le débat est ouvert. Physiquement parlant, c’est lui. Psychologiquement, cela reste à prouver, comme le démontrera leur échange verbal à la gare le lendemain matin…


Elodie Leroy

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