A l’origine d’Evangelion : Hideaki Anno

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La sortie d’Evangelion 1.0 est un événement pour les fans d’animation. Non seulement en raison de la popularité extraordinaire acquise par la série Neon Genesis Evangelion depuis le milieu des années 90 – au point de devenir le titre emblématique de la décennie au sein de la communauté des passionnés d’animation – mais aussi parce que ce long métrage cinéma est la première œuvre de son auteur, Hideaki Anno, à parvenir jusque dans les salles françaises. Créateur, scénariste, réalisateur adulé au Japon et ailleurs, Anno reste relativement méconnu du grand public chez nous. Si Nadia ou le secret de l’eau bleue a connu une diffusion dès 1991 sur La Cinq, ce fut dans une version censurée, largement édulcorée, à l’image de la plupart des autres œuvres phares de l’animation japonaise diffusée entre la fin des années 80 et le début des années 90 (City Hunter, Saint Seiya, Ken le Survivant). Quant à la série Neon Genesis Evangelion, elle arrivait trop tard pour se frayer un chemin jusqu’à nos chaînes hertziennes alors irrémédiablement expurgées de tout contenu « japonisant ».

Il aura donc fallu attendre les chaînes câblées et bien sûr l’essor du DVD pour découvrir de manière plus ou moins exhaustive le travail de cette personnalité incontournable du monde de l’animation qu’est Hideaki Anno.

Evangelion : 1.0 de Hideaki Anno

Evangelion : 1.0 de Hideaki Anno

Né le 22 avril 1960, il fait ses premières armes en tant qu’animateur sur The Super Dimension Fortress Macross en 1982-83, avant que Hayao Miyazaki lui donne sa chance en l’embauchant sur Nausicaa de la vallée du vent. Impressionné par son talent de dessinateur, il le charge des scènes les plus complexes de son film et cette étape marque le début d’une collaboration fructueuse sur la durée entre les deux hommes – tout récemment encore, Hideaki Anno travaillait pour Miyazaki sur plusieurs courts métrages destinés au Musée Ghibli.

Dès cette époque, le jeune animateur ressent toutefois un désir d’indépendance qui le pousse à fonder avec ses amis le studio Gainax en décembre 1984. L’équipe regroupe alors Hideaki Anno, Yoshiyuki Sadamoto, Takami Akai, Toshio Okada, Yasuhiro Takeda et Shinji Higuchi. La raison d’être initiale du studio consiste à monter le long métrage d’animation Les Ailes d’Honneamise, qui sera réalisé par Hiroyuki Yamaga en 1987 et sur lequel Hideaki Anno officie en tant que directeur de l’animation. Il continue dans le même temps à travailler comme animateur à l’extérieur, comme c’est le cas sur Le Tombeau des Lucioles de Isao Takahata pour Ghibli. C’est en 1988 que Hideaki Anno fait ses premiers pas de réalisateur avec Gunbuster (Top O Nerae! Gunbuster), série de six OAV qui préfigure sur bien des points sa future œuvre culte, Neon Genesis Evangelion.

Gunbuster (1988)

L’héroïne de Gunbuster, Noriko Takaya, suit un entraînement de pilote de robot géant en marge de ses études de collégienne. Son père, un prestigieux pilote amiral, est décédé au cours du combat que mène l’humanité contre non pas des « Anges » comme dans Evangelion, mais contre des aliens à l’apparence d’insectes qui attaquent inlassablement la Terre. Comparée à ses camarades pilote, Noriko n’apparaît pas comme la meilleure mais son coach, qui a côtoyé son père, voit en elle un indéniable potentiel. Il la propulse au rang de pilote d’élite aux côtés de deux autres jeunes filles parmi lesquelles se trouve l’incomparable Kazumi Amano. Amitié, rivalité, prises de conscience successives vont rythmer le parcours de la novice Noriko, que sa sensibilité à fleur de peau, sa solitude et son manque d’assurance rapprochent irrésistiblement de l’introverti Shinji Ikari.

Le réalisateur applique dès Gunbuster un soin tout particulier à parfaire la psychologie des personnages, tandis que la narration se fait parfois déroutante, notamment vers la fin. A ce titre, une marque de fabrique de l’œuvre d’Anno se révèle dès lors, qui tient à sa manie d’insérer systématiquement du texte en phase ou au contraire en décalé avec les images, comme pour signifier que l’animation ne se résume pas seulement à une juxtaposition de dessins. Ce sera le cas plus que jamais dans Evangelion, mais aussi dans la série Entre elle et lui ou encore dans ses films live comme Love & Pop.

Le premier grand succès de Hideaki Anno réalisateur n’est cependant pas Gunbuster, qui récolte néanmoins un bel accueil critique, mais Nadia ou le secret de l’eau bleue. Cette série animée repose sur un concept dans la veine du 20 000 lieues sous les mers de Jules Verne qui fut retravaillé par Hayao Miyazaki pour la Toho dans les années 70, puis proposé par celle-ci à Gainax à la fin des années 80 seulement. Très populaire au moment de sa diffusion au Japon, Nadia reçoit l’Anime Grand Prix en 1990 tandis que son l’héroïne est prisée par les téléspectateurs comme le « personnage du siècle », rien que ça. La fin de la production de Nadia ou le secret de l’eau bleue est cependant chaotique et Anno confie la réalisation de certains épisodes à son ami Shinji Higuchi, avant de finalement interrompre lui-même son travail pour cause de dépression. Il ne reste pas inactif pour autant durant cette période et participe en tant qu’animateur aux OAV Macross Plus de Shôji Kawamori.

Nadia ou le secret de l'eau bleue

Nadia ou le secret de l’eau bleue (1990)

C’est au sortir de cette phase pénible de sa vie, qui s’étale sur quatre longues années, que Hideaki Anno s’attelle au concept de ce qui deviendra son œuvre phare : Neon Genesis Evangelion (Shin Seiki Evangerion). Diffusée à partir de 1995 sur TV Tokyo, cette série de 26 épisodes déclenche rapidement les passions pour devenir à l’issue de sa diffusion, en mars 1996, la série la plus vénérée de l’animation japonaise, récompensée par deux Anime Grand Prix (en 1995 et 1996). Ceci expliquant cela, elle est aussi dans le même temps la plus controversée, celle qui fit couler le plus d’encre chez les fans et les spécialistes.

Il faut dire que les partis pris de Hideaki Anno sont audacieux. D’un côté, il rend hommage aux animes de science-fiction réaliste avec mecha situés dans le sillage de Mobile Suit Gundam, y mêlant le cadre familier de l’école et livrant au passage aux fans d’animes leur lot espéré de jolies filles (Rei Ayanami, Asuka Langley Soryu, nées de la plume du character designer Yoshiyuki Sadamoto et dont les figurines s’arrachent toujours à l’heure actuelle). De l’autre, il détourne cet héritage au fur et à mesure pour dériver vers une introspection psychanalytique de chacun des personnages principaux, qui s’enrichit simultanément d’une dimension métaphysique. La série a beau s’embourber dans des considérations quelque peu absconses dans son dénouement, son rayonnement n’en reste pas moins intact tandis que sa profondeur et sa force étonnantes ne peuvent laisser indifférent.

La nature évolutive de Neon Genesis Evangelion, dont les scénarios des épisodes changent parfois du tout au tout au gré de la volonté de son créateur, explique l’énorme polémique qui a suivi la diffusion du dernier épisode. Le sentiment de trahison des fans est à la mesure de l’immense attente générée par la place proprement révolutionnaire que tient la série dans l’histoire de l’animation japonaise du fait de sa double dimension de divertissement philosophique. A partir de l’épisode 16, l’orientation psychologique est très nette au détriment de l’action, et la série fait preuve d’une maturité et d’une finesse dans sa peinture de la psyché des personnages qui sont alors totalement inédites. Ce qui pose problème, ce sont les deux derniers épisodes, unanimement qualifiés de bâclés par le public comme par la critique, voire par les confrères du monde l’animation en général. Or Hideaki Anno accepte très mal la critique.

Neon Genesis Evangelion

Neon Genesis Evangelion (1995)

Devant le courroux parfois spectaculaire des fans déçus (certains vont jusqu’à la menacer de mort), il persiste à affirmer le bien-fondé de ses choix (l’utilisation abondante de crayonnés au lieu de cellulos dans le dernier épisode, par exemple) en niant toute contrainte budgétaire pour ne concéder à la rigueur que quelques soucis de délai en guise de justification. Dans une interview donnée au magazine Newtype en 1996, il va même jusqu’à prendre les fans de haut, critiquant le style de vie des otakus tout en admettant en avoir été un durant la majeure partie de sa vie. Il leur recommande notamment sans ménagement de sortir un peu de chez eux et de s’intéresser au monde qui les entoure au lieu de perdre leur temps à s’exciter sur les messageries internet. Inutile de préciser que cette franchise n’est pas du goût de tout le monde.

Un an après la fin de Neon Genesis Evangelion, Hideaki Anno déclare en avoir fini avec cette série et se montre désireux de passer à autre chose. Il est à cette époque en train de se concentrer sur la réalisation de son premier long métrage live, Love & Pop. Pourtant, le débat provoqué par la conclusion de la série – débat qui est allé s’étendre rien moins qu’à l’échelle nationale – doit tout de même le titiller un peu quoiqu’il en dise puisqu’il se lance en 1997 dans une version alternative de Neon Genesis Evangelion à travers le film Evangelion: Death and Rebirth. Ce film, qui condense toute la série depuis le début jusqu’à l’épisode 24 sur une durée d’à peu près deux heures, se poursuit quelques mois plus tard avec un autre film, The End of Evangelion, censé offrir aux fans la fin qu’ils souhaitaient (les épisodes 25 et 26 revus et corrigés, donc). Or cette fin, si elle est plus conforme aux attentes en termes d’action, n’en reste pas moins nébuleuse elle aussi, et malgré le succès du film en salles, certains fans la jugent grotesque. Tant pis. The End of Evangelion remporte l’Anime Grand Prix de 1997 et la page Evangelion semble à ce stade définitivement tournée. Pour combien de temps ?

Hideaki Anno paraît en effet avoir bien d’autres préoccupations. Il travaille d’une part dès 1998 sur Entre elle et lui (Kareshi Kanojo no Jijô ou « Kare Kano »), une adaptation animée du manga shôjo éponyme de Masami Tsuda. Cette délicieuse série de 26 épisodes, dans laquelle transparaît une fois de plus la patte du réalisateur tant dans le fond que dans la forme, transpose en réalité uniquement les sept premiers volumes de l’œuvre originale. Elle conte l’histoire d’amour mouvementée de deux lycéens surdoués aussi prétentieux qu’attachants. Malheureusement, un différend avec l’auteure contraint finalement Anno à céder sa place de réalisateur à son protégé Kazuya Tsurumaki à partir de l’épisode 17.

Parallèlement, il a déjà commencé à mener à bien son projet de se lancer dans le cinéma live. Son premier long métrage, Love & Pop, est adapté de roman éponyme de Ryu Murakami dont on connaît la propension à traiter un large panel de thèmes sulfureux. Ici, il est question du « commerce » particulier que pratiquent les adolescentes auprès des hommes mûrs dans le but de se payer des coquetteries coûteuses (bijoux, sacs). Réalisé à l’aide de petites caméras DV (dont le rendu est parfois proche de celui d’un téléphone portable) avec un recours intensif aux plans subjectifs, il s’attache à suivre de très près les pérégrinations de ses héroïnes inconscientes dans un esprit ostensiblement orienté « cinéma-vérité ». hideaki_anno_love_and_popLe résultat est étrange. Côté casting, on y croise Yukie Nakama (Shinobi) en collégienne délurée, et Tadanobu Asano (Ichi the Killer, Mongol) dans la peau d’un « client » complètement allumé. Le film vaut à son Hideaki Anno de décrocher le Prix du meilleur jeune réalisateur au Festival du Film de Yokohama.

Le réalisateur est encore récompensé pour son long métrage suivant d’un prix de la meilleure contribution artistique au Festival International du Film de Tokyo. Sorti en salles en 2000, Ritual (Shiki-Jitsu) est adapté du roman de l’auteure et comédienne Ayako Fujitani (Tokyo!), fille de Steven Seagal et de sa première femme, Miyako Fujitani. Elle y interprète une jeune femme déconnectée de la réalité face au réalisateur Shunji Iwai (Love Letter) dans le rôle… d’un réalisateur de films indépendants. Ce n’est qu’avec Cutie Honey en 2004 que Hideaki Anno s’éloigne du cinéma « sérieux » pour œuvrer dans un genre totalement différent, celui du tokusatsu kitsch et rigolo. Ce Cutie Honey live peut sembler au choix, délirant à souhait ou complètement idiot et indigeste, mais force est de constater que le cinéaste va au bout de son idée.

Toujours dans les années 2000, il s’illustre en tant qu’acteur le temps de sympathiques caméos dans les films de ses potes : chez Suzuki Matsuo dans Otakus in Love et Welcome to the Quiet Room, chez Shinji Higuchi dans The Sinking of Japan, chez Katsuhito Ishii dans The Taste of Tea et Funky Forest: The First Contact.

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Neon Genesis Evangelion (1995)

En 2006, Evangelion est déjà loin. Et pourtant, c’est à cette période que Hideaki Anno décide de se replonger dans l’aventure. Le projet porte le titre de Rebuild of Evangelion et prendra la forme de quatre longs métrages d’animation supposés reprendre tout à zéro. L’événement est si important que le réalisateur décide de ne pas le produire au sein de Gainax, mais d’un nouveau studio qu’il crée pour l’occasion, le studio Khara. La démarche, dantesque, est évidemment paradoxale. Après avoir défendu envers et contre tout la fin extrêmement déroutante qu’il a voulue pour la série, défiant pour cela ses propres fans et les journalistes critiques les plus favorables à son travail, il n’aura finalement eu de cesse depuis lors que de chercher à refaire cette fin. A côté de cela, il ne se gêne pas pour déclarer dans sa note d’intention précédant la sortie d’Evangelion 1.0 que l’animation japonaise n’a rien produit de mieux que Neon Genesis Evangelion depuis que la série s’est achevée. Une mégalomanie qui n’a rien de volontairement provocateur, et qui semble plutôt faire partie du personnage, un personnage complexe, imprévisible et passionnant.

Tandis qu’Evangelion: 1.0 You Are (Not) Alone, version cinéma de grande classe de la série culte, atterrit dans nos salles obscures cette semaine, sa suite Evangelion: 2.0 You Can (Not) Advance est prévue pour sortir au Japon le 27 juin prochain. La question est maintenant de savoir si les Américains parviendront à produire leur propre version d’Evangelion – plusieurs studios américains se disputent actuellement les droits d’adaptation – avant que Hideaki Anno n’ait apporté sa conclusion « définitive » à l’affaire. Mystère…

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 4 mars 2009

> Lire la critique du film Evangelion 1.0

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