Critique : ‘Blue Submarine N°6’, de Mahiro Maeda

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Première production ambitieuse de Gonzo, Blue Submarine N°6 reste encore à ce jour l’une des réussites les plus marquantes du célèbre studio, en dépit d’une durée relativement courte et d’un propos écolo a priori déjà rebattu. Le réalisateur Mahiro Maeda possède le talent extraordinaire de parvenir à se réapproprier une œuvre sans la trahir : c’est ce qu’il fait ici, en transcendant le manga de Satoru Ozawa jusqu’à lui conférer une dimension poétique insoupçonnée, dimension encore renforcée par la merveille du graphisme 2D qui s’appuie sur le travail de quelques-uns des plus fameux illustrateurs de l’archipel (Range Murata, Takeshi Honda). Un pur bonheur, à voir et revoir en boucle.

Avec Blue Submarine N°6, le réalisateur Mahiro Maeda frappait un grand coup en 1999 et asseyait pour de bon la réputation de Gonzo, devenu depuis l’un des studios d’animation les plus importants et les plus prolifiques du Japon. Production ambitieuse et audacieuse, cette série d’OAV librement inspirée du manga shônen de Satoru Ozawa marquait en effet une étape déterminante dans l’utilisation des techniques d’intégration 2D/3D au sein de l’animation japonaise. A l’heure actuelle où ces procédés sont devenus monnaie courante, elle n’a pas pris la plus petite ride, grâce au talent visionnaire du génial réalisateur de Gankutsuou, mais aussi grâce aux pointures dont il a su s’entourer pour mener à bien le projet. Fable écologique d’une poésie rare, Blue Submarine N°6 est un petit bijou dont chaque plan, chaque note se savourent avec un plaisir renouvelé à chaque vision. Une œuvre précieuse.

Blue_submarine_08Vingt-et-unième siècle. L’humanité vient d’endurer la pire catastrophe de son histoire : depuis la fonte précipitée des calottes polaires, toutes les villes du monde sont englouties au fond des eaux et les morts se comptent par millions. Les rares survivants n’ont d’autre choix que de livrer une guerre sans merci aux créatures marines qui ont juré leur perte. Ces êtres monstrueux, issus des manipulations génétiques d’un savant fou du nom de Zorndyke, ont en effet pour but ultime d’éradiquer l’espèce humaine de la surface du globe. Convaincue qu’il reste encore un espoir, la jeune enseigne Mayumi Kino tente de rallier à la cause des derniers humains le brillant pilote Tetsu Hayami, qui a déserté les forces sous-marines depuis que son coéquipier a tragiquement disparu en mer. Mais la tâche s’annonce difficile…

Réussite technique indéniable, Blue Submarine N°6 est avant tout une formidable réussite artistique à mettre au crédit des talents conjugués de plusieurs personnalités phares de l’animation japonaise.

Au character design, on retrouve ainsi l’excellent illustrateur Range Murata, qui se distinguera quelques années plus tard sur Last Exile, autre production haut de gamme signée Gonzo. Il n’est pas seul : la mise au propre de ces personnages tels que l’on peut les apprécier dans les OAV sont l’oeuvre de Toshiraru Murata (character designer de Hellsing) tandis que les superbes créatures marines qui peuplent cet univers si particulier sont à mettre au crédit de Takuhito Kusanagi (Samurai 7). C’est à ce dernier que l’on doit notamment la délicate Mutio, sirène rebelle au visage innocent qui hante entre autres de sa présence évanescente le générique de fin.

Outre Toshiharu Murata, les noms de bon nombre de dessinateurs mêlés à ce projet parleront inévitablement à certains : Takeshi Honda, (character designer de Millennium Actress), Shôji Kawamori (réalisateur de Macross Plus) ou encore Koji Morimoto que l’on ne présente plus, la qualité de Blue Submarine N°6 s’explique largement par un staff pour le moins impressionnant. A la tête de cette pléiade de talents, Mahiro Maeda, alors presque débutant, est impliqué à tous les niveaux, officiant en tant que chef réalisateur, dessinateur, mecha designer et auteur du story-board sur un scénario de Hiroshi Yamaguchi. L’extrême cohérence de l’ensemble, sa beauté aussi, doivent de toute évidence beaucoup à cet investissement de tous les instants.

Sur deux heures vingt de spectacle, l’action de Blue Submarine N°6 reste étonnamment concentrée : pas une seconde, pas un mouvement des protagonistes ne sont laissés au hasard. Les tenants et les aboutissants de cette intrigue resserrée ne se dévoileront pourtant qu’au fur et à mesure, par petites touches. Si à l’issue du premier épisode, on est encore loin d’en posséder toutes les clés – le contexte précis de menace dans lequel évoluent les personnages, par exemple, ne nous sera révélé qu’au cours du second OAV –, la narration se montre suffisamment percutante pour que l’on ressente immédiatement l’essence de ces personnages dont on suivra le cheminement tout au long de leur périple.

Blue_submarine_20Au lieu de démarrer sur une scène d’action à l’instar de bien des OAV, Blue Submarine N°6 choisit d’introduire ses protagonistes principaux par le biais d’une scène de dialogue hachée, perturbée par divers bruits ambiants, et située au milieu d’un décor que l’on peine à appréhender dans sa globalité. Cette scène exemplaire donne d’ailleurs le ton en ce qui concerne l’extrême précision de la mise en scène de Mahiro Maeda : il n’est qu’à contempler de quelle façon les deux jeunes gens se font face, de quelle façon Tetsu Hayami se déplace dans le décor, se levant, s’asseyant, tournant d’un air narquois autour d’une Mayumi Kino perplexe pour finalement laisser son regard se perdre par la fenêtre, exactement comme pourrait le faire un être de chair et de sang.

En l’espace de quelques minutes s’esquissent déjà les traits majeurs des caractères de chacun, à travers leurs seuls langages corporels respectifs. Et c’est d’ailleurs parce que l’on sent que le réalisateur les considère comme des personnes à part entière qu’ils vivent immédiatement à nos yeux, impression qui ne fera que se renforcer scène après scène jusqu’au tout dernier plan, déchirant.

Tout Blue Submarine N°6 offre ainsi l’inestimable opportunité de se délecter des merveilles dont est capable l’animation lorsqu’elle est aux mains de dessinateurs, d’animateurs et de réalisateurs de grande classe. Il n’est d’ailleurs plus seulement question ici de fluidité de l’animation, mais de souplesse, de grâce dans les gestes, de réalisme dans les plus infimes détails (la main de Hayami qui tremble d’une certaine manière après qu’il a recouvré ses esprits au début du troisième épisode, Mayumi qui manque imperceptiblement de trébucher en s’élançant au secours de son ami) tout en gardant intact un style graphique affirmé qui ne cherche jamais à parodier la réalité.

Les expressions faciales des personnages bénéficient du même soin méticuleux, de la même attention accordée au rendu des volumes que celle qui caractérise les corps aux proportions très variables d’un personnage à l’autre. Si Kino et Hayami sont tous deux très beaux et élancés, d’autres sont en revanche nettement moins idéalisés et contribuent à ancrer fermement le récit dans une ambiance guerrière réaliste, bien que le contexte soit purement fictif. Le personnage de Zorndyke en particulier est une véritable réussite en termes de design, à laquelle il faut ajouter le doublage extrêmement déroutant de Takeshi Wakamatsu qui lui confère une troublante épaisseur. Entre précision et épure, le graphisme s’accorde à merveille avec la trame et les partis-pris de mise en scène de cette œuvre surprenante de bout en bout.

Si le postulat de départ peut paraître familier – un contexte de guerre entre humains et monstres, avec la perspective d’une destruction totale du monde –, le traitement l’est donc beaucoup moins, et Blue Submarine N°6 nous emmène finalement très loin, atteignant à plusieurs reprises des sommets de poésie – et le mot n’est pas galvaudé –, comme dans cette scène muette et poignante où Hayami sauve Mutio d’une mort terrible, à la fin du premier épisode. Que l’heure soit à l’action ou à l’intimisme, la réalisation n’est jamais statique et participe à transmettre les sentiments des personnages comme l’urgence de la situation.

Blue_submarine_22La série est d’ailleurs parcourue de scènes de batailles sous-marines mémorables, toutes entièrement réalisées à l’aide de techniques 3D très abouties pour l’époque, et qui restent esthétiques au regard des standards actuels en dépit d’un rendu des matériaux perfectible – au niveau de la lumière, notamment. Encore une fois, la mise en scène dynamique et innovante de Mahiro Maeda – aucun plan ne ressemble à un autre – évacue ces légers défauts plastiques avec brio, d’autant qu’elle est soutenue par une colorisation suprêmement harmonieuse.

Cette effervescence qui imprègne les combats comme toutes les scènes consacrées aux créatures ennemies n’empêche pas que c’est bien vers l’épure totale que convergent toutes les trajectoires. Jusqu’à cet affrontement final époustouflant de sécheresse et de brutalité entre Hayami et Verg, le chef des créatures marines. Une scène de combat à mains nues proprement virtuose, en termes d’animation comme de réalisation, dans laquelle le pauvre Hayami subit de plein fouet le déchaînement de colère et de tristesse de ce monstre qui, dans l’âme, lui ressemble bien plus qu’il ne l’aurait cru.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 juin 2008

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