Critique : ’13 Vies – Une Vision du Japon’

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Série destinée aux adultes immergés dans la vie active et/ou familiale, 13 Vies se compose de treize épisodes indépendants les uns des autres, dans lesquels les points de vue de neuf hommes et de quatre femmes se font successivement entendre par le biais d’une voix off. L’entreprise est audacieuse puisque chaque épisode ne compte guère plus de vingt-deux minutes, soit exactement le la même durée qu’un épisode de série standard. Une durée a priori bien limitée pour aborder en profondeur les problèmes existentiels d’être humains ancrés dans le réel. Et pourtant, 13 Vies atteint presque immanquablement son but avec une modestie déconcertante : chaque épisode nous sensibilise au destin banal ou tragique d’un individu sélectionné au hasard parmi les millions qui peuplent Tokyo. La série trouve son fondement dans l’idée très simple qui veut que chaque visage raconte une histoire et chaque histoire, une souffrance.

Dans cette logique, le character design est réaliste mais moins stylisé que la moyenne des séries d’animation japonaises. De même, la série ne brille pas particulièrement par sa mise en scène, très fonctionnelle. Ce qui fait la différence avec 13 Vies réside incontestablement dans le traitement original des personnages qui évoque, dans le concept, une nouvelle écrite à la première personne, et ce malgré un support différent. A travers ces portraits soigneusement diversifiés, la série tente rien moins que de capturer l’air du temps de la vie quotidienne des Japonais et Japonaises d’aujourd’hui. Plusieurs tendances se dégagent, qu’elles soient proches de la réalité ou simples interprétations de l’auteur.

13_vies_01Parmi les narrateurs qui traversent la série, une écrasante majorité sont des hommes : adolescents, jeunes adultes ou hommes mûrs, leur parole est omniprésente. Ce déséquilibre se répercute jusque dans la représentation des familles puisque toutes sans exception, qu’elles soient traditionnelles ou monoparentales, ne comprennent que des fils. Un constat qui a de quoi alarmer quant à l’avenir démographique du pays. Il n’est d’ailleurs pas anodin d’observer que dans le seul et unique épisode où une petite fille voit le jour, sa naissance est intrinsèquement liée à la prise de conscience d’un homme qui se voit contraint d’orienter sa vie vers une plus grande modestie. Les hommes dépeints offrent une grande diversité et la plupart des hommes adultes sont rongés par le stress du travail et parfaitement absents de la sphère familiale. Lorsque les événements les obligent à pallier leur manquements en tant que pères, il ne s’agira pour eux que de consacrer désormais deux heures par semaine à leur fils en guise de révolution (La promesse).

Quant aux femmes, elles se divisent en deux catégories bien distinctes : les femmes célibataires et les femmes mariées. Les femmes mariées, qui plus est avec un enfant, se résument à des ombres insignifiantes perpétuellement vêtues d’un tablier, affairées à la cuisine ou triant le linge du matin au soir. Comme le dit une vieille dame à la femme au foyer qui la reçoit dans l’épisode Sourire : « une mère de famille doit régner sur sa cuisine ». Une réplique qui en dit long sur les possibilités d’avenir de ces femmes. Les célibataires sont mieux loties, mais pour combien de temps ?

13_vies_02Dans La Ville, un peintre, Eiji, et une femme, Miho, tombent amoureux l’un de l’autre à Paris. Dix huit ans plus tard, il lui dit « Je suis content que tu aies abandonné tes rêves pour me suivre »… Une histoire bien peu romantique quand on sait que Miho a renoncé à tout pour soutenir… les rêves de son mari ! Dans 13 Vies, le mariage semble représenter tout bonnement la fin de la vie d’une femme. Le destin des mères célibataires, évoqué à plus d’une reprise (La cicatrice, La Neige de la 25ème Heure, Murmures) y paraît presque plus enviable car elles donnent au moins l’impression de « vivre », en dépit des obstacles.

Le patchwork de vies que tisse subtilement 13 Vies nous invite donc à découvrir une société extrêmement hiérarchisée au sein de laquelle les individus sont en lutte contre la solitude désespérante qui menace de les engloutir : hommes et femmes, jeunes et vieux, tous peinent à trouver leur place et à profiter de leur existence. Malgré cela, la série distille un message obstinément optimiste sans (presque) jamais céder à la facilité.

13_vies_05L’émotion survient au travers de petits riens, suggérant qu’il suffit parfois de faire un pas vers l’autre pour que tout aille mieux. Simple comme bonjour mais pas si bête qu’il n’y paraît. L’incommunicabilité entre les membres d’une même famille et au-delà, entre les générations, constitue l’un des thèmes forts de 13 Vies. Un thème magnifiquement exprimé dans les épisodes La cicatrice, Direction et de façon moins réussie dans La magnifique image. Communiquer, pardonner, compatir, ne jamais avoir honte de ses origines, ces enseignements « plus faciles à dire qu’à faire » sont au cœur de presque tous les épisodes de 13 Vies. Parmi les plus réussis, on citera aussi Message blanc qui se déroule dans l’univers carcéral et La rue du professeur où un jeune homme tente de guider une délinquante vers le droit chemin.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la série n’est nullement moralisatrice. Les différents épisodes peuvent être perçus comme des « leçons » de vie mais ne revêtent à aucun moment de caractère culpabilisateur. 13 Vies nous propose de rêver d’une société plus belle où les individus auraient le courage d’oser tendre la main aux autres, proches ou moins proches, ne serait-ce qu’une seule fois. Une série courageuse en ces temps de coolitude cynique.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 11 novembre 2005

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