Critique : ‘Appleseed: Ex Machina’, de Shinji Aramaki

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Avec Appleseed: Ex Machina, le réalisateur Shinji Aramaki et son équipe haussent de façon significative les standards déjà novateurs du premier opus : le rendu des mecha et surtout celui des humains se révèlent très agréables à l’œil grâce à une amélioration sensible du procédé de cell-shading et à un travail splendide sur les différentes nuances de couleurs et les lumières. Sans atteindre des sommets de subtilité, la romance qui unit Deunan et Briareos dans un esprit très « Belle et la Bête » tient la route et sert de fil conducteur à un scénario qui manque par ailleurs de point de vue.

Car il ne faut pas attendre du film qu’il pousse à la moindre réflexion ni ne provoque le moindre vertige, le but étant manifestement de divertir à tout prix. C’est là la limite de ce blockbuster bien calibré qui n’exploite jamais vraiment les richesses de son univers, dans le fond comme dans la forme.

En 2004 sortait Appleseed, adaptation cinématographique du célèbre manga de Masamune Shirow réalisé par Shinji Aramaki. Produit par Digital Frontiers Inc., il représentait une petite révolution à lui tout seul dans le monde de l’animation, de par son ambition évidente bien sûr, mais aussi du fait de son esthétique très particulière imputable à l’utilisation novatrice de la technique du cell-shading. Le résultat s’avérait intéressant mais bancal, le film donnant l’impression de vouloir faire passer de la 3D pour de la 2D sans jamais y parvenir. A ce dépaysement visuel parfois maladroit s’ajoutait un scénario peu fouillé et des personnages trop froids pour susciter l’empathie.

Trois ans plus tard, on sent que Shinji Aramaki et son équipe de Digital Frontiers Inc. ont médité les points faibles comme les points forts de cette première expérience. Aidés d’un budget confortable trois fois supérieur à celui du premier opus et du soutien de producteurs prestigieux tels que John Woo et Terence Chang, ils apportent avec Appleseed: Ex Machina de conséquentes améliorations au concept, tant sur les plans technique et artistique que sur celui des personnages.

Pourtant, une fois encore et en dépit d’évidentes qualités visuelles, le film ne parvient pas à dépasser le stade du simple divertissement, se plaçant à des années lumières des adaptations personnelles et visionnaires de l’univers de Shirow par Mamoru Oshii.

Grosse machine s’il en est, Appleseed: Ex Machina réitère le coup d’éclat du premier volet en s’ouvrant sur une scène d’action pétaradante, brillante démonstration technique du savoir-faire du studio et confirmation du talent du réalisateur à nous impliquer aux côtés de son héroïne qui multiplie les cascades impressionnantes avec classe. L’affrontement s’achève à l’intérieur d’une cathédrale – supervision de John Woo oblige – dont l’explosion a pour conséquence de poser le premier enjeu du film, à savoir l’éviction temporaire de Briareos, partenaire de Deunan au sein de l’unité d’élite E.S.W.A.T..

appleseed_ex-machina_02Si le design et le rendu des mecha enthousiasment autant sinon plus que dans Appleseed – le travail effectué sur les matériaux des cyborgs est vraiment splendide –, c’est du côté des humains ou plutôt des bioroïds que l’évolution se montre la plus flagrante. Les visages qui apparaissaient étrangement orange et plats dans le premier films sont ici pourvus d’un relief inattendu qui contribue à les rendre nettement plus expressifs, avec les limites que le parti-pris technique implique, bien entendu. Les traits des personnages sont précis et délicats tout en respectant un design dont les codes restent ancrés dans l’univers de l’animation (grands yeux en amande, petit nez).

Le personnage de Deunan en particulier acquiert une présence et une personnalité que le précédent film ne lui octroyait pas, en plus de se voir enfin débarrassée du disgracieux rideau flottant de cheveux dont elle était affublée au profit d’une coiffure animée de manière nettement plus seyante.

appleseed_ex-machina_05Mais plus encore que Deunan, dont la dualité est joliment exploitée (innocente dans le civil, elle est une véritable machine de guerre au combat), c’est le personnage de Briareos qui tire son épingle du jeu grâce aux épreuves que lui imposent les mystérieux terroristes qui menacent la paisible cité d’Olympus. Insupportable dans Appleseed tant il était invulnérable, le partenaire de notre héroïne laisse enfin transparaître les doutes que suscitent en lui sa condition de cyborg. On retiendra en particulier son beau face à face avec le perfide Dr Kestner (dont les attitudes corporelles sont, au passage, superbement animées) au beau milieu d’une pièce plongée dans l’obscurité.

Les scènes sombres sont d’ailleurs incontestablement parmi les plus réussies d’Appleseed: Ex Machina, l’image bénéficiant alors d’une profondeur remarquable grâce à soin tout particulier accordé aux différentes nuances de bleu, de vert et de gris, ainsi qu’aux lumières apportées aux différents matériaux. Mais dire que la beauté formelle du film contribue à en renforcer les enjeux dramatiques serait mentir et c’est là que le bât blesse. Les éléments de satisfaction visuelle sont nombreux mais ne provoquent qu’un engouement ponctuel, la faute à un scénario qui promet beaucoup au début pour finalement échouer à transcender son sujet.

On l’a dit, Deunan et Briareos sont autrement plus réussis en tant que personnages qu’ils ne l’étaient dans le premier film, à tous points de vue. Leur romance impossible est d’autre part agrémentée de la présence d’un troisième larron en la personne de Tereus, bioroïd destiné à remplacer Briareos suite à son accident et qui se trouve posséder le même corps que celui-ci du temps où il était humain.

appleseed_ex-machina_04Or au lieu du triangle amoureux pervers sur les bords qu’une telle situation tendrait naturellement à générer, d’Appleseed: Ex Machina se contente de placer opportunément quelques interrogations dans l’esprit de Deunan pour les éliminer ensuite d’un revers de main, lorsque l’action reprend sa place. Shinji Aramaki ne développe pas davantage le contexte politique du film, ni ne tire réellement parti des questionnements induits par les actes terroristes des vandales du réseau qui s’attaquent aux humains.

Mais le plus gênant demeure sans doute qu’il ne laisse jamais son récit respirer : qu’il s’agisse d’échanges dialogués ou de bastons entre cyborgs surarmés, les scènes s’enchaînent les unes à la suite des autres sans aucune pause, comme si le public risquait à tout moment de décrocher. Inutile d’espérer planer devant des plans contemplatifs sur la cité au son des rythmes envoûtants de Kenji Kawai, les ressources des décors pourtant extrêmement travaillés d’Appleseed: Ex Machina ne sont jamais mises en valeur comme elles le devraient, et la partition ultra-démonstrative de Haruomi Hosono aurait plutôt tendance à casser l’ambiance qu’à la sublimer.

Un constat regrettable étant donnés les qualités visuelles du film et l’effort déployé pour donner vie à ces personnages ni complètement fictifs (ils se meuvent avec réalisme dans l’espace selon le procédé de mo-cap) ni réels non plus. Reste un film pop-corn très plaisant, jalonné de moments d’une beauté éphémère.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 29 avril 2008

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