Ce film d’animation de studios Ghibli raconte l’histoire de la minuscule Arrietty, qui vit avec sa famille sous le plancher d’une maison de Tokyo. Nous n’avons pas été convaincues par le film, mais le réalisateur nous apporte un éclairage intéressante dans l’interview ci-dessous.

Gros succès au box-office japonais, Arrietty, le Petit Monde des Chapardeurs respecte le format et les codes visuels qui ont fait la notoriété du studio Ghibli. La limpidité du récit et les qualités graphiques sont au rendez-vous et font de cet Arrietty un film plaisant à regarder, mais il ne faudra guère attendre davantage qu’un conte basique jouant sur des valeurs mille fois vues et revues. À force d’imposer ses stéréotypes à ses nouveaux talents, quitte à servir du réchauffé, le studio Ghibli est peut-être en train de montrer ses limites. Un film réservé au jeune public.


La sortie d’un long métrage issu du studio Ghibli est toujours un événement en soi. Gros succès au Japon, où il a tenu l’affiche pendant des mois et engrangé plus de 110 millions de dollars de recettes, Arrietty, le Petit Monde des Chapardeurs a atteint le record au box-office pour un film Ghibli non réalisé par Hayao Miyazaki qui agit ici en tant que scénariste et producteur.

Le réalisateur, Hiromasa Yonebayashi, fait ses premiers pas en tant que réalisateur après avoir notamment occupé le poste d’animateur clé sur Ponyo sur la Falaise et réalisé pour le musée Ghibli le court métrage Mei to konekobasu (où l’héroïne de Totoro venait en aide à un tout jeune chat bus). Comme toutes les productions du studio, Arrietty, le Petit Monde des Chapardeurs (en japonais, Karigurashi no Arrietti) est habité par l’esprit Miyazaki. Ce qui constitue à la fois sa force et sa faiblesse puisque, si ce nouveau conte fantastique possède d’indéniables qualités graphiques et narratives, il ne renouvelle en rien le genre, voire souffre de clichés trop évidents pour séduire pleinement le public adulte.

Arrietty, le Petit Monde des Chapardeurs, c’est donc l’histoire d’une jeune fille, Arrietty, qui appartient au monde des « petites personnes », versions miniatures des êtres humains, qui vivent en empruntant des objets appartenant à notre monde.

Le film s’ouvre sur une première séquence centrée sur Sho, un jeune garçon humain atteint de faiblesse cardiaque et qui emménage dans la maison de sa tante pour être au calme en attendant son opération. Il découvre rapidement la présence des chapardeurs, dont sa mère lui avait touché un mot quand il était enfant.

Le film adopte ensuite le point de vue d’Arrietty, alors sur le point d’atteindre ses quatorze ans, et qui s’apprête à suivre pour la première fois son père dans un périple initiatique à travers la maison, dont le but est de dérober un morceau de sucre.

Véritable prouesse graphique, cette sublime séquence joue habilement sur les échelles pour faire d’une simple maison un décor à la fois merveilleux et source de danger, dont les irrégularités sont autant d’obstacles à franchir pour nos héros miniatures. Ces derniers ont heureusement plus d’un tour dans leur sac pour escalader les meubles et les murs de cette vieille demeure campagnarde.

Passé cette sublime séquence, le reste du film, bien que rehaussé par la partition de l’artiste bretonne Cécile Corbel, se cantonne au B-A-BA du conte initiatique. Nous l’avons compris, une amitié va se nouer entre Sho et Arrietty malgré l’interdiction émise par les parents de cette dernière d’être vue par les humains. De par son audace à transgresser les interdits – une étape qui fait pleinement partie de son apprentissage –, Arrietty s’impose immédiatement comme le personnage le plus attachant de l’histoire, à l’instar du jeune Sho qui va retrouver le goût et l’énergie de vivre à son contact.

C’est justement la relation attendrissante entre ces deux personnages qui sauve de justesse le film de l’ennui suscité par ses personnages secondaires. Voire l’irritation en ce qui concerne les parents d’Arrietty, dont la présence rassurante s’oppose à l’absence de la mère de Sho, partie en voyage d’affaires peu de temps avant l’opération de son enfant.


Il est vrai que le public français risque de ressentir un certain décalage culturel devant la représentation de cet idéal familial désincarné : nous l’avons compris, au contraire de la mère de Sho, femme d’affaires et mère célibataire, et qui est donc forcément une mère indigne, celle d’Arrietty a le bon goût de rester confinée dans sa maison avec un tablier, fantasmant sur une cuisine de rêve avec un joli service à thé tandis que son mari taciturne part quotidiennement en exploration. La mère un peu gourde d’Arrietty est heureusement amenée à gagner en capital sympathie vers la fin du film, lorsqu’elle vit enfin des aventures – il s’en est fallu de peu pour que nous accusions une production Ghibli de promouvoir des valeurs réactionnaires.

Si l’apprentissage d’Arrietty renvoie à quelques classiques Ghibli comme Kiki la petite Sorcière, le parcours de Sho, qui développe son imaginaire pour conjurer la solitude, évoquera celui de l’héroïne dans Mon Voisin Totoro, la magie de l’émerveillement en moins. À force d’imposer son canevas et ses thématiques, le studio Ghibli, qui comme on le sait n’a qu’un seul maître, est peut-être en train d’atteindre ses limites, obligeant ses nouveaux talents à respecter un format ponctué par des figures imposées que l’on connaît par cœur.

Il semble qu’Arrietty ait été conçu uniquement à destination d’un public enfantin, pour lequel l’effet de répétition ne constitue nullement une barrière mais plutôt la source d’un sentiment de sécurité. Les adultes, eux, risquent de se lasser de ces clichés d’un autre temps et des messages écologiques assénés sans subtilité aucune. Ne boudons pas notre plaisir : à défaut d’être marquant, Arrietty demeure une jolie fable pour enfants dotée de qualités formelles indéniables. Mais il ne faudra pas en attendre davantage.

Elodie Leroy

Interview du réalisateur Hiromasa Yonebayashi

Nous avons rencontré le cinéaste lors de son passage à Paris pour la promotion du film et nous l’avons questionné sur son parcours, les défis qu’il a dû relever, la vision de la famille idéale dans Arrietty ou encore sur la participation de Cécile Corbel, artiste bretonne qui signe la bande-originale.

Elodie Leroy : Pouvez-vous nous résumer votre parcours jusqu’à la réalisation d’Arrietty, le Petit Monde des Chapardeurs ?
Hiromasa Yonebayashi : Depuis mon enfance, j’ai toujours aimé dessiner. Mais l’envie de faire des films d’animation ne m’est pas venue immédiatement. Quand j’étais à l’université, à l’occasion d’un job d’étudiant, j’ai travaillé sur une publicité qui était réalisée en animation. C’est à ce moment-là que mon intérêt pour l’animation s’est éveillé. Lors de ma quatrième année d’étude, j’ai vu le film Si je tends l’oreille, un film romantique des studios Ghibli sorti en 1995. C’est ce qui m’a poussé à vouloir entrer dans ce studio. J’ai intégré Ghibli en 1996. Cela fait donc à peu près 14 ans que je travaille au sein du studio, d’abord en tant qu’animateur. En 2008, M. Miyazaki et M. Suzuki, un producteur, m’ont proposé de devenir réalisateur. C’était une surprise.


Comment avez-vous travaillé sur les échelles différentes, entre celle des humains et celle des petits personnages ?
C’était très difficile de faire se côtoyer deux personnages de tailles différentes, surtout quand ils étaient sur un même plan. Nous avons joué sur les angles de caméra, afin de rendre le point de vue de chacun. Il y a une que j’aime beaucoup, où Arrietty monte sur le toit pour aller rendre visite à Sho. Je me suis beaucoup investi dans cette scène et j’ai notamment beaucoup travaillé sur les gouttes, pour rendre la perception d’Arrietty.

Il y a une grande différence entre la mère d’Arrietty, une femme traditionnelle qui reste au foyer, et la jeune fille qui part à l’aventure pour faire comme son père. Aviez-vous l’intention de parler des différences entre les générations au Japon ?
Cette image de la famille, avec la mère qui reste à la maison et le père qui va chercher des choses, c’est l’image d’une famille classique, idéale. Aujourd’hui, on ne voit plus assez souvent cette image au Japon. Si Arrietty est très active, c’est parce que je pense que c’est quelque chose d’habituel chez les petites filles qui cherchent à imiter leur père. Il ne faut pas y voir de signification par rapport aux changements d’une génération à une autre.

C’est peut-être mon point de vue de femme occidentale, mais j’avais pitié de la mère d’Arrietty qui reste enfermée dans son foyer. Donc, pour moi, ce n’était pas une famille idéale. Ce n’est qu’à la fin, quand la mère est en danger, qu’elle vit enfin quelque chose par elle-même ! J’ai vu en Arrietty un espoir que les filles, et donc les femmes, puissent davantage voir le monde… Qu’en pensez-vous ?
Je n’avais pas du tout envisagé ce point de vue. C’est intéressant parce qu’au Japon, on ne m’a jamais posé aucune question de ce genre. Bien sûr, la mère reste à la maison pendant une grande partie du film, et quand elle sort, elle est finalement aussi active à l’extérieur qu’à la maison. Je n’avais pas pensé à cela parce que je me suis surtout intéressé à la relation entre Arrietty et Sho, entre les petits personnages et le monde des humains.


Le personnage de Spieler est très amusant. Quelles ont été vos inspirations ?
Il n’y avait pas d’inspiration concrète, mais il est très différent de la famille d’Arrietty. Il évolue dans la forêt et il mange les pattes d’insectes. Je voulais insister sur cette différence de mode de vie mais aussi de pensée. C’est aussi un personnage très important parce que, pour maintenir cette race de petits personnages, il est indispensable. On ne sait pas comment les choses vont évoluer ensuite, mais il est très important pour Arrietty et pour tout le monde.

Quelle a été la contribution de Hayao Miyazaki sur le film ? Vous a-t-il laissé libre de vos choix artistiques ?
M. Miyazaki a écrit le scenario et a également créé certains décors, comme la maison de Sho, le jardin et la maison d’Arrietty sous le plancher. Mais pour la réalisation du film, je disposais d’une liberté totale.

La musique est composée par Cécile Corbel, une artiste française. Comment l’avez-vous choisie ?
Au début, nous avions plusieurs candidats, mais nous n’arrivions pas à nous décider pour aucun d’entre eux. Et un jour, un CD est arrivé au studio Ghibli. C’était celui de Cécile Corbel. Le producteur, M. Suzuki, l’a écouté par hasard – parce qu’il ne fait pas souvent ça – et a immédiatement pensé que sa musique conviendrait au film. M. Miyazaki pensait aussi que son style était très romantique, que sa voix était très mignonne et allait bien avec le monde d’Arrietty. C’est pour cela que nous avons contacté Cécile Corbel.

Propos recueillis en 2011 par Elodie Leroy

Articles publiés sur Filmsactu.com le 18 novembre 2010 et le 14 janvier 2011