Critique : ‘Evangelion 1.0’, de Hideaki Anno

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Hideaki Anno n’en a pas fini avec son œuvre phare et c’est à bras le corps qu’il la reprend pour livrer Evangelion 1.0, une version entièrement neuve de celle-ci, tant sur le plan artistique – tout est refait de A à Z – que sur le plan scénaristique, avec une narration épurée qui gagne en efficacité. L’avantage est que tout le monde y trouve son compte, novice ou fan de la première heure, le film reprenant l’essentiel du début de la célébrissime série télévisée. Très fidèle à celle-ci du point de vue de l’intrigue comme des personnages, que l’on retrouve tels qu’en eux-mêmes, il lui permet d’acquérir une puissance supplémentaire en élargissant le cadre au sens propre comme au sens figuré.

A la vue d’Evangelion 1.0, on ne peut s’empêcher de penser que Anno nous livre là la série de science-fiction philosophique dont il avait rêvé dès le début, une série destinée au cinéma cette fois. Le prochain film, Evangelion: 2.0 You Can [Not] Advance, nous est d’ailleurs annoncé en clin d’œil à la fin du générique sous forme de preview, de la même façon que l’étaient les épisodes de la série…

evangelion_1-0_03En octobre 2006, Hideaki Anno annonce par le biais de la presse qu’une nouvelle version de Neon Genesis Evangelion est sur le point de voir le jour. L’objet se présente non pas sous la forme d’une série télévisée, mais de quatre films de cinéma dont le premier, Evangelion 1.0 sort au Japon dès septembre 2007. Le fondateur du studio GAINAX souhaite non seulement redonner une nouvelle jeunesse à la série animée la plus culte des années 90, mais aussi revigorer le paysage de l’animation japonaise qu’il juge alors très terne. Initiative ambitieuse s’il en est, d’autant qu’il ne s’embarrasse pas de modestie en affirmant que l’animation n’a rien proposé de novateur depuis Neon Genesis Evangelion ! On a bien sûr le droit de ne pas être d’accord, mais il est indéniable qu’à l’époque de sa diffusion en 1995, la série s’imposait comme une véritable révolution, que ce soit en termes d’animation ou – plus encore – de richesse de contenu.

Douze ans plus tard, la passion des fans ne s’est pas tarie, et la controverse liée à l’étrange dénouement de la série est loin d’être éteinte, preuve que le mythe n’attendait qu’une impulsion pour revenir sur le devant de la scène. Que nous réserve Hideaki Anno avec Evangelion: 1.0 You Are [Not] Alone, ce nouveau départ au titre énigmatique ?

A nouveau projet, nouveau studio : Hideaki Anno ne réalise pas Evangelion 1.0 au sein de GAINAX mais du tout jeune studio Khara, qu’il a mis sur pied spécialement pour l’occasion. Une façon pour lui de se donner l’impression de repartir à zéro, sur des fondations fraîches, solides. La démarche qui préside à la mise en œuvre des quatre longs métrages demeure pourtant singulière. Car s’il fustige la création animée de ces dernières années, Anno n’en propose pas moins un authentique remake de sa propre œuvre. On pense à George Lucas et à sa manie de revenir sans cesse sur la trilogie qui a fait son immense succès, quitte à retoucher à l’infini les plans pour qu’ils restent perpétuellement en symbiose avec leur époque.

Mais Hideaki Anno va plus loin avec Evangelion 1.0, puisque ce premier film ne se contente pas de synthétiser les six premiers épisodes de la série et d’y ajouter ici et là quelques détails, il les remodèle jusqu’à la perfection. Les plans, pour un grand nombre rigoureusement identiques à ceux de Neon Genesis Evangelion, sont ici entièrement redessinés, avec plus de soin encore, et colorisés cette fois à l’ordinateur, là où la série s’appuyait sur des celluloïds. L’autre grande différence réside bien sûr dans le format, le 1.33 ayant été troqué pour un splendide 1.85 qui confère immédiatement une autre dimension à chaque plan. Autant le dire, ce dernier point seul suffit à justifier l’apparente lubie du réalisateur.

evangelion_1-0_04Evangelion 1.0 a ceci de précieux qu’il offre à la fois le plaisir de la redécouverte aux fans de la première heure, et celui de la découverte aux novices qui ne risquent à aucun moment d’être déstabilisés par des éléments qu’ils ne maîtrisent pas. La narration, resserrée, se concentre sur les temps forts des premiers épisodes en évacuant les passages plus dispensables, notamment les échanges entre Shinji, le héros, et ses camarades de classe. Cela étant, le développement des personnages reste au centre de l’intrigue, particularité qui avait justement contribué à l’immense popularité de la série.

Le character design est toujours signé de Yoshiyuki Sadamoto et les acteurs de la série font leur retour dans la peau des protagonistes, notamment Megumi Hayashibara à laquelle le personnage de Rei Ayanami avait octroyé une extraordinaire notoriété à l’époque. Quant à l’action, elle n’est évidemment pas négligée, bien au contraire, puisque ce sont dans les scènes de bataille que l’on trouve la plupart des plans inédits – évolution logique au vu des possibilités actuelles.

A l’instar de Neon Genesis Evangelion, le film débute avec le recrutement de Shinji Ikari, 14 ans, au sein de l’organisation NERV qui œuvre à la défense de la planète depuis le cataclysme de l’année 2000, baptisé « Second Impact ». La ville de Tokyo, reconstruite en souterrain pour devenir Tokyo-3, est en effet régulièrement sujette aux attaques de dangereuses créatures appelées « Anges » et pointées du doigt comme les responsables du désastre. Shinji apprend qu’il est le « Third Children » (laissons de côté la faute d’anglais), soit le troisième enfant pilote chargé de chasser les ennemis à bord d’un mecha de classe Evangelion (ou « Eva »). Affecté à l’Eva-01, il est supervisé par Misato Katsuragi, une jeune femme employée par la NERV, tout en se voyant contraint de faire équipe avec le « First Children » pilote de l’Eva-00, la jeune Rei Ayanami.

evangelion_1-0_06Dans Evangelion 1.0, l’accent continue d’être mis sur la réticence de Shinji à embrasser sa difficile mission, en particulier lorsqu’il s’aperçoit que son lien avec le redoutable engin qu’il pilote s’avère plus complexe qu’il n’y paraît, allant jusqu’à friser l’osmose. Son autre sujet de préoccupation concerne ses glaciales retrouvailles avec son père, Gendô Ikari, qu’il n’a pas vu depuis huit ans et qui se trouve être le chef du projet en question.

En dépit de multiples coupes, le film parvient à garder constamment le fil des relations complexes qu’entretient Shinji avec son père, avec Rei ou avec Misato, celles qui lient Gendô Ikari à Rei, ou Misato à Ritsuko Akagi, la scientifique de la NERV dont on ne sait toutefois pas encore grand-chose à ce stade de l’intrigue. Pas de doute, la sève et l’ambiance de Neon Genesis Evangelion sont bien au rendez-vous, et si ce premier film semble démarrer comme une histoire de science-fiction à mecha classique, le scénario est suffisamment intelligent pour suggérer que les choses ne sont pas appelées à en rester là.

Au-delà de la fidèle et efficace transposition des premiers épisodes de la série, Evangelion 1.0 offre un spectacle visuel largement supérieur à celle-ci. On l’a dit, le cadre gagne une ampleur nouvelle avec l’extension du format sur les côtés, ce qui profite en tout premier lieu aux décors, entièrement refaits. La scène qui voit Misato montrer à Shinji la ville de Tokyo-3 émerger du sol acquiert une force sans commune mesure avec son équivalent télévisé. Il en va de même pour les combats, qui étaient déjà soignés sur le petit écran et qui gagnent en fluidité et en violence, rythmant le film de mouvements spectaculaires certainement conformes à la vision qu’en avait Hideaki Anno dès le départ.

evangelion_1-0_01Notons à ce propos que les story-boards des plans inédits sont effectués entre autres par le réalisateur Shinji Higuchi (Lorelei, The Sinking of Japan), co-fondateur de GAINAX avec Anno. Ces apports artistiques inédits n’ont pas seulement pour effet de flatter l’œil, ils permettent d’ancrer plus encore Evangelion dans le contexte de science-fiction original qui sert de cadre à sa réflexion philosophique et psychologique. Une réflexion qui, à l’issue d’Evangelion 1.0, ne dévoile certes que ses prémices, mais que l’on sent poindre de manière judicieuse à plusieurs reprises dans le traitement des personnages, leurs interrogations, la mise en scène de leurs émotions et les mystères qui entourent leur existence.

La seule déception susceptible de troubler les fans hard core tient à la quasi absence de fan service dans ce premier opus, aspect qui faisait pourtant partie intégrante (à doses raisonnables, fort heureusement) de l’identité de la série. Qu’ils ne s’inquiètent pas, Hideaki Anno ne se contentera pas d’approfondir sa pensée dans Evangelion 2.0, il a aussi promis d’offrir à son public de rectifier le tir en la matière…

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 janvier 2009

> Lire le portrait du réalisateur Hideaki Anno

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