Critique : ‘Gandahar’, de René Laloux

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Avant-dernier film de René Laloux, l’un des réalisateurs les plus marquants de l’animation française en dépit d’un nombre restreint de longs métrages à son actif, Gandahar est adapté du roman Les Hommes-Machine contre Gandahar de Jean-Pierre Andrevon. L’une des particularités de ce film est de d’être une coproduction entre la France et la Corée du Nord, une première pour ce dernier pays. Avec son générique alléchant, qui comprend les noms de Philippe Caza au dessin et de Gabriel Yared à la musique, Gandahar avait tout pour s’imposer comme le film d’animation incontournable dans le genre de la science-fiction. Et même si ce n’est finalement pas le cas, le film n’en exerce pas moins une étrange séduction.

Une mystérieuse menace plane sur le monde paisible de Gandahar. Les Gandahariens sont attaqués par des hommes de métal qui les changent en pierre avant de les transporter dans leur antre. Devant le spectacle des oiseaux miroirs décimés, la reine Ambisextra décide d’envoyer en éclaireur le servant Sylvain Lanvère sur les lieux du drame, afin qu’il recueille le maximum d’informations. Malgré son courage, celui qu’on surnomme Syl ne fait pas exception : il est lui-même statufié par les créatures de métal, pour se retrouver enfermé quelques temps plus tard dans une prison en forme d’œuf géant…

gandahar_02On se souvient de l’atmosphère envoûtante de La Planète Sauvage, de la puissance philosophique et émotionnelle des Maîtres du Temps (dont le réalisateur jugeait pourtant la fin bâclée, ayant dû écourter la production par manque de moyens). Gandahar partage de nombreux points communs avec ces deux chefs-d’œuvre de l’animation française réalisés aussi par René Laloux : le même goût pour les ambiances lancinantes et mystérieuses, la même inventivité graphique de tous les instants.

Le monde des Gandahariens est peuplé de créatures aux formes inimaginables, dont les plus marquantes en termes de création pure, de portée évocatrice, sont sans conteste les Transformés, sortes d’amalgames vivants de membres humains parmi lesquels pas un seul être ne ressemble à un autre. Soit les exacts contraires des Hommes de Métal, vides intérieurement et parfaitement identiques extérieurement. Si ces derniers représentent la menace à combattre pour les pacifiques Gandahariens, le périple du servant Syl ne tarde pas à révéler les secrets honteux de son peuple, des secrets enfouis au sens figuré comme au sens propre. Créatures honnies de la civilisation idéale, qui se compose exclusivement d’individus esthétiquement parfaits, les Transformés vivent sous terre, hors du présent.

gandahar_01La question du temps est d’ailleurs au cœur de Gandahar, où passé et futur se confondent à l’instar de ce qu’annonce la prédiction : « Dans mille ans Gandahar a été détruite et ses habitants massacrés, il y a mille ans Gandahar sera sauvée et l »inévitable évité ». Les phrases et les citations, qui semblent un peu pompeuses au premier abord, prennent tout leur sens à mesure que l’on avance – ou recule – dans le récit.

René Laloux parvient à créer cette sensation vertigineuse d’une boucle éternelle grâce à une réalisation tout en légèreté, en poésie. Le voyage de Syl et de sa compagne Airelles au cœur des cellules du Métamorphe se révèle étrangement apaisant, malgré la rigidité de l’animation un peu dépassée qui caractérise le film.

Les visions étonnantes qui le parsèment, l’atmosphère tour à tour exotique et glaciale qui s’en dégage, les idées multiples et fascinantes qui le nourrissent, tout cela parle directement à l’imagination, au point que l’on en oublierait presque les faiblesses techniques. Des faiblesses qui, cela étant dit, participent énormément au charme très « années 80 » de Gandahar et ne doivent pas non plus occulter le superbe travail réalisé sur les décors.

Imparfait mais extrêmement intrigant, Gandahar est une œuvre de science-fiction intimiste et poétique dont l’ambiance laisse une empreinte indéfinissable, lointaine et familière à la fois.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 16 novembre 2006

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