Critique : ‘Gankutsuou’ (Le Comte de Monte-Cristo), de Mahiro Maeda – Episodes 1 à 12

0

Réalisé en 2004 par Mahiro Maeda et produit par le studio Gonzo, Gankutsuou ou Le Comte de Monte-Cristo est un véritable OVNI visuel et narratif. Il n’est pas courant qu’une série animée transcende son format au point de se retrouver instantanément éligible au panthéon des classiques de l’animation japonaise. Œuvre rare et flamboyante qui doit tout ou presque au talent visionnaire de son réalisateur, Gankutsuou entre désormais dans cette précieuse catégorie, celle des incontournables.

Lors d’une escale sur la planète Luna en compagnie de son ami d’enfance Franz d’Epinay, le jeune Vicomte Albert de Morcerf fait la connaissance d’un homme riche, puissant et mystérieux qui exerce sur lui une fascination immédiate : le Comte de Monte-Cristo. Lorsque Albert tombe naïvement dans un piège tendu par des brigands pour échouer au fond d’une cellule sans espoir d’être sauvé, cet homme qu’il connaît à peine vole immédiatement à son secours. Soulagé et reconnaissant, Albert promet d’introduire son nouvel ami à la Haute Société parisienne lors de leur retour sur Terre. Il ne se doute pas encore des terribles bouleversements qui vont s’abattre sur sa vie et sur celle de ses proches…

S’il n’y a qu’un seul nom à retenir au sein du studio Gonzo, c’est sans nul doute celui de Mahiro Maeda, l’un de ses fondateurs et génial réalisateur du splendide Blue Submarine N°6, du segment Seconde Renaissance d’Animatrix et maintenant de ce divin Gankutsuou / Le Comte de Monte-Cristo, son œuvre la plus personnelle entre toutes.

Avec Gankutsuou (traduit par « Le Roi de la Caverne »), Maeda s’attaque rien moins qu’à l’un des monuments de la littérature française, le grandiose Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas et ses 1800 pages ensorcelantes. Grand admirateur de l’œuvre, le réalisateur japonais en démontre une connaissance intime qui lui autorise toutes les audaces, la première et pas des moindres consistant à resituer l’histoire du Comte dans un univers de science-fiction, dans une France rétro-futuriste plus précisément, qui serait comprise dans un ensemble planétaire complexe avec lequel elle entretient des liens parfois ambigus. Les personnages se déplacent donc dans l’espace à bord de vaisseaux spatiaux, et sur la terre ferme au volant de véhicules fuselés, tout en ne dédaignant pas à l’occasion les chevaux et autres gracieuses calèches.

A première vue, Paris n’a donc de Paris que le nom, les premiers paysages terriens que l’on aperçoit n’évoquant en rien la capitale française. Pourtant, cette impression finit lentement mais sûrement par se dissiper pour laisser place à une troublante familiarité à mesure que le récit progresse.

Car le plus incroyable réside dans le fait qu’en dépit des libertés prises avec le contexte d’origine et notamment de la juxtaposition d’éléments futuristes et de codes surannés – les personnages appartiennent pour la plupart à l’aristocratie française –, cette adaptation du Comte de Monte-Cristo se révèle extraordinairement fidèle à l’ambiance de la France du XIXème siècle telle qu’elle vit dans nos fantasmes à travers la lecture du roman d’Alexandre Dumas. Une performance qui laisse béat(e) d’admiration et tient à la combinaison subtile de partis-pris soigneusement pensés.

En effet, le choix du contexte est loin de constituer la seule extravagance de ce Comte de Monte-Cristo revu et corrigé par Mahiro Maeda. La surprise majeure vient plutôt du fait que ce n’est plus Edmond Dantès alias le Comte de Monte-Cristo qui a les honneurs du premier rôle mais le jeune Vicomte Albert de Morcerf (impeccablement joué par Jun Fukuyama), fils de Mercédès et personnage mineur dans l’œuvre de Dumas.

Ce changement radical de perspective, loin de trahir le roman, permet au réalisateur d’aller à l’essentiel – la vengeance – tout en apportant un éclairage très personnel sur le personnage du comte, perçu cette fois de l’extérieur, à travers les yeux confiants de sa future victime. Le procédé a pour effet de maintenir une tension permanente, impitoyablement réactivée à mesure que les différentes étapes de la vengeance s’enchaînent implacablement.

D’un point de vue dramatique, Gankutsuou exploite pleinement ce parti-pris narratif original et va crescendo dans la violence psychologique comme dans l’émotion brute, aidé en cela par un traitement des personnages tout à fait remarquable. A commencer par le comte lui-même, qui nous introduit chaque épisode par quelques phrases déclamées en français et dont la présence fantomatique habite ensuite chaque plan, qu’il soit physiquement là ou non.

Plus ambigu que jamais, le personnage du comte est dessiné sous les traits d’un homme distingué et séduisant à l’allure de vampire (et joué de surcroît par Jôji Nakata, voix de Alucard dans Hellsing, décidément abonné aux rôles de vampires ténébreux !) tandis qu’Albert devient le jeune héros naïf et mignon que l’on a l’habitude de retrouver au premier plan des séries d’animation.

Les deux personnages, radicalement opposés, composent un couple étrangement bien assorti dont la dynamique est au cœur de la série, tous les personnages secondaires étant liés d’une manière ou d’une autre à chacun des deux hommes.

Et puisque Gankutsuou se focalise en premier lieu sur l’univers d’Albert de Morcerf, c’est tout d’abord aux jeunes que l’on s’intéresse, leurs petites histoires étant étroitement mêlées aux préoccupations des adultes parmi lesquels se trouvent les anciens bourreaux de Dantès, Mondego/Morcerf (père d’Albert), Villefort et Danglars.

A l’issue de ces douze premiers épisodes, Albert essuie déjà sans le savoir les premières manifestations de la froide vengeance de son nouvel ami, un spectacle d’autant plus douloureux à contempler que l’on a eu amplement le temps de s’attacher à l’un et à l’autre des deux protagonistes. Cette progression dramatique superbement maîtrisée s’accompagne d’une frénésie visuelle de tous les instants, en parfait accord avec la peinture de cette atmosphère décadente à l’intérieur de laquelle évoluent les personnages, ainsi qu’aux tourments cruels auxquels ils sont sujets.

Dès les premières images, la beauté plastique de Gankutsuou éblouit durablement tout en bousculant sans ménagement nos repères traditionnels en matière de colorisation. Mahiro Maeda et son équipe (on félicitera à cet égard tout particulièrement la talentueuse coordinatrice des couleurs Eriko Murata) ne se contentent pas de livrer une œuvre léchée comme il en existe tant, mais se lancent dans une expérimentation hardie qui consiste à annihiler les rendus des volumes sur les vêtements et les cheveux, dont les textures demeurent invariables quels que soient les mouvement effectués par les personnages, tout en conservant au contraire scrupuleusement ces rendus dans les espaces réservés à la peau, seuls à être ombrés en respectant les sources de lumière.

Le résultat est déroutant mais d’une puissance onirique exceptionnelle, les protagonistes donnant l’impression de se fondre partiellement dans les décors somptueux qui les entourent. Sobres ou surchargés, souples ou rectilignes et toujours d’une précision phénoménale, ces derniers semblent répondre aux riches motifs des vestes, robes, chemises, pantalons des uns et des autres, effet qui confère à l’image une allure délicieusement éthérée au lieu de l’alourdir comme on aurait pu le craindre. Les couleurs se font vives, chatoyantes voire kaléidoscopiques sur certains plans, pour s’assagir l’instant d’après lorsque les événements s’y prêtent, dans un souci constant d’harmonie extrême.

Pour couronner le tout, Gankutsuou est enveloppé d’une partition musicale tout bonnement sublime, en grande partie composée par Jean-Jacques Burnel (chanteur et bassiste des Stranglers) qui interprète aussi les chansons des deux génériques – We Were Lovers en particulier, inspirée d’un thème de Frédéric Chopin, est une pure merveille d’émotion. Une bande-originale si intense et raffinée qu’elle peut côtoyer en tout quiétude le Concerto pour piano n°2 de Rachmaninov (dans l’épisode 12), l’une des plus belles musiques du monde …

Inutile d’en dire plus, Gankutsuou est un joyau à vous coller des frissons, un tourbillon sensoriel qui ne vous quittera plus une fois que vous y aurez goûté, féru(e) d’animation ou non.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 6 juin 2006

 

Share.

Comments are closed.