Critique : ‘Initial D: Third Stage’, de Fumitsugu Yamaguchi

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Le film d’animation Initial D: Third Stage vient momentanément conclure les aventures de Takumi Fujiwara et de sa vieille AE86. Tout en creusant avec bonheur la piste intimiste initiée à travers la deuxième saison d’Initial D, ce spectacle réjouissant inscrit enfin les légendaires montées d’adrénaline propres à la série dans un cadre formellement abouti. Un pur régal.

L’hiver approche. Cela fait déjà près de six mois que Takumi a remporté sa première course, et il commence depuis peu à entrevoir les limites dans son approche de la conduite, jusqu’ici exclusivement instinctive. Ses récentes mésaventures lui ont ouvert les yeux : s’il veut se dépasser, il lui faudra s’intéresser un minimum à la mécanique. Dans cette optique, la proposition alléchante de Ryôsuke Takahashi, le leader des RedSuns, arrive à point nommé. Ce dernier souhaiterait en effet le voir rejoindre la toute nouvelle équipe qu’il est en train de monter avec son frère Keisuke, et qui a pour but d’écraser toute concurrence dans la région en l’espace d’une année seulement. Mais avant de livrer sa réponse, Takumi doit d’abord régler un vieux compte avec Kyôichi Sudo…

initiald_3_09Initial D est décidément une série étonnante. En dépit d’un graphisme proprement hideux et d’une intégration 3D parfois hasardeuse, Initial D: First Stage (1998) parvenait à nous scotcher littéralement à nos fauteuils en l’espace de quelques épisodes, pour ne plus nous lâcher jusqu’aux toutes dernières minutes d’un vingt-sixième acte irradiant d’une ambiance d’euphorie palpable. Un an plus tard, Initial D: Second Stage (1999) venait prolonger le plaisir avec entrain, non sans se parer de significatives améliorations graphiques et techniques. Un cap technique décisif est franchi avec le long métrage Initial D: Third Stage, sorti le 13 janvier 2001 dans les salles japonaises.

Saison après saison, Initial D continue donc de tracer son chemin en se tenant malicieusement à l’écart de la formule shônen classique. Alors que la plupart des animes de sport privilégient l’esprit d’équipe et les sacrifices qu’il implique par rapport à l’épanouissement individuel, cette étonnante série s’attache à l’inverse à décrire le parcours d’un garçon solitaire que le groupe n’intéresse qu’à très petite dose, et qui ne semble mû que par la seule volonté de tester ses propres capacités. Aucune emphase mélodramatique, aucune surenchère inutile ne viennent jamais troubler le bon déroulement du parcours passionnant de Takumi.

initiald_3_08L’idée est simple et tient en un mot : réalisme. Qu’il s’agisse de la conception des courses de bolides ou du traitement des personnages, le défi du réalisme aura certainement été le plus pénible à relever pour les créateurs de l’adaptation animée du manga de Shuuichi Shigeno. Certes, on reste dans le domaine de la fiction et l’histoire qui nous est contée est avant tout celle d’une ascension fulgurante. Il n’en demeure pas moins que c’est ce socle réaliste solide qui confère aux exploits de notre héros une portée véritablement extraordinaire, au sens propre du terme, et par là même incroyablement stimulante.

Les moyens alloués au long métrage Initial D: Third Stage permettent enfin aux créateurs de se montrer à la hauteur de leurs intentions. Que l’on ne s’y trompe pas : même cruellement fauchée, la première saison de la série cassait la baraque dès que le plus petit battle pointait le bout de son nez, grâce aux efforts fournis sur le design 3D des voitures (à une époque où ces techniques étaient encore peu répandues dans l’animation japonaise), mais aussi et surtout grâce à une mise en scène et à une gestion du rythme absolument magistrales à l’intérieur des scènes d’action. Ces scènes de courses fabuleuses offraient d’ailleurs un contraste assez saisissant avec les passages dialogués en 2D, mal dessinés et parfois platement réalisés.

initiald_3_06Nettement mieux lotie en termes de budget – succès oblige – , la deuxième saison comblait ce gap en homogénéisant notablement le tout, du point de vue de l’esthétique globale comme de la réalisation, ce qui permettait du même coup aux personnages de prendre véritablement leur envol. Mais le problème de l’intégration 2D/3D, bien que minime, persistait encore. Initial D: Third Stage s’aventure donc vers de nouvelles directions plus propices à obtenir cette harmonie tant recherchée.

Cette fois, les techniques CG ne sont plus uniquement mises au service des voitures, mais aussi des décors et des personnages. A quelques exceptions près (un motard étrangement modélisé qui surgit sur la route, vers la fin du film), le résultat est extrêmement convaincant. Les carrosseries des voitures se fondent mieux que jamais dans les superbes paysages montagneux, eux-mêmes exécutés en 2D sur une base d’objets 3D. Route enneigée ou parsemée de feuilles mortes, lac verglacé ou centre-ville animé, les décors sont très variés et très beaux, et le souci du détail qui les caractérise confère de toute évidence une nouvelle dimension à la saga.

initiald_3_05En ce qui concerne les personnages eux-mêmes, le recours à la 3D se fait quasiment imperceptible, si ce n’est que certains de leurs gestes sont particulièrement chiadés. Ces qualités sont visibles lors des battles, ne serait-ce que dans la précision des gestes de Takumi au volant, appréhendés selon des angles de caméra intéressants, mais aussi dans les scènes de vie quotidienne et tout particulièrement dès qu’intervient le personnage de Natsuki. L’animation très fluide met d’autre part en valeur un graphisme harmonieux et régulier, plus proche du style original de Shuuichi Shigeno que ne l’était Second Stage.

Pour tout dire, Initial D: Third Stage est le premier opus de la saga à exploiter dignement la singularité des designs respectifs des personnages – certains ont de vraies « tronches » – et à jouer habilement sur leurs expressions faciales. Takumi lui-même, dont le visage est plutôt lisse, devient soudain beaucoup plus expressif sous ce nouveau jour, une amélioration de plus qui sert au mieux le propos de ce long métrage riche en émotions.

initiald_3_07Car la série Initial D, pour très fun qu’elle soit avant toute chose, raconte ni plus ni moins l’éveil d’un adolescent apathique à ses propres émotions et sensations : indifférent à tout et à tout le monde au début de l’aventure, Takumi va peu à peu découvrir (ou redécouvrir), par le biais du sport, des sentiments aussi évidents et variés que la peur, l’angoisse, l’agacement, la colère ou la tristesse, qui vont ensuite lentement mais sûrement réintégrer sa vie de tous les jours. Autrement dit, chaque défi, en plus de lui permettre de perfectionner sa technique, l’amène progressivement à prendre conscience de son talent comme de ses aspirations profondes.

Cela est plus vrai que jamais dans Initial D: Third Stage, où les problématiques liées aux défis automobiles sont entièrement mises au service de la chronique adolescente. Il est vrai que le format du long métrage offre une certaine liberté dans la gestion du temps, que la série télévisée n’autorise pas forcément. Ce temps, le réalisateur et son équipe le prennent afin de s’attarder plus posément sur le personnage de Takumi, au moment crucial où celui-ci doit penser sérieusement à son avenir.

initiald_3_03Bien sûr, les battles ont leur rôle à jouer dans cette décision, d’autant que notre héros tend à les solliciter lui-même de plus en plus. C’est lui qui entreprend de se mesurer à Kyôichi Sudo et son Evo III sur son territoire, à Irohazaka, afin de prendre sa revanche (voir Second Stage), et c’est aussi lui qui tanne Ryôsuke pour obtenir une deuxième confrontation (voir First Stage). Le seul à faire sa traditionnelle annonce à la station service (« Si vous voyez le propriétaire de la 86, dîtes-lui que je le cherche ») est un certain Kai Kogashiwa, fils d’un ancien rival malheureux de Bunta Fujiwara, le père de Takumi. La course effrénée qui s’ensuivra comptera d’ailleurs parmi les plus mémorables de toute la série, la Hachi-Roku accomplissant quelques sympathiques exploits sur route étroite et glissante.

Pour ceux qui auraient manqué les épisodes précédents, un petit récapitulatif des battles les plus marquants de la série est proposé vers le début du film, chaque extrait étant bien sûr redessiné pour l’occasion – le fossé esthétique eût été par trop vertigineux si les animateurs s’étaient contentés de reprendre les plans de l’époque. A défaut d’être très nombreuses, les scènes d’action sont longues et très différentes les unes des autres, elles restituent aussi de manière plus fine qu’auparavant la sensation du poids des bolides tunés dans les virages. Toujours supervisées de près par le Keiichi Tsuchiya, elles bénéficient pour la première fois de son concours au niveau des bruitages : les sons de la AE86 de Takumi (personnage en partie inspiré de Tsuchiya, rappelons-le) ont ainsi été enregistrés à partir des glissades du Drift King sur une voiture similaire.

initiald_3_11Le film, qui s’étale sur une durée allant de la fin de l’automne au début du printemps de l’année suivante, est malgré tout chargé d’un parfum de mélancolie qui se fait de plus en plus lourd à mesure que l’on approche du générique de fin et de la remise des diplômes qui le précède de peu. Le personnage de Ryôsuke y est pour quelque chose, lui qui se donne une seule année pour accomplir son rêve avant de tirer sa révérence.

Mais un autre personnage joue un rôle clé dans l’affaire : Natsuki Mogi. Contrairement à ce que pouvaient laisser penser les premiers épisodes de First Stage, Natsuki ne sera pas contentée longtemps du rôle peu valorisant de « la petite amie du héros ». La manière dont elle s’affirme peu à peu à l’aune de l’épreuve que lui impose Takumi depuis Second Stage a de quoi réjouir.

initiald_3_02Les mangas sportifs ont tendance à prêter aux rares filles qui traversent leurs cases une place purement fonctionnelle de faire-valoir : même dans une chronique adolescente aussi délicate que I’ll (Hiroyuki Asada), Sumire n’est là que pour encourager Tachibana pendant ses matches, non sans lui avoir au préalable préparé amoureusement son bentô. A l’inverse, Natsuki effectue dans Initial D un véritable parcours, totalement indépendant de celui de son love interest, qui l’amènera à tirer les leçons de ses erreurs passées – sur lesquelles le film comme la série ont le bon goût de ne porter aucun jugement moral – et à rebondir de plus belle. Ce traitement crédible la rend extrêmement attachante et octroie une vraie force à sa relation avec Takumi.

Chargé en action et non dénué d’humour, Initial D: Third Stage nous abandonne néanmoins sur une note à la fois nostalgique et chaleureuse, qui clôt de la plus belle des façons la première grande phase des aventures de Takumi Fujiwara, avant qu’il ne rejoigne le fameux Project D de Initial D: Fourth Stage.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 22 mai 2007

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