Critique : ‘La Cité Interdite’, de Yoshiaki Kawajiri

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Au début des années 90, débarquait en édition VHS un véritable électrochoc animé pulvérisant toutes les idées préconçues en matière d’animation. Ce film saisissant, c’était La Cité Interdite (ou Wicked City) de Yoshiaki Kawajiri, un petit bijou très explicitement destiné aux adultes, qui plus est aux adultes que les corps coupés en deux, les yeux arrachés de leurs orbites et surtout le sexe à tendance déviante ne rebutent pas outre mesure.

Vendeur de matériel électrique à Shibuya le jour, garde du corps la nuit, telle est la vie mouvementée de Renzaburo Taki, homme élégant et flegmatique que sa réputation d’excellence amène à se voir assigner une étrange mission. Alors que le pacte de non-agression entre notre monde et le monde obscur est en passe d’être renouvelé, les actes de terrorisme se multiplient, mettant en danger la vie des habitants de Tokyo : avec l’aide d’une représentante du monde obscur, Taki devra assurer la protection d’un personnage-clé de la signature du traité, un certain Giuseppe Mayart…

la_cité_interdite_wallLa Cité Interdite est arrivé dans les vidéoclubs à l’époque où la plupart des séries japonaises commençaient à subir un triste boycott sur nos petits écrans en raison de leur prétendue violence. Le préjugé était alors profondément ancré en France que le public de l’animation était exclusivement composé d’enfants ou, à l’extrême limite, d’adolescents. Grave erreur.

Le célèbre prologue de La Cité Interdite annonce la couleur sans aucune ambiguïté : horreur, sexe et humour sont au programme de ce thriller surnaturel hors du commun. Mais ces mots génériques peinent à retranscrire la stupéfaction ressentie devant la séquence extraordinaire qui ouvre le bal et dont l’impact confère une résonance nouvelle au titre qui envahit l’écran aussitôt après: « Wicked City ». La ville corrompue. Comme cette femme superbe qui vient de se métamorphoser en une ahurissante créature mi-humaine mi-araignée, le vagin armé de dents prêtes à engloutir puis à déchiqueter l’innocent homme qui lui a accordé sa confiance…

la_cité_interdite_04Derrière son intrigue relativement simple – un homme et une femme issus de deux mondes opposés vont devoir faire équipe afin de protéger celui qui amènera la paix entre les peuples –, le film offre un concentré des fantasmes de terreur, conscients ou inconscients, qui sont associés au corps féminin.

C’est bien simple, toutes les femmes de La Cité Interdite ont le corps piégé : armes offensives lorsqu’il s’agit de démones séductrices, arme défensive en ce qui concerne la douce mais intransigeante Makie, qui enserre l’un de ses nombreux violeurs à l’aide de ses longs cheveux. Le personnage du vieux pervers, récurrent dans l’œuvre de Kawajiri et incarné ici par le malicieux Giuseppe Mayart, se retrouve absorbé à l’intérieur du corps devenu flasque d’une belle masseuse, tandis que Taki lutte l’espace d’un instant contre le fantasme qui le pousse à emprunter le chemin du vagin béant de son adversaire pour « retourner dans le ventre de la mère »…

Cet incroyable étalage de peurs intimes qui frise la psychose est servi par une telle imagination, une telle audace et un tel second degré que l’on en reste sans voix. Quant à Makie, sa droiture et sa vertu la désignent immédiatement pour servir de contre-pied rassurant aux visions d’horreur qui se succèdent : elle sera soumise aux pires tortures, violée durant des heures entières par les démons insatiables qui veulent lui faire payer sa trahison. A moins que Taki ne vienne la sauver…

la_cité_interdite_05Au-delà de ce contenu ébouriffant, La Cité Interdite donne l’occasion à Yoshiaki Kawajiri de mettre en place certaines des images fortes qui ont fait la notoriété de son cinéma depuis, comme ces mélanges improbables entre humains et insectes (que l’on retrouvera dans Ninja Scroll voire dans Azumi 2, dont il a écrit le scénario), mais aussi comme ces ombres mouvantes qui courent sur le sol et sur les murs pour aspirer les humains, avant de se métamorphoser en une créature monstrueuse (qui ressurgit dans Ninja Scroll une fois de plus, mais aussi dans Demon City Shinjuku et dans une moindre mesure dans Cyber City Oedo 808 épisode 3).

La réalisation, extrêmement dynamique, est rehaussée d’un graphisme splendide, à la fois réaliste et stylisé, et d’une colorisation extrêmement harmonieuse dominée par les tons froids. Et ce soin apporté à chaque plan du film permet aux deux personnages d’exister en tant que tels, à leur histoire d’amour – car il y a de l’amour au milieu de cette décadence – d’être touchante, au premier degré, quoi qu’il puisse leur arriver.

La Cité Interdite est un spectacle total qui, près de vingt ans plus tard, n’a guère trouvé d’équivalent dans le genre. Il reste incontestablement l’un des chefs d’œuvre de Yoshiaki Kawajiri, et l’un des films les plus marquants de l’animation japonaise et mondiale.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 8 décembre 2006 à l’occasion de la sortie du coffret DVD La Cité Interdite / Demon City Shinjuku / Cyber City Oedo 808 édité chez Dybex

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