La Fille des Enfers : macabre et ludique

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La Fille des enfers (Jigoku Shoujo en VO) est une série d’animation horrifique diffusée au Japon sur douze années. Cet article regroupe les critiques des épisodes 1 à 18, que j’ai publiées sur filmsactu entre 2007 et 2008.

La Fille des enfers : épisodes 1 à 9

Production du studio Deen, La Fille des Enfers doit son concept original au réalisateur Hiroshi Watanabe (Jing, Roi des Voleurs, Detective Loki) qui peut s’enorgueillir d’avoir eu là une bien riche idée. Car c’est précisément dans son concept imparable que réside la clé du succès de cette série très addictive, déjà nantie d’une deuxième saison alors que la première n’a vu sa diffusion prendre fin au Japon qu’en avril 2006. Entre temps, un manga et surtout un drama (reprenant la même bande originale que l’anime) ont vu le jour, étendant encore le règne de Enma Ai, cette fille des enfers que tout le monde a certainement déjà souhaité secrètement appeler un jour à la rescousse.

Aux commandes de La Fille des Enfers, on retrouve Takahiro Omori, réalisateur prolifique de séries aussi diverses que le drame psychologique Koi Kaze ou le polar rétro déjanté Baccano!. S’il fait ici davantage dans la sobriété que dans cette dernière série, force est de constater que le parti de l’efficacité est le bon, constat qui ne fait que se renforcer dans chacun des neuf épisodes que comprend ce premier coffret. La Fille des Enfers est en effet une série construite sur la notion de rituel.

Un individu subit une injustice qui dégénère rapidement en une situation invivable, à laquelle il ne semble pas y avoir d’issue. A l’origine de ce profond malaise, il y a un bourreau, voire un criminel, que la victime n’a plus d’autre choix que d’éliminer pour pouvoir vivre ou survivre. S’ensuit la recherche du site internet maudit afin de rentrer en contact avec la sauveuse potentielle dont parle la légende urbaine. Puis celle-ci fait son apparition et confie à son « client » une poupée de paille autour du cou de laquelle est attachée une ficelle rouge. A ce stade, le choix est encore possible. Mais une fois la ficelle dénouée, le pacte est scellé et la vengeance ne sera accomplie qu’au prix de la damnation éternelle du contractant.

Si les histoires racontées dans La Fille des Enfers mettent toutes en scène des personnages principaux différent d’un épisode à l’autre, les interventions de Enma Ai et de ses acolytes répondent à des codes précis, étapes nécessaires auxquelles sont d’ailleurs liés des images et
des morceaux musicaux bien particuliers. Loin de donner l’impression de se répéter, le réalisateur parvient de ce fait à mettre en branle sa propre mythologie infernale, tout en ménageant un véritable suspense à chaque épisode : les victimes vont-elles finalement tirer sur la ficelle rouge qui entoure le cou de la poupée que leur a confiée Enma Ai, et choisir ainsi de se laisser enferrer à l’Enfer à leur mort ? Mais ce n’est pas là la seule question que pose La Fille des Enfers.

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Plus on avance dans la série, et plus les situations deviennent complexes et imprévisibles. Si les premiers épisodes peuvent donner à penser que l’assouvissement de la vengeance a réglé tous les problèmes des pactisants de l’enfer, le drame affleure chaque fois davantage au fil de l’intrigue qui se profile discrètement en toile de fond. Le moteur de ce changement tient à un duo de personnages essentiel qui ne fait son apparition qu’à l’épisode 8 : le journaliste Hajime Shibata et sa fille Tsugumi. C’est alors que l’on réalise que La Fille des Enfers n’avait jusqu’ici pour personnages récurrents que Enma Ai et ses serviteurs Wanyûdô, Hone-Onna et Ren Ichimoku, créatures issues des enfers et pourvues d’un sens très particulier de la justice. L’arrivée de Hajime et de Tsugumi permet d’apporter un nouvel éclairage, plus humain, sur les tragédies qui se jouent chez les protagonistes principaux de chaque nouvel épisode. On le sent dès les épisodes 8 et 9, mais cette tendance ne fera que se confirmer par la suite, sans pour autant enlever son sel à la série, au contraire.

Car toute délicieusement macabre qu’elle soit, avec sa superbe bande-originale au diapason (composée par Yasuharu Takanashi, auteur de la musique de Gantz entre autres), La Fille des Enfers se concentre avant tout sur les tragédies humaines, les petites comme les grandes. Il est à ce propos intéressant de noter qu’aucune hiérarchie ne nous est imposée quant au degré de nécessité absolue des vengeances elles-mêmes. Qu’une petite fille veuille venger la mort injuste de son chien tombé entre les mains d’un vétérinaire véreux, ou qu’un jeune homme souhaite à tout prix réparer le meurtre odieux de l’un de ses camarades commis par l’idole du lycée, le seul point commun entre toutes les requêtes envoyées au courrier de l’enfer est que les demandeurs n’entrevoient aucune autre alternative que celle-ci à l’instant « t ».

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C’est ce parti-pris intimiste audacieux qui fait la puissance La Fille des Enfers sur la durée, en ce qu’il parvient à interroger le spectateur sur ses propres accès de désespoir et les désirs macabres susceptibles d’en découler. Le visage et la silhouette angéliques de Enma Ai (très beau design imaginé par Mariko Oka), de même que la très belle esthétique très colorée apportée à sa résidence située au milieu de nulle part, ajoutent encore au caractère troublant de cette série diablement bien ficelée.

Article publié sur Filmsactu.com le 19 novembre 2007

La Fille des enfers : épisodes 10 à 18

Avec ce deuxième coffret DVD, La Fille des Enfers passe à la vitesse supérieure en chamboulant insidieusement son rituel jusqu’à présent quasi-immuable. Les contours d’une intrigue fantastique se dessinent de plus en plus nettement, à travers l’évocation du passé de la mystérieuse Fille du purgatoire, tandis que le drame se fait de plus en plus tordu, opposant de manière inéluctable des individus qui sont parfois très loin de se détester. A suivre…

Si les premiers épisodes de La Fille des Enfers reposaient sur un schéma presque identique (voir coffret 1), les choses changent subtilement avec l’entrée en scène de Hajime Shibata et de sa fille Tsugumi. Ces deux personnages, qui apparaissaient déjà dans les épisode 8 et 9, deviennent dans ce deuxième coffret les personnages récurrents de la série, en tout cas les seuls humains à faire le lien entre les différents épisodes. Et au lieu de banaliser l’intrigue, les errances de ce journaliste bien intentionné et de sa fille un peu médium sur les bords s’imposent rapidement comme le principal moteur de l’intrigue de fond de La Fille des Enfers, en lui permettant d’acquérir petit à petit un nouveau souffle.

Le mystère qui plane sur l’intrigant personnage de Enma Ai est sur le point de nous être dévoilé dès l’épisode 13 grâce aux recherches acharnées de Hajime, qui retrouve sa trace dans un vieux roman illustré. La fille du purgatoire a bien sûr une histoire, et la série sait l’entourer d’une aura paradoxalement plus captivante à mesure que l’on se familiarise avec elle. Le naïf reporter a beau tenter par tous les moyens d’empêcher les adeptes du courrier des enfers de tirer la ficelle qui scellera le pacte, il a bien du mal à se faire entendre. Quel est le sentiment de Ai – car elle semble justement en avoir, malgré son visage inexpressif – à ce propos ?

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La dimension purement fantastique de La Fille des Enfers ne s’efface plus devant le drame mais participe au contraire à l’étoffer. Les vengeances se font ainsi plus douloureuses d’épisodes en épisodes, soit parce qu’elles entraînent des regrets d’un côté comme de l’autre (le maire qui ne hait pas son bourreau dans l’épisode 14), soit parce qu’elles sont intervenues trop tard pour prévenir la tragédie (épisode 18).

Dans l’épisode 10 comme dans le 12, les personnages principaux entretiennent une relation étroite avec leur future victime, attachement susceptible de basculer en rapports haineux au moindre couac. L’épisode 12, dans lequel une lycéenne déprimée développe une rancœur féroce à l’égard du professeur qui tente de lui venir en aide, est incontestablement l’un des plus troublants de ce coffret. Non seulement les sentiments qui y sont exprimés s’avèrent subtils, d’un côté comme de l’autre, mais le thème de l’opposition entre enfants et adultes y est effleuré de manière intéressante à travers l’enquête de Hajime ; sans oublier la conclusion, plus triste encore qu’à l’accoutumée.

On retiendra aussi les épisode 16 et 18, tous deux particulièrement cruels. La Fille des Enfers repose sur un concept inépuisable qui se voit exploité de mieux en mieux avec le temps, ce que le coffret DVD 3 devrait confirmer.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 9 juin 2008

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