Critique : ‘La Noiraude’, de Jean-Louis Fournier

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« Allô, c’est la Noiraude, je voudrais parler au vétérinaire » déclare posément une vache courtoise, un téléphone antique dans la patte droite. « Ne quittez pas, je vous le passe ! », répond une voix acariâtre à l’autre bout du fil. C’est ainsi que débutaient tous les courts métrages La Noiraude réalisés par Jean-Louis Fournier, tant attendus de tous les jeunes spectateurs de L’Île aux enfants à la fin des années 70.

L’une des bonnes idées de ce programme mémorable – en tout cas pour ceux et celles qui le suivirent assidûment à l’époque – était de jongler savamment entre tous ces petits sketches délicieux. la_noiraude_dvdLes fans de La Noiraude ne savaient jamais, d’une fois sur l’autre, si elle allait leur faire l’insigne honneur d’apparaître sous leurs yeux. Pourtant, quelle joie à chaque fois ! L’attente n’était jamais vaine.

Les complaintes de la vache dépressive et paranoïaque à son très patient vétérinaire – qui finit tout de même par s’énerver trois ou quatre fois – s’étalent sur trente épisodes d’environ deux minutes chacun. Le caractère répétitif de l’introduction (qui ne sort de la routine que deux fois tout au plus) constitue l’un des charmes de La Noiraude, qui installe un univers familier dès les premières secondes.

L’anthropomorphisme irrésistible appliqué au personnage fait le reste. Comment peut donc se débrouiller une vache que l’on envoie en stage en Bulgarie afin de fabriquer du yaourt bulgare, alors qu’elle ne parle pas un mot de la langue locale ? Comment se fait-il que les vaches n’aient pas droit au respect en France alors qu’elles sont considérées comme sacrées en Inde ?…la_noireaude_02

La Noiraude harcèle son vétérinaire tous les jours pour lui raconter ses moindres états d’âme, ses angoisses existentielles de vache, sa colère devant les moqueries de sa rivale Blanchette, sa dépendance vis-à-vis de ses maîtres, les fermiers.

Pas étonnant que le personnage ait fonctionné aussi immédiatement auprès du jeune public : la Noiraude se comporte comme une enfant qui interrogerait sans relâche ses parents dès qu’une contrariété ou une simple nouveauté surgit dans sa vie.

Evidemment, chaque épisode possède un deuxième niveau de lecture qui s’adresse, lui, directement aux adultes. Les références à la société de consommation, les allusions discrètes au traitement infligé aux animaux (la Noiraude excédée de devoir écouter du Mozart et du Vivaldi à longueur de journée depuis que le fermier s’est mis en tête que la musique allait leur faire produire plus de lait), le détournement savoureux des lieux communs (quand on demande à une vache de compter les moutons pour s’endormir, qu’est-ce qu’on obtient ?), les envolées lyriques de la Noiraude…

L’humour constant des dialogues doit bien sûr énormément aux trois comédiens qui prêtent leur voix aux personnages : Ginette Garcin dans le rôle de la Noiraude, Dominique Marcombe dans celui de la standardiste et Gilles Gay dans celui du vétérinaire.

Il doit aussi à la naïveté désarmante du graphisme et de la colorisation – les dessins semblent tartinés à la gouache et aux pastels gras – qui confère à l’ensemble une dimension poétique unique en son genre. Vive la Noiraude !

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 18 novembre 2006

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