Critique : ‘Les Contes de Terremer’, de Goro Miyazaki

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Goro Miyazaki, architecte de métier et connu jusqu’ici pour s’être dévoué au mythe de son père avec passion durant de nombreuses années par le biais de la création du musée Ghibli, vole à présent de ses propres ailes en livrant au public son premier long métrage. Les Contes de Terremer, librement adapté de L’Ultime Rivage, troisième volet de la saga Terremer imaginée par Ursula K. Le Guin, arrive sur nos écrans auréolé d’un énorme succès dans son pays natal, fort de plus de 61 millions de dollars de recettes. A l’arrivée, l’œuvre n’est pas exempte de défauts, mais s’impose irrésistiblement comme une bien belle surprise. Oui !

Une menace insaisissable plane depuis quelque temps sur le royaume d’Enlad. Les habitants, qui se conduisent de plus en plus bizarrement, affirment avoir aperçu des dragons dans le ciel, alors même que ceux-ci ne pénètrent jamais d’ordinaire le monde des humains. La situation alarme bien sûr le roi, qui réunit aussitôt son conseil, mais aussi un magicien de renom, surnommé l’Epervier, qui décide d’enquêter en solo sur les causes de cette dégradation soudaine. Durant son périple, il fait la connaissance d’Arren, un garçon de dix-sept ans qui ne sait plus très bien où il en est…

contes_terremer_06La tentation est grande de comparer Goro Miyazaki à l’ombre envahissante de son père, le grand Hayao Miyazaki. Tellement grande, que les Japonais eux-mêmes se sont précipités dans cette brèche si facile pour s’y agripper coûte que coûte, suivis de près par les critiques de tous horizons. Alors certes, le livre d’Ursula K. Le Guin a bien failli être adapté par Hayao Miyazaki, qui s’en est finalement détourné pour se consacrer au Château Ambulant. Certes, le graphisme de ce film d’animation rappelle immédiatement celui des œuvres du maître, ce que ne nie aucunement Goro Miyazaki en déclarant simplement aimer le style de son père. Un style qui, soit dit en passant, marque aussi de son empreinte les œuvres d’Isao Takahata, l’autre figure phare des studios Ghibli. Mais c’est en réalité à peu près tout ce qui rapproche ce premier film ambitieux des longs métrages du réalisateur de Mon Voisin Tororo et Le Voyage de Chihiro.

Les Contes de Terremer s’inscrit indubitablement dans la continuité des productions Ghibli, dont il respecte gentiment la plupart des codes, mais n’en est pas moins le film de son auteur. Et ce n’est pas parce que Goro s’appelle Miyazaki que l’on va s’empresser de lui reprocher d’échouer à nous livrer du pur Hayao, bien au contraire.

contes_terremer_03Les Contes de Terremer s’ouvre sur une scène pleine de grâce montrant les tant redoutés dragons déchirer le ciel bleu de leurs battements d’ailes monstrueux : l’animation fluide, le graphisme élégant et épuré annoncent un film simple, linéaire, limpide. Des qualités qui ne se démentiront pas par la suite, et qui font à la fois sa force et sa faiblesse.

Sa faiblesse, parce que l’entreprise souffre d’un manque de rythme certain induit par cette linéarité rigoureuse dans la narration, en particulier durant la première partie, un peu terne. La faute en revient à l’écriture même du long métrage, signée Goro Miyazaki et Keiko Niwa, mais aussi et surtout au montage, qui laisse s’enchaîner à la suite plusieurs scènes trop longues avant que l’intrigue ne décolle réellement. Les errances et les escales de l’Epervier et du jeune Arren auraient de toute évidence mérité un traitement plus dynamique.

contes_terremer_08Pourtant, passé un léger temps d’acclimatation, ce parti-pris un peu plan-plan finit par contribuer paradoxalement à la singularité du long métrage. Car derrière la beauté des décors minutieux et colorés de Yûji Takeshige (directeur artistique de Princesse Mononoke et du Château Ambulant), derrière la joliesse des traits d’Arren et de son amie Therru, l’histoire qui nous est contée se révèle étonnamment sombre, bien plus en tout cas que ce que proposent la plupart des grands films familiaux.

Pour sa première incursion dans le cinéma d’animation, Goro Miyazaki choisit rien moins que de s’attarder sur le destin d’un adolescent coupable de meurtre, qui plus est du meurtre de son propre père. La scène choc intervenant dès les dix premières minutes, c’est au travers de cet acte irréversible qu’il nous donne à appréhender le personnage et son parcours au gré d’un périple chaotique. L’idée est forte, dérangeante, et le réalisateur en tire un excellent parti sur la durée : au lieu d’un vaillant héros de fantasy, c’est un garçon déboussolé, dépressif, passif en général mais violent à ses heures, que Les Contes de Terremer place au premier plan.

contes_terremer_01Et alors que Miyazaki père aurait certainement focalisé son attention sur le personnage de la farouche Therru, on sent que c’est à l’égard d’Arren que le réalisateur réserve toute sa compassion.

La jeune fille qui va changer sa vie n’en fait pas moins preuve d’une indéniable dignité et se voit clairement accorder plus de soin que l’Epervier, personnage tristement dépourvu de charisme en dépit d’un rôle clé dans le récit. C’est bien simple, plus le film s’intéresse à Arren et à l’amitié qui le lie à Therru, et plus l’émotion est susceptible de poindre au moment où l’on s’y attend le moins.

Il y a bien sûr ce moment où Therru entonne sa complainte a capella, mais pas seulement. Toute la dernière partie des Contes de Terremer distille une chaleur humaine palpable qui finit progressivement par l’emporter sur tout le reste. Même la sorcière maléfique, ennemie jurée de nos héros, se voit traiter avec considération, sans manichéisme, au cours d’un climax particulièrement étrange au sommet du château. Les moments de bravoure, s’ils sont rares, ne sont pas pour autant absents de ce film d’aventures plein de délicatesse. Mais là encore, Goro Miyazaki ne s’y prend pas tout à fait comme tout le monde.

contes_terremer_07La personnalité schizophrène d’Arren est propice à plusieurs scènes d’action particulièrement enragées. Tout comme il rencontre l’Epervier après s’être défendu contre des loups, il fait la connaissance de Therru en réglant leur compte aux soldats qui ont décidé de s’en prendre à elle, dans un coin retiré de la très animée cité d’Hortville. A l’instar de la scène de meurtre du début, la violence des déchaînements sanguinaires du personnage est toujours suggérée puisque les coups sont en réalité portés hors champ. Si ce parti-pris pourra passer pour un moyen de ménager le jeune public, il n’en demeure pas moins diablement efficace en termes d’impact, et cohérent avec l’esprit de ce film tout en intériorité. Le refus constant du réalisateur de jouer la carte du spectaculaire représente sans doute l’un des aspects les plus déroutants des Contes de Terremer.

Cette sobriété ne s’applique d’ailleurs pas qu’aux scènes de violence, elle concerne aussi les échanges, dialogués ou non, entre les différents personnages, d’autant plus touchants qu’ils affichent une plus grande retenue. L’impact des actes ou des paroles des uns sur les autres intéresse visiblement davantage le réalisateur que la description des actes eux-mêmes, comme en témoigne cette fin sublime, aérienne, d’une infinie douceur, qui pourrait à elle seule résumer la couleur du film tout entier.

Avec Les Contes de Terremer, Goro Miyazaki signe un film imparfait, certes, mais qui parvient, en dépit de ses défauts, à toucher réellement au cœur. La prouesse n’est pas négligeable, loin de là. Quant à la question qui brûle toutes les lèves, celle de savoir si la relève de Hayao Miyazaki est assurée, seul l’avenir le dira. Le studio Ghibli gagne de toute façon à s’enrichir de nouveaux talents, qu’il serait dommage de comparer stérilement les uns aux autres, juste sous prétexte que l’un est le fils de l’autre. A bon entendeur.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 27 mars 2007

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