Critique : ‘Millennium Actress’, de Satoshi Kon

0

Millennium Actress (2001) est le deuxième film du réalisateur japonais Satoshi Kon, après l’étonnant Perfect Blue (1997). Malheureusement inédit au cinéma en France, contrairement à son prédécesseur, il nous est enfin proposé en 2005 dans une édition DVD française, pour notre plus grand bonheur. Avec ce film tour à tour trépidant et poignant, Satoshi Kon signe en effet une œuvre à la fois singulière et chaleureuse qui possède cette capacité rare d’éblouir à chaque nouvelle vision. Un vrai chef-d’œuvre.

millennium_actress_01Après une longue recherche, deux journalistes parviennent à retrouver l’actrice légendaire Chiyoko Fujiwara afin de l’interviewer sur sa longue carrière. En effet, Chiyoko s’est retirée du monde du cinéma trente ans plus tôt, et elle a aujourd’hui 70 ans. Le plus âgé des deux journalistes, Genya, est toujours épris d’elle, et lui remet une clé qui va conduire la vieille dame à s’ouvrir sur son passé…

Comme Perfect Blue, Millennium Actress est une plongée dans l’inconscient de son héroïne. Toute l’action du film prend place à travers les souvenirs de la vieille femme, dans lesquels s’insèrent physiquement les deux journalistes, devenus témoins directs et non plus simples interlocuteurs. Leurs commentaires et réactions éclairent donc les scènes qui se succèdent souvent abruptement, et où s’entremêlent les souvenirs liés à la vie de l’héroïne et ceux liés au tournage de ses films.

millennium_actress_02Très rapidement, la confusion s’installe dans le récit de l’actrice, les événements se bousculent et sa vie se poursuit à travers ses films, toute entière consacrée à une unique quête : retrouver à tout prix l’homme qu’elle aime. Encore adolescente, Chioko avait aidé un peintre à échapper à la police tandis qu’il était poursuivi pour ses idées révolutionnaires. Après que cet homme lui eut donné une clé qu’elle devait lui rendre lors de leurs retrouvailles, il avait disparu.

Millennium Actress revisite ainsi trente ans de cinéma japonais, en passant par les films de propagande destinés aux soldats du front (le début de la carrière de Chiyoko prend place durant la guerre sino-japonaise), les films de samouraïs, les films romantiques, les films de science-fiction ou les films policiers. Au-delà, ce sont mille ans d’histoire du Japon qui défilent sous nos yeux.

La prouesse du film est de brasser simultanément la mémoire historique, la mémoire du cinéma et la mémoire de Chiyoko, sans jamais perdre en puissance émotionnelle, bien au contraire. La vie de Chiyoko est tout à la fois un film d’aventures, un film historique ou un film romantique, et le cumul des genres ne fait qu’intensifier la frénésie de sa quête.

Au diapason du formidable talent de conteur de Satoshi Kon, l’animation fluide, tant dans les scènes d’action que dans les scènes plus posées, permet au film de s’envoler plus d’une fois grâce à une mise en scène inspirée qui ne verse jamais dans l’esbroufe visuelle.

De la même façon, le character design du film ravit par son élégance malgré une apparente simplicité. Les personnages sont dessinés de façon réaliste mais le style est identifiable et non impersonnel comme cela arrive parfois dans les films d’animation destinés à un public adulte.On admirera tout particulièrement le travail époustouflant effectué sur le personnage de Chiyoko qui vieillit sous nos yeux, de la petite fille à la vieille femme en passant par l’adolescente, la jeune femme ou la femme mûre.

millennium_actress_03L’exigence artistique de Millennium Actress est aussi visible dans chaque décor, chaque choix de teinte : les films qui ponctuent la vie de Chiyoko changent en effet de dominantes de couleur selon l’époque qu’ils illustrent, nous promenant là aussi d’un extrême à l’autre, des couleurs passées aux teintes flamboyantes, et ce avec une grâce confondante.

La superbe musique de Susumu Hirasawa ajoute encore à l’émotion, aussi bien dans l’action que dans les moments plus intimistes. Car même si Millennium Actress regorge de scènes spectaculaires, celles-ci restent toujours au service du drame personnel qui sous-tend toute la vie de Chiyoko.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 6 juillet 2005

> A lire : portrait du réalisateur Satoshi Kon

 

Share.