Critique : ‘Monster’, de Masayuki Kojima – Episodes 1 à 15

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Pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, Monster, c’est d’abord un manga. Une œuvre complexe, passionnante, haletante, incroyablement documentée, aussi effroyablement machiavélique que formidablement humaine. L’une de ces histoires dont on meurt d’envie de connaître le fin mot tout en souhaitant en réalité ardemment qu’elle ne se finisse jamais. Et pourtant, à l’issue de 18 tomes, l’auteur Naoki Urasawa a mis fin au périple éprouvant du docteur Kenzô Tenma, brillant chirurgien japonais traqué aux quatre coins de l’Allemagne pour un crime qu’il n’a pas commis et dont la seule raison de vivre se résume désormais à mettre fin aux agissements du « monstre ».

Edité au Japon de 1995 à 2001 chez Shôgakukan puis en France chez Kana à partir de 2002, Monster a propulsé son génial et prolifique auteur au firmament des stars du manga, aux côtés de l’indétrônable auteure de InuYasha, Rumiko Takahashi. C’est au célèbre studio Madhouse (Perfect Blue, Vampire Hunter D: Bloodlust) qu’a été confiée la périlleuse adaptation de ce chef-d’œuvre, et à Masayuki Kojima – déjà au générique de Master Keaton (1998), autre adaptation d’un titre de Naoki Urasawa – qu’est revenu l’honneur d’en assurer la réalisation. Difficile néanmoins d’aborder cette adaptation animée sans une légère pointe d’inquiétude : la série Monster peut-elle ne serait-ce qu’un tant soit peu prétendre restituer l’atmosphère unique de l’œuvre d’origine ? La réponse est oui, et le soulagement immense.

monster_03Ex-RFA, 1986. Le docteur Kenzô Tenma, jeune neurochirurgien japonais promis à une brillante carrière, se voit contraint par le puissant directeur de l’Eisler Memorial Hospital de Düsseldorf où il officie, de faire passer la vie d’un chanteur d’opéra devant celle d’un ouvrier modeste d’origine étrangère, pourtant hospitalisé en premier. Bouleversé par la douleur de la famille en deuil à laquelle il peine à faire face, il n’hésite pas une seconde à mettre sa carrière en danger lorsque son supérieur lui ordonne quelques jours plus tard de sauver la vie du maire au détriment de celle de deux jeunes enfants hospitalisés quelques heures avant dans un état grave. Il ignore encore que le destin des deux jumeaux, une fille et un garçon, semble intimement lié à la série de meurtres sanglants qui secoue le pays. En arrachant le jeune Johann à une mort certaine, Tenma a peut-être sans le vouloir relâché un monstre dans la nature…

monster_04De par le matériau dont il s’inspire, Monster diffère de la plupart des séries animées, ne serait-ce qu’à travers ses partis pris esthétiques et graphiques. Visiblement attaché à donner à l’écran toute la mesure de l’extraordinaire scénario de Naoki Urasawa, le réalisateur Masayuki Kojima opte pour une mise en scène d’une grande sobriété, qui parvient à faire monter la pression sans jamais recourir incongrûment au sensationnel. Les moments forts, tels que la découverte des cadavres ou les apparitions glaçantes de Johann, produisent d’autant plus d’impact qu’ils surviennent insidieusement, au détour d’une scène a priori anodine.

Mais cette qualité ne serait rien sans le soin méticuleux que Kojima et le scénariste Tatsuhiko Urahata apportent à la construction de la trame en général et au découpage des épisodes en particulier. Le manga s’appuie sur une structure extrêmement rigoureuse et là encore, les deux hommes s’en tirent avec les honneurs, insufflant à la série un rythme soutenu qui accroche immédiatement.

monster_02Dernier point : le graphisme. Naoki Urasawa est un dessinateur de talent doublé d’un physionomiste hors pair. Tenma est Japonais, mais les autres protagonistes sont européens, allemands pour la plupart, et le dessin ne laisse planer aucune ambiguïté sur ces différences. On sent que l’artiste maîtrise à la perfection les nuances – parfois subtiles – de morphologies de visages qui distinguent les uns et les autres selon leurs origines. Le manga propose ainsi un éventail particulièrement impressionnant de tronches savoureuses, superbement croquées (femmes y compris) et l’on imagine aisément le casse-tête que cela a pu représenter pour les animateurs sur les 74 épisodes que comprend la série. Le résultat est saisissant, de l’inspecteur Runge à Eva Heinemann, en passant par le Bébé ou encore ce médecin de campagne qui évoque irrésistiblement Jean Gabin à l’âge mûr.

monster_05Ces quinze premiers épisodes de Monster nous plongent dans les décors de l’Allemagne des années 80 et 90, aux côtés d’un neurochirurgien surdoué en cavale, le Japonais Kenzô Tenma. Ironie du sort, notre héros va soudainement voir son existence basculer à la suite d’un acte de bravoure : en sauvant la vie de Johann, il vient non seulement de se mettre à dos ses patrons et par là même de compromettre ses chances de promotion, mais il se pourrait bien qu’il se soit rendu coupable d’une véritable catastrophe à grande échelle. C’est là toute la contradiction du geste de Tenma, symbole d’héroïsme et de péché à la fois – Monster s’ouvre d’ailleurs sur une citation de la Bible renvoyant à l’Apocalypse –, geste qui va conduire son auteur à devenir lui-même simultanément proie et prédateur.

Naoki Urasawa a créé avec Kenzô Tenma un magnifique personnage, que l’on retrouve restitué dans toute sa finesse à travers l’adaptation animée de Masayuki Kojima. Entre le premier épisode et le quinzième, au cours des pérégrinations forcées qui le poussent à quitter Düsseldorf pour visiter Heidelberg, Berlin, Francfort ou encore Munich, le bon docteur évolue sensiblement, tant psychologiquement que physiquement. monster_06Une transformation admirablement rendue à l’écran et qui, renforcée par la très belle prestation du comédien Hidenobu Kiuchi, contribue à rendre le personnage infiniment attachant.

Les autres personnages ne sont pas en reste, qu’il s’agisse des personnages principaux (Nina Fortner, Eva Heinemann, Runge, Dieter) ou secondaires. Tous laissent une empreinte, quand bien même ils n’apparaissent que le temps d’un seul épisode, comme le journaliste Maurer de l’épisode 6, L’article manquant, le soldat et la petite fille de l’épisode 9, Le vieux soldat et l’enfant, ou encore le médecin Schumann de l’épisode 13, Petra et Schumann.

Tandis que les meurtres gratuits se multiplient et que le mystère s’épaissit autour de la personnalité de Johann (doublé avec panache par Nozomu Sasaki, l’inoubliable voix de Tetsuo dans Akira), Kenzô Tenma élargit bien malgré lui son horizon, géographiquement et humainement parlant. Car malgré la noirceur de son propos, Monster n’est pas avare de purs moments de bonheur et d’émotion qui, ajoutés à un fantastique sens du suspense, en font l’une des séries les plus riches et incontournables du moment. Suite dans le coffret 2…

Caroline Leroy

Publié dans DVDRama le 22 février 2006

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