Critique : ‘Nausicaa de la Vallée du Vent’, de Hayao Miyazaki

0

Second long métrage de Hayao Miyazaki après Le Château de Cagliostro, Nausicaa de la Vallée du Vent est l’adaptation du manga éponyme écrit et dessiné par l’auteur lui-même. Produit en 1984, Nausicaa de la Vallée du Vent est techniquement marqué par son époque, mais ses thématiques n’ont pas pris une ride et même après plus de vingt ans, l’émotion et la poésie restent intactes.

Lors des Sept Jours de Feu, les civilisations humaines furent ravagées et la Terre se transforma en un monde chaotique, ne laissant que quelques survivants. Menacés par une forêt toxique qui s’étend de plus en plus, les humains et animaux sont obligés de porter un masque, sous peine de mourir en quelques minutes s’ils respirent à l’air libre. Une légende raconte toutefois qu’un jour, un être vêtu de bleu sera capable de communiquer avec toutes les espèces et viendra rétablir l’équilibre et le bonheur sur le monde.

Assez méconnu en France jusqu’à maintenant, Nausicaa de la Vallée du Vent est pourtant un classique incontournable de l’animation japonaise, en plus d’être une œuvre phare de Hayao Miyazaki. D’une part, c’est le film qui a permis au réalisateur et à son fidèle collaborateur Isao Takahata (Le Tombeau des Lucioles, Pompoko) de fonder les célèbres studios Ghibli, qui gagnent par la suite dans leur pays une aura comparable à celle de des studios Disney aux Etats-Unis et dont la renommée s’étend à présent à travers le monde. Lorsque Miyazaki, qui désire relever le niveau des productions animées de l’époque, s’attèle à Nausicaa de la Vallée du Vent, il fait appel à Isao Takahata pour en être le producteur. Le succès public et critique du film leur permet d’obtenir les financements pour la création du studio de la part de Yasuyoshi Tokuma, lequel devient le président du groupe et sera producteur exécutif sur plusieurs des œuvres phares des studios.

L’autre raison pour laquelle Nausicaa de la Vallée du Vent est incontournable est que l’on y retrouve presque toutes les thématiques chères à l’auteur de Princesse Mononoke et du Voyage de Chihiro.

De par son univers et ses enjeux, voire la caractérisation de ses personnages, Princesse Mononoke est certainement le film qui entretient la relation la plus étroite avec Nausicaa de la Vallée du Vent, qui en pose les bases narratives principales. Nausicaa de la Vallée du Vent se déroule dans un univers post-apocalyptique dans lequel l’humain et la Nature ne parviennent plus à cohabiter. L’humain détruit la forêt, tandis que cette dernière, qui dégage des bouffées toxiques, menace de se rebeller à tout moment en envoyant un raz-de-marée dévastateur de créatures en colère. Seule Nausicaa (personnage précurseur de Mononoke Hime, en moins sauvage) assure le lien entre les deux camps puisqu’elle possède mystérieusement le don de communiquer avec la faune et notamment les Ohmus, créatures menaçantes et rancunières.

Cependant, même face à la menace représentée par la nature, les peuples humains sont loin d’être unis : sur les terres devenues chaotiques depuis la catastrophe des Sept Jours de Feu, ils se répartissent entre différents royaumes et ne pensent qu’à faire la guerre afin d’assouvir leur vengeance vis-à-vis du voisin et gagner en puissance. Les conflits vont jusqu’à émerger à l’intérieur même de chaque camp, les chefs militaires étant potentiellement esclaves de leurs ambitions personnelles. Seul le peuple de la Vallée du Vent, où a grandi Nausicaa, ne semble pas entretenir d’intentions belliqueuses. Ces paysans mènent une vie paisible, jusqu’à ce qu’une armée étrangère vienne les envahir et les impliquer contre leur gré dans les hostilités.

Soutenu par un scénario complexe et bien écrit, Nausicaa de la Vallée du Vent nous emmène dans un monde féerique mais déchiré, pour explorer avec finesse des thématiques universelles telles que l’engrenage de la guerre, l’intolérance entre les peuples ou encore les conséquences en chaîne du déséquilibre écologique. Malgré la nature et l’actualité des enjeux, le discours du réalisateur ne prend jamais l’allure d’un pamphlet moralisateur. Miyazaki ne semble pas porter de jugement sur les hommes et les femmes qui interviennent dans l’histoire, seulement sur leurs comportements. Les rancunes éternelles et irrationnelles entre les peuples humains sont au centre du film, entraînant un gâchis aussi phénoménal qu’inutile, avant d’être rejointes par un autre conflit, entre l’humain et la Nature, thématique chère à l’auteur. Mais dans Nausicaa de la Vallée du Vent, ne s’agit-il pas, en fin de compte, d’un seul et même conflit ? Cette guerre incessante Humains vs Nature peut être interprétée tout autant comme un signal d’alarme à caractère écologique que comprise comme une manifestation des dégâts causés par l’incapacité de communiquer entre les êtres de langages (et donc de cultures) différents. Miyazaki nous rappelle que les aspirations ultimes sont les mêmes pour tous, à savoir vivre en paix et gagner le respect des autres.

D’un point de vue formel, il est visible dès les premières séquences que Nausicaa de la Vallée du Vent appartient à une génération révolue de films d’animation : tout est artisanal, aucun décor ne bénéficie du miracle de la 3D. Mais à l’heure où l’on ne peut plus voir une seule scène animée sans que ne plane l’ombre du numérique, les puristes du dessin prendront un immense plaisir à contempler ces images entièrement réalisées à la main, avec leurs imperfections qui leur confèrent un charme incomparable. Sans verser dans le passéisme et dénigrer les apports incontestables des procédés modernes, la comparaison entre Nausicaa de la Vallée du Vent et une œuvre aux ambitions similaires telle que le récent Origine (Keiichi Sugiyama) – comparaison justifiée puisque le second plagie à de nombreux égards le premier – est frappante : tant du point de vue du fond que de la forme, Origine apparaît comme un produit sans âme à côté de Nausicaa de la Vallée du Vent, réalisé pourtant plus de vingt ans auparavant, preuve qu’il ne suffit pas de mettre en œuvre les technologies modernes pour faire un bon film si celui-ci n’est pas imprégné d’une véritable vision.

On reconnaîtra la patte de Miyazaki dans le character design et la direction artistique de Nausicaa de la Vallée du Vent, avec ces traits épurés, arrondis et délicats, ces visages simples mais expressifs, ces décors détaillés mais jamais surchargés, cette mise en couleur harmonieuse et recherchée. L’animation est peut-être l’aspect le plus daté, les mouvements n’ayant pas la fluidité des récentes productions Ghibli, mais ils demeurent tout de même d’un réalisme saisissant, d’autant qu’ils sont soutenus par une mise en scène élégante et extraordinairement dynamique.

Avec ce second long métrage, Miyazaki s’imposait déjà comme un conteur histoire exceptionnel et révélait une extraordinaire maturité artistique. Plus sombre que Le Voyage de Chihiro, moins violent que Princesse Mononoke, Nausicaa de la Vallée du Vent aborde des thématiques adultes tout en restant à la portée du jeune public. Un film d’aventure humaniste et poétique qui mérite largement son statut de classique de l’animation.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 août 2006

Share.