Critique : ‘Piano Forest’, de Masayuki Kojima

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Avec Piano Forest, le réalisateur Masayuki Kojima signe son premier long métrage de cinéma, d’après un manga créé en 1998 par Makoto Isshiki et dont la publication est en cours actuellement. Masayuki Kojima n’est pas étranger à l’univers de cet auteur maintes fois primé : il supervisait en 2003 la série Hana Shônen-shi (The Story of Young Hanada), l’une des œuvres maîtresses de Isshiki. Le label de qualité MadHouse, qui fait des étincelles aussi bien à la télévision qu’au cinéma est une fois de plus au rendez-vous avec ce très joli film intelligent et empreint d’une poésie reposante.

piano_forest_06Pilier du studio MadHouse depuis les années 90, Masayuki Kojima a dirigé au sein du célèbre studio plusieurs séries parmi lesquelles Master Keaton et Monster, toutes deux adaptées de mangas de Naoki Urasawa, qui lui ont valu à juste titre une belle reconnaissance critique. Avec Piano Forest, il se lance en 2007 dans son premier long métrage de cinéma.

Piano Forest s’ouvre sur l’arrivée de Shuhei Amamiya dans sa nouvelle école primaire située en province. Issu d’un milieu bourgeois à Tokyo, cet élève modèle pratique intensivement le piano depuis l’âge de quatre ans. Sa mère ne semble avoir d’autre occupation que de lui mettre la pression afin qu’il prenne la suite de son père, un célèbre pianiste. Quoiqu’il en soit, c’est Shuhei qui nous apparaît dès le début du film comme le personnage principal, comme le point de vue à travers lequel l’histoire va nous être racontée.

Or cette impression légitime vacille dès l’instant où Kai Ichinose entre en scène. Mal accepté par les autres enfants du fait de son caractère sauvageon et de ses origines pauvres, Kai provoque rapidement la fascination de Shuhei et celle de leur professeur de musique, l’ancien virtuose du piano Sôsuke Ajino. Car Kai, qui n’a jamais reçu une seule leçon de piano, joue de cet instrument comme un dieu.

Il aurait été plus évident de placer immédiatement Kai au centre de l’histoire, puisque c’est bien lui le héros du film, mais le procédé narratif original utilisé par Masayuki Kojima a le mérite de développer plus judicieusement les véritables enjeux de l’histoire. Piano Forest nous conte certes la classique histoire d’amitié de deux individus que tout oppose, mais explore aussi et surtout à travers celle-ci deux approches de l’art et par extension deux choix de vie à la fois radicalement différents et complémentaires.

En délaissant peu à peu le sage Shuhei pour s’intéresser au fantasque Kai, le film met en exergue le terrible constat auquel le premier doit se résoudre : il n’est qu’un second rôle dans sa propre vie. A partir de cette révélation, Piano Forest aborde cette amitié sous un angle singulier, celui des émotions variées qui assaillent un Shuhei devenu impuissant devant l’éclosion du génie de son meilleur ami Kai, qui lui ravit sans le savoir tout ce pour quoi il s’est battu jusqu’à présent.

Étonnement, frustration, jalousie, combativité ou renoncement, les sentiments qui se bousculent dans la tête de Shuhei accompagnent voire rythment pas à pas les progrès fulgurants de Kai. Doué, Shuhei l’est incontestablement, mais le piano représente à ses yeux davantage une contrainte qu’un réel plaisir. Or le bonheur de jouer représente précisément ce qui fait la force inébranlable de Kai l’autodidacte. C’est aussi ce qui l’expose à la marginalité, le propre du génie étant de ne pas être toujours bien accueilli au sein d’un monde aussi rigide et balisé qu’un concours de musique.

piano_forest_03Qu’il s’agisse des classiques de Mozart, de Beethoven, de Chopin ou des morceaux spécialement composés par Keisuke Shinohara, la musique occupe par conséquent une place primordiale dans Piano Forest ; elle est utilisée avec ferveur mais sans redondance malheureuse. L’histoire d’amitié de Shuhei et de Kai est avant tout celle d’un échange et le film met tout en œuvre pour nous faire partager à son tour le plaisir instantané que procure la musique, dans une atmosphère pleine de légèreté ensoleillée. L’animation très fluide est en accord avec cette délicatesse ambiante, grâce à l’attention portée aux gestes les plus insignifiants.

Le perfectionnisme du réalisateur était déjà perceptible dans Monster, dont certaines scènes étaient un vrai régal du point de vue du réalisme du trait et des mouvements malgré les contraintes liées à l’économie du format télévisé. Piano Forest lui permet d’aller beaucoup plus loin et les scènes montrant les personnages en train de jouer sont incroyables de vérité. Réinventée à partir de la technique des pianistes attitrés des différents personnages, la gestuelle des mains est parfaite, à la fois souple, précise et expressive.

Par le biais de la merveilleuse alliance entre ces phrases musicales passionnées et ces images pleines de douceur, Masayuki Kojima touche du doigt ce qui constitue l’essence de l’expression artistique, à savoir l’immersion totale du créateur ou de l’interprète dans un imaginaire qui n’appartient qu’à lui. Il le fait avec grâce, humilité et simplicité.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 12 juin 2009

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