Critique : ‘Pompoko’, de Isao Takahata

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Réalisateur phare des studios Ghibli aux côtés de Hayao Miyazaki, Isao Takahata avait déjà marqué l’histoire du film d’animation avec son sublime Tombeau des Lucioles en 1988. Il revenait quelques années plus tard, en 1994, avec Pompoko, un conte intelligent, émouvant et humaniste qui n’arrive chez nous que douze ans plus tard. Attention, chef d’œuvre.

Les tanukis formaient une population paisible jusqu’au milieu du XXe siècle, lorsque les humains entreprirent d’urbaniser la ville de Tama. Les forêts commencèrent à disparaître et les tanukis virent leur habitat menacé. La panique était telle qu’une guerre de territoire finit même par éclater entre les tanukis, mais en vain. Cela n’a pas empêché les humains de s’étendre, réduisant toujours plus l’espace vital des tanukis. Inquiets pour l’avenir de leur peuple, ces derniers décidèrent de tout faire pour empêcher l’expansion humaine. Rivalisant d’idées et révélant des dons jusqu’alors inexplorés, ils tentèrent de s’organiser pour mettre en place un plan d’action.

Merveille de l’animation japonaise jusqu’ici injustement ignorée en France, Pompoko raconte l’histoire d’un peuple confronté l’enjeu le plus fondamental qui soit : la question de sa survie. Qu’est-ce qu’un tanuki ? Ce petit animal supposé vivre dans la forêt fait partie du folklore japonais. Il ressemble de loin à un raton laveur et possède le don de transformisme, qui lui permet de prendre la forme d’objets ou d’êtres vivants voire de se fondre parmi les humains. Lorsque les chantiers font tomber les arbres les uns après les autres, c’est tout leur univers qui disparaît.

La destruction de l’environnement est bien entendu au centre du film, mais Isao Takahata ne se contente pas de tirer un signal d’alarme sur les méfaits de la civilisation moderne et de mettre en scène une vengeance du monde naturel. Certes, le point de vue adopté est celui de l’espèce qui vit pleinement en contact avec la nature – un contact que les humains ont perdu puisqu’ils ne peuvent même plus comprendre le langage des animaux. Mais le réalisateur retourne la caméra sur les tanukis eux-mêmes et centre son récit sur leurs réactions face à cette situation de crise. Et comme nous l’avons compris, les tanukis, c’est nous.

Que s’est-il passé pour que les tanukis ne voient rien venir alors que cette urbanisation qui menace leur survie a pris naissance juste à côté d’eux ? Les tanukis sont-ils ces êtres humains qui vivent leur quotidien sans regarder autour d’eux et sans mesurer un instant les conséquences de cette insouciance ?

Si l’enjeu de Pompoko part d’un conflit d’intérêts entre deux espèces, les tanukis adoptent aussi des comportements terriblement humains. Ainsi, tandis que certains préfèreront opter pour une attitude pacifiste, d’autres se réfugieront dans les superstitions tandis que les plus en colère décideront d’employer la manière forte. Et les tanukis n’y vont pas de main morte ! Des mauvaises blagues plus ou moins inoffensives aux attentats qui tournent mal, les agissements des tanukis ne sont pas tous reluisants.

Tout comme il réussissait le tour de force de faire un film tout public à partir du calvaire de deux enfants dans le Tombeau des Lucioles, Isao Takahata parvient ici à mettre en scène des actes parfois brutaux de manière adaptée au jeune public, tout en rappelant aux adultes à travers un discours sans prétention que toute escalade de violence part d’un sentiment universel : la peur. Et si les tanukis ont peur, c’est peut-être aussi parce qu’ils vont devoir se forcer à changer de style de vie. Impuissants face à l’évolution du monde, ils n’ont d’autre choix que de faire appel à toutes leurs ressources pour tenter de résister, une nécessité qui permettra d’ailleurs à chacun de découvrir ses propres dons et de trouver sa place dans le groupe.

Suivant les standards du studio Ghibli, l’animation est absolument sublime et chaque scène regorge de trouvailles visuelles dont certaines s’avèrent hilarantes. Pas de tabou dans Pompoko, les testicules des tanukis mâles sont non seulement dessinés mais participent pleinement aux démonstrations de transformisme. Devant ce drame parsemé de scènes comiques d’anthologie, l’émotion est intense. On passe du rire aux larmes, et au final on se demande comment il est possible que ce film ait mis douze ans pour arriver dans nos contrées, tant cette fable est une merveille visuelle et narrative d’une richesse et d’une intelligence rare. Un film magique à voir en famille ou même seul, pour le plaisir.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 18 février 2006

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