Critique : ‘Porco Rosso’, de Hayao Miyazaki

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Sorti en 1995 sur les écrans français, Porco Rosso aura largement contribué à forger la réputation de Hayao Miyazaki dans notre pays, avant que Princesse Mononoke ne vienne un peu plus tard installer définitivement le réalisateur comme une personnalité incontournable de l’animation mondiale. Mais Porco Rosso est avant tout le premier gros succès public de Miyazaki au Japon, où il s’est classé numéro 1 lors de sa sortie en salles en 1992, et ce devant les grosses machines américaines telles que le Disney du moment, La Belle et la Bête. Coïncidence, il y a un peu de la belle et la bête dans ce film dépouillé, moins foisonnant que les plus récents Le Voyage de Chihiro ou Le Château ambulant mais tout aussi poétique et délicat.

Italie, années 30. Le ciel de la mer Adriatique est envahi par les pirates de l’air à l’affût de riches proies à détrousser ou à kidnapper. Ces pirates ne sont autres que d’anciens pilotes de chasse de la Première Guerre Mondiale et le chasseur de primes Marco Pagott, alias Porco Rosso, est seul à se dresser contre eux. Mais à la suite d’un étrange accident durant la guerre, celui-ci s’est changé en cochon. Il continue cependant de vouer un amour platonique à la belle Gina, dont le restaurant situé sur une île en terrain neutre accueille tous les pilotes, amis ou ennemis. Gina espère de son côté que Marco viendra un jour la chercher car elle aussi n’a jamais cessé de l’aimer…

Porco Rosso navigue entre plusieurs eaux. On a tout d’abord la sensation d’atterrir dans une comédie loufoque, à la seconde où l’on découvre le visage de Marco le cochon, à qui tout le monde s’adresse pourtant comme si de rien n’était – mis à part quelques petites moqueries de-ci de-là. Quant à ses adversaires, les redoutables pirates de l’air, ce ne sont que des clowns incapables d’effrayer les petites gamines qu’ils kidnappent en dépit de leurs grimaces et de leurs grosses voix. Le film change cependant de ton lorsque apparaît la gracieuse Gina dont tous ces messieurs sont fous, à commencer par Marco : la légèreté laisse alors place à la nostalgie de cet amour puis à la mélancolie.

Avant d’être un pilote émérite dont la tête est mise à prix par les fascistes, Marco est un être solitaire et désabusé, qui a perdu foi en lui-même depuis longtemps. Un renoncement qu’il « porte sur sa figure »… La pétillante et courageuse mécanicienne Fio lui renvoie sans le vouloir une image bien triste de lui-même : elle est tout ce qu’il n’est plus. Si les vestiges de sa relation éthérée avec Gina le raccrochent encore à un passé qu’il préfèrerait oublier, la joyeuse insouciance de Fio finira par avoir raison de ses doutes et par le mener à la reconquête des cieux et de son innocence perdue.

Avant de briller en tant que dessinateur reconnu, Miyazaki était déjà un passionné d’aviation. Nul doute à la vue des sublimes ballets aériens qui éclairent Porco Rosso de leur féerie. Jamais fonctionnelles, ces scènes épousent les formes imprévisibles des combats intérieurs que mène Porco Rosso afin de retrouver sa dignité. Victoire ou défaite, peu importe. Une chose est sûre : rarement scènes d’aviation auront été aussi merveilleusement filmées que dans Porco Rosso. La fluidité des mouvements, la finesse des trajectoires, le rendu exquis des déplacements d’air qui ponctuent chaque passage des engins près de la terre ferme…

La réalisation virtuose de Miyazaki nous emporte dans les rêves et les souvenirs les plus fous de cet homme/cochon bourru et attachant, aux confins de ce ciel bleu qui s’étend à l’infini. Une magie de tous les instants, de l’intime au spectaculaire, transcendée encore par la partition sensible du toujours inspiré Joe Hisaishi.

Fable infiniment touchante où le temps semble suspendu, Porco Rosso reste à ce jour l’une des plus belles réussites de Hayao Miyazaki.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 30 mars 2006

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