Critique : ‘Rumiko Takahashi Anthologie’, de Akira Nishimori

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Rumiko Takahashi Anthologie reprend treize histoires écrites par la mangaka et publiées dans le Big Comic Original de la Shôgakukan entre 1987 et 2000. Depuis, ces nouvelles ont été regroupées sur trois recueils dont deux (La Tragédie de P. et Le Chien de mon patron) sont édités en France par Tonkam. On connaît l’imagination sans limite de l’auteure de Ranma ½ ou encore de Mermaid Forest : comédies romantiques et histoires fantastiques sont donc tout naturellement au programme des nombreuses nouvelles qui parsèment sa très prolifique carrière.

Mais parmi ces dernières, ce sont les histoires les plus adultes et réalistes que le Studio Sunrise (la saga Mobile Suit Gundam, Cowboy Bebop) a choisi d’adapter en 2003 sous le titre Rumiko Takahashi Anthologie. Les préoccupations des protagonistes principaux des treize loners de ce recueil animé ont davantage à voir avec celles des personnages de Maison Ikkoku qu’avec celles des héros et héroïnes des autres séries à succès de Rumiko Takahashi. Une fois de plus, son sens aiguisé de l’observation fait mouche et la série met en exergue plus d’un travers de la société japonaise. Cependant, fidèle à elle-même, la mangaka n’en perd jamais sa fibre humaniste, pour notre plus grand bonheur.

rumiko_takahashi_anthologie_04Derrière une apparente légèreté qui fait la part belle à un humour souvent ravageur, Rumiko Takahashi Anthologie s’attarde sur les doutes et les angoisses de ceux que l’on pourrait qualifier d' »individus improductifs », c’est-à-dire en marge de la logique de compétition très dure qui caractérise cette société. Les femmes au foyer, tout d’abord, que l’on ne fait habituellement qu’entrevoir telles de rassurantes figures fantomatiques affairées dans un coin de la cuisine, occupent ici le devant de la scène. Jeunes, moins jeunes ou très âgées, ces femmes mariées, avec ou sans enfant, mènent une vie monotone où le rôle d’épouse se confond totalement avec le métier de servante. Leur quotidien se résume à récurer de fond en comble un appartement de 30m2, passer le balai devant la porte, sortir quelques minutes faire des courses puis rentrer afin de préparer le dîner de leur mari dès quatre heures de l’après-midi, tout cela perpétuellement vêtues d’un tablier qu’elles n’enlèvent que lorsqu’un homme pénètre dans le foyer – généralement le patron de leur mari.

rumiko_takahashi_anthologie_03La vie sociale de ces femmes étant forcément très limitée voire inexistante, elles doivent composer avec les autres femmes de l’immeuble, au foyer elles-aussi et organisées selon une hiérarchie extrêmement rigide qui n’a rien à envier à celle du monde de l’entreprise… ou de la mafia. Deux épisodes, La Tragédie de P et En guise de remerciement, traitent ainsi des brimades subies par une nouvelle venue dans un immeuble régenté par une femme impitoyable. L’autre sujet de préoccupation récurrent de ces femmes concerne bien sûr la présence de l’éternelle belle-mère fouettarde, qui guette l’apparition de la moindre trace de poussière sur les meubles afin de jeter à la figure de la pauvre épouse qu’elle ne mérite pas son fils bien-aimé. L’épisode Dans le pot de fleurs explore cette rivalité d’une manière assez sombre qui rappellerait presque le terrible roman de Sawako Ariyoshi, Kae ou les Deux Rivales, tandis que Le bonheur extra-large joue plus volontiers la carte de l’humour pour aborder ce sujet délicat.

De leur côté, les maris ne semblent pas tellement plus heureux. L’absurdité de cette séparation des rôles proprement stupéfiante fait peser sur eux toute la responsabilité de la famille, les poussant à certaines extrémités habilement distillées à travers diverses histoires d’apparence cocasse, mais en réalité parfois très noires dans le fond. A ce titre, l’épisode Une famille en perdition, où une petite fille soupçonne son père de vouloir entraîner la famille dans un suicide collectif à son insu, en reste le meilleur exemple.

rumiko_takahashi_anthologie_02La servilité du salaryman moyen envers son patron ou ses clients revient régulièrement sur le tapis (La Tragédie de P, La Maison des Poubelles, Le Chien de mon Patron) : par crainte de décevoir ses supérieurs et de risquer de se faire rétrograder, il acceptera n’importe quelle contrainte même si elle bouleverse entièrement sa vie privée et celle de sa famille, et n’hésitera pas bien entendu à mettre à contribution sa femme qui n’a d’autre choix que d’obéir puisque la réalisation de son bonheur – l’achat futur d’un pavillon – dépend entièrement de la situation professionnelle de son mari. Logiquement, Rumiko Takahashi Anthologie aborde aussi le problème du chômage des hommes (Une famille en perdition, Il n’y a que quand tu es là), forcément dramatique à l’échelle individuelle pour les raisons énoncées plus haut.

Le plus étonnant dans tout cela est certainement le fait que l’on ne parvient pas un seul instant à discerner à quelle époque ont été écrites les différentes histoires, pourtant étalées sur près de quinze années, tant les modèles sociaux et familiaux apparaissent immuables au fil des épisodes.

Pour autant, Rumiko Takahashi Anthologie est une série extrêmement fraîche, drôle et poétique. Car l’isolement forcé de ces personnages nourrit leur imaginaire galopant et c’est justement leurs délires réjouissants que nous invitent à partager l’auteure Rumiko Takahashi et le réalisateur Akira Nishimori. Les créatures les plus invraisemblables peuplent ces tranches de vie édifiantes, réconciliant subtilement folklore et modernité. Une bien belle série à découvrir sans plus attendre.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 12 février 2006

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