Critique : ‘Sky Crawlers’, de Mamoru Oshii

0

Avec Sky Crawlers, Mamoru Oshii revient vers l’animation après avoir effectué plusieurs expérimentations live plus ou moins convaincantes. Bien lui en a pris. Son style inimitable sert parfaitement le propos de cette fable allégorique aux multiples lectures qui n’oublie jamais de se laisser apprécier comme un spectacle mémorable en dépit d’un certain manque de rythme. Critique de la société du spectacle et métaphore originale de la condition humaine, Sky Crawlers est aussi un superbe film d’aviation qui s’assume comme tel en nous gratifiant de nombreuses séquences de combat aérien aussi magnifiques que stupéfiantes de réalisme. Tant de passion ne laisse pas indifférent.

sky_crawlers_06Entre deux films live, Mamoru Oshii prenait le temps en 2008 de nous concocter un nouveau film d’animation d’envergure, quatre ans après Innocence: Ghost in the Shell 2. Moins cérébral, moins inaccessible que ce dernier, Sky Crawlers n’en reste pas moins l’une de ces fables allégoriques dont le réalisateur a le secret, qui porte comme les précédentes sa signature reconnaissable entre toutes. Délaissant le cyberpunk pour un univers rétro-futuriste, il nous convie à suivre le quotidien de jeunes pilotes de chasse mobilisés sur une base isolée du reste du monde. A la fois film d’anticipation à portée philosophique et film d’aviation assumé, Sky Crawlers offre un mélange des genres inédit et intrigant qui en fait une œuvre à part dans le genre de l’animation.

L’intrigue de Sky Crawlers nous est dévoilée à travers les yeux innocents d’un jeune arrivant, Yûichi Kannami (joué par Ryo Kase), qui noue rapidement une relation particulière avec sa supérieure, la mystérieuse Suito Kusanagi (jouée par Rinko Kikuchi). Tous deux sont des « Kildren », des individus dont l’apparence est celle d’enfants à la lisière de l’adolescence et dont la raison d’être consiste à se sacrifier dans une guerre sans fin contre une armée ennemie aux motivations opaques.

sky_crawlers_01De manière intéressante, Mamoru Oshii et sa scénariste Chihiro Ito revisitent à leur façon l’idée développée par George Orwell dans 1984, à ceci près qu’au lieu d’adopter le point de vue de la population, ils s’intéressent à celui des militaires engagés dans la guerre imaginaire orchestrée par les différents pouvoirs en place. Comme dans la plupart de ses films, le réalisateur a recours au procédé de la répétition pour brouiller les pistes tout en faisant passer son message désabusé. D’une scène à l’autre, on retrouve parfois des images identiques qui viennent souligner de façon éloquente la vanité de l’existence de ces êtres maintenus dans l’ignorance de la réalité de leur condition. Sky Crawlers se lit comme une charge explicite contre la « guerre-spectacle », thème d’actualité s’il en est, tout en offrant une relecture originale du mythe de Sisyphe.

On pourra reprocher à Oshii le misanthrope de cantonner ses personnages à une dimension purement fonctionnelle. Plus ou moins conscients d’être manipulés, Kannami et Kusanagi ne sont en effet pas plus expansifs que les protagonistes des précédentes œuvres du cinéaste, au point de donner souvent l’impression d’une certaine froideur – un parti pris qui participe sans doute au défaut de rythme dont souffre le film. Pourtant, non seulement cette retenue générale dans les sentiments est porteuse de sens dans un tel contexte, mais elle n’empêche pas ces personnages d’apparaître à la longue très humains dans leur incapacité à communiquer.

sky_crawlers_08La mise en scène extrêmement précise du cinéaste n’y est pas pour rien, de même que l’animation fluide et naturelle qui met en valeur le plus anodin des gestes. Cela étant, si ferveur il y a dans Sky Crawlers, ce n’est pas du côté des « scènes de jeu » qu’il faut la chercher, mais plutôt du côté de l’action.

Au-delà de l’allégorie, Sky Crawlers permet à Mamoru Oshii de cultiver l’ambigüité en affichant une fois de plus sa fascination pour l’imagerie militaire à travers des séquences de combat aérien époustouflantes. Filmées à la manière d’un long métrage en prises de vue réelles, celles-ci affichent un réalisme exceptionnel qui va se nicher jusque dans les moindres détails : des éclaboussures sur la caméra lorsqu’un avion se crashe dans l’eau, la reproduction de la mise au point d’une caméra cherchant à capturer la trajectoire d’un autre avion…

On reste soufflé devant tant de soin, devant tant de passion évidente pour le cinéma d’aviation et pour les engins eux-mêmes. Car le réalisateur ne cède pas à la facilité en utilisant des modèles connus, il s’amuse à en inventer de nouveaux pour les seuls besoins de son film. Mêlant l’ancien – tous les avions possèdent des hélices, parfois situées à des endroits inattendus – et le moderne – un bombardier impressionnant qui évoque furieusement l’avion furtif B-2 – , il compose une flotte cohérente et superbe qui émerge peu à peu comme l’un des personnages principaux du film.

De ces séquences magnifiques émane une poésie qui fait tout le prix de cet ambitieux Sky Crawlers. On souhaite à Mamoru Oshii d’être toujours aussi inspiré.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 26 janvier 2010

sky_crawlers_02

Share.