Critique : ‘Skyland’, d’Emmanuel Gorinstein – Episodes 1 à 13

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Skyland ou le retour de la grande série animée de science-fiction à la française. Dès les premières images, la création originale d’Emmanuel Gorinstein, Alexandre de la Patellière et Mathieu Delaporte nous plonge dans un univers complexe et onirique comme seules les séries d’animation japonaises semblaient capables d’en offrir depuis une bonne vingtaine d’années. La prouesse mérite d’être saluée, d’autant que le pari est tenu haut la main tout au long de ces treize épisodes de Skyland.

2451. La Terre a éclaté en des millions de blocs dérivants, le Skyland, où l’eau, devenue un bien précieux, est rationnée par une puissante dictature du nom de la Sphère. Cachée dans un havre de paix situé dans la périphérie de Babylonia, Mila mène une vie paisible en compagnie de ses deux enfants, Mahad et Lena. Mais les lieutenants de la Sphère finissent par les découvrir et elle n’a d’autre choix que d’envoyer son fils et sa fille rejoindre les derniers résistants, avant de se faire capturer par le leader des Tuteurs, le puissant Oslo, qui convoite les pouvoirs exceptionnels de Lena. Traqués par la Sphère, Mahad et Lena vont devoir traverser de nombreuses épreuves afin de délivrer leur mère…

skyland_01Il faut remonter aux années 80, à la série Il était une fois… l’Espace (Albert Barillé, 1982) ou encore aux majestueuses coproductions franco-japonaise (Ulysse 31, 1981) et franco-américaine (Jayce et les Conquérants de la Lumière, 1985) sorties de l’imagination de Jean Chalopin pour retrouver cet esprit d’aventure et de rêve auquel nous invite Skyland.

Si Skyland se réclame ouvertement du space-opera à la Star Wars, tout comme ses aînés susmentionnés à des degrés divers – ce qui s’explique aisément par l’époque qui les a vus naître – , les temps ont bel et bien changé et la science-fiction animée d’aujourd’hui est davantage ancrée dans les dilemmes actuels que celle de naguère. Plus fantaisiste qu’une série comme Planètes (Gorô Taniguchi, 2004), Skyland n’en partage pas moins avec cette dernière une vision du futur extrapolant les dérives modernes, nourrie par conséquent des préoccupations écologiques les plus brûlantes (la pollution, étendue à l’Espace dans Planètes ; le tarissement de l’eau dans Skyland).

L’une des grandes originalités de la série consiste cependant à prendre pour cadre le ciel infini et non l’Espace, les créateurs ayant envisagé le monde de Skyland comme un vaste océan aérien, à l’intérieur duquel les blocs résultant de la dislocation terrestre flottent ici et là tels des îlots de terre, et où naviguent paisiblement des vaisseaux à l’apparence de somptueux navires. C’est au milieu de ces décors stupéfiants de richesse, de beauté et de précision – du jamais vu dans l’animation télévisée – que les deux héros Mahad et Lena vont poursuivre inlassablement leur quête initiatique.

skyland_11Série d’aventures classique, Skyland ne brille pas forcément par l’originalité de son canevas ni par celle de ses personnages principaux, tous très typés dans le but de ne pas bouleverser les repères d’un public jeune. Mis à part les deux premiers épisodes d’exposition (L’Aube d’un jour nouveau, première et deuxième parties), la plupart des épisodes ne se suivent pas réellement bien que divers éléments y soient disséminés afin de lever le voile sur le passé de certains personnages (les parents des deux héros, notamment) et préparer la résolution de l’intrigue.

S’inscrivant dans une dichotomie on ne peut plus familière, les personnalités de Mahad et Lena s’opposent quasiment en tous points : Mahad est le personnage yang par excellence, tout entier projeté vers l’extérieur, avide d’action, vantard et téméraire, tandis que sa sœur Lena, discrète, sensible et douée de pouvoirs psychiques, incarne au contraire le yin (coïncidence amusante, on retrouve un personnage féminin doté de ce type de pouvoirs dans chacune des séries citées en introduction : Thémis dans Ulysse 31, Mercedes/ »Psi » dans Il était une fois… l’Espace et Flora dans Jayce).

Malgré cette caractérisation simple, les deux personnages bénéficient d’un traitement très cohérent qui assoit leur crédibilité d’épisode en épisode, transcendant peu à peu les stéréotypes de départ. Ceci est particulièrement vrai pour Mahad, dont le côté tête brûlée arrogante et puérile correspond à l’archétype du jeune héros de série d’aventures, mais auquel les scénaristes font pousser le bouchon tellement loin que l’on finit néanmoins par admettre ces caractéristiques comme les manifestations d’une personnalité propre.

skyland_03Les personnages secondaires obéissent eux aussi à des schémas efficaces et immédiatement identifiables, comme le Vecteur, vieux sage du groupe, Cheng, le petit génie de l’informatique, ou encore Aran Cortes, capitaine du Saint-Nazaire et figure paternelle pour les deux enfants en l’absence de leur vrai père, le légendaire Marcus Farell mystérieusement disparu il y a quelques années. Mais pour sympathiques que soient les compagnons de Mahad et Lena, ce sont les méchants qui emportent le morceau par leur originalité et la nuance toute particulière qui leur est conférée. Le très sec Oslo et son bras droit, la redoutable Diwan, s’imposent comme les figures les plus originales et charismatiques du lot et l’on regrette un peu de ne pas les voir plus souvent bousculer la trop bonne ambiance de la série, comme le fait Oslo dans l’épisode Les roches rouges.

Difficile de parler de Skyland sans en évoquer les parti-pris techniques audacieux, tels que la capture de mouvements pour donner vie aux personnages. Le procédé, qui était utilisé avec un succès mitigé dans Appleseed, trouve ici sa pleine justification grâce à un parfait équilibre entre réalisme et stylisation. La plus belle réussite de ce point de vue demeure sans doute Lena, dont les attitudes gracieuses sont à mettre au crédit de Christelle Ouvrad, la comédienne qui l’incarne sur le plateau de capture, mais qui n’en demeure pas moins un vrai personnage de dessin-animé au design mignon et soigné, très bien interprété en post-synchronisation par Alexandra Pic.

Le seul reproche que l’on pourra faire au travail effectué sur les personnages tient dans le rendu rigide des cheveux, un peu gênant dans certains cas – mais une fois de plus, pas en ce qui concerne Lena, l’une des rares à bénéficier de quelques mèches souples qui fluidifient son design. Malgré tout, on préférera toujours cela aux rideaux ondulants qui servaient de tignasse aux héros d’Appleseed.

skyland_10On l’a dit, les décors de Skyland défient toute concurrence télévisée en termes d’ampleur, de minutie et de recherche artistique pure. Le soin extrême qui leur est apporté en toute circonstance, allié au rendu impressionnant de fluidité qui caractérise les personnages et les engins divers, placent la série au coude à coude avec les films d’animations les plus techniquement aboutis. Et c’est d’ailleurs une mise en scène très cinématographique que choisit d’adopter Emmanuel Gorinstein, mettant à profit les possibilités offertes par l’univers tridimensionnel pour renouveler sans cesse les cadrages, toujours dynamiques, sans créer de rupture malvenue entre scènes de dialogues et scènes d’action.

A l’instar de la plupart des films d’animation actuels utilisant la 3D, Skyland lorgne explicitement du côté du cinéma live et ne souffrirait pas le moins du monde d’une projection sur grand écran. Cette volonté d’aller plus loin que la plupart des séries d’animation est palpable dès les tout premiers épisodes et notamment lors d’une scène d’action impressionnante de L’Aube d’un jour nouveau, 2ème partie, au cours de laquelle Mahad combat les Brigs (les robots-soldats de la Sphère) en s’aidant de son boomerang, dans une traversée téméraire qui n’est pas sans rappeler la scène du hall de Matrix.

Soutenue par une vraie ambition artistique, la série Skyland donne un nouveau visage à la saga d’aventures et de science-fiction telle qu’on l’aime. Il lui manque peut-être pour l’instant un peu de souffle et d’intensité dramatique pour susciter l’adhésion totale mais les épisodes suivants viendront peut-être infirmer cette impression.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 24 septembre 2006

> Lire l’interview des créateurs de Skyland

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