Critique : ‘Sword of the Stranger’, de Masahiro Ando

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Hommage vibrant au chambara classique de la grande époque, le film d’animation Sword of the Stranger allie l’émotion d’une histoire d’amitié atypique entre un jeune rônin et un petit garçon intrépide à la fureur de scènes de combats d’une beauté et d’une précision totalement inédites en animation. La passion que voue Masahiro Ando au cinéma en général et au cinéma d’arts martiaux en particulier transpire de chaque plan de ce film de sabre superbement inspiré qui fera date dans l’histoire du genre, à l’heure où l’essence de celui-ci est dévoyée au profit de productions calibrées noyées sous les effets spéciaux.

Avec Sword of the Stranger, le réalisateur est parvenu à exaucer son rêve ainsi que celui des amoureux du genre : faire revivre le cinéma d’arts martiaux dans ce qu’il peut avoir de plus pur et de plus beau. C’est inestimable.

sword_of_the_stranger_24Après un parcours pavé de succès à travers divers festivals internationaux ainsi qu’une sortie modeste mais remarquée sur le territoire américain, Sword of the Stranger, récente production du studio BONES, arrive en France par la grande porte, celle des salles de cinéma. Un traitement plus que mérité, tant ce film d’animation spectaculaire ne ressemble à aucun autre et justifie à chaque seconde d’être contemplé sur grand écran.

Storyboarder, animateur clé ou réalisateur sur des œuvres aussi réputées que Ghost in the Shell, Jin-Roh, Metropolis ou Fullmetal Alchemist, Masahiro Ando ne signe pourtant là que son premier long métrage. Mais il n’est pas hasardeux d’affirmer qu’il s’est d’ores et déjà assuré instantanément une bonne place aux côtés des grands de l’animation japonaise. Coup d’essai, coup de maître.

sword_of_the_stranger_16Depuis quelques années, le chambara a de nouveau le vent en poupe dans le cinéma japonais, du moins en apparence. En réalité, il ne fait la plupart du temps que servir de vague prétexte à faire étalage d’effets spéciaux plus ou moins sophistiqués, pour le meilleur comme pour le pire. L’amateur nostalgique de la grande époque du film de sabre se tournera plus volontiers vers la télévision, et plus particulièrement vers l’animation, pour dénicher les perles du genre – les splendides séries Shigurui et Bakumatsu Kikansetsu Irohanihoheto aux univers respectifs très affirmés, par exemple.

D’une certaine façon, Masahiro Ando vient à point nommé s’engouffrer dans la faille béante qui s’est peu à peu creusée dans le cinéma japonais contemporain, celle que constitue l’absence presque totale de vrai grand film d’arts martiaux, qui plus est à l’heure où le cinéma de Hong Kong ne produit plus rien de bien enthousiasmant non plus en termes d’action pure.

sword_of_the_stranger_04Le premier sentiment qui nous envahit en découvrant la première scène d’action de Sword of the Stranger est celui d’une plénitude retrouvée, sentiment révélateur d’un manque dont on n’avait plus vraiment conscience alors qu’il était bel et bien tapi là, attendant patiemment d’être comblés. L’émouvante réussite du film vient de ce qu’il parvient à chaque instant à transcender le medium de l’animation pour s’imposer comme un grand film de sabre et, au-delà, comme un grand film de cinéma, tout simplement.

L’amour inconditionnel de Masahiro Ando pour le cinéma transparaît dans chaque scène, dans chaque plan de Sword of the Stranger. Des rencontres étonnantes entre un jeune rônin blasé et un gamin abandonné et avide d’apprendre, la littérature et le cinéma japonais en ont déjà offertes des mémorables, à commencer par celle de Takezô alias Miyamoto Musashi et du jeune Jôtaro dans La Pierre et le sabre de Eiji Yoshikawa.

L’intrigue de Sword of the Stranger se situe quelques décennies plus tôt, au XVIème siècle, vers la fin de l’ère Sengoku, période chaotique de l’histoire de l’archipel caractérisée par des guerres de clans incessantes en l’absence de pouvoir central. Le petit garçon s’appelle Kôtaro, et il fait la connaissance d’un samouraï errant dans une bicoque abandonnée après avoir échappé à ses assassins. Le jeune homme, qui se prétend « sans nom », le prend rapidement sous son aile ainsi que son fidèle chien Tobimaru. Mais Kôtaro continue d’être la cible de mystérieux émissaires chinois qui voient en lui la clé d’un rituel occulte censé procurer l’immortalité.

A partir de ce canevas a priori simple, le scénario de Fumihiko Takayama (RahXephon) déploie toute sa subtilité pour atteindre le parfait équilibre entre drame et action sous la direction passionnée de Masahiro Ando. En cela, Sword of the Stranger évoque très naturellement les chambara généreux du grand Akira Kurosawa, ne serait-ce que pour son traitement très humaniste des personnages. A voir évoluer Kôtaro, son chien et le rônin sans nom, on a la sensation de se trouver devant de vrais acteurs et non devant des personnages animés selon des codes prédéfinis.

Cette particularité tient à la réalisation même de Masahiro Ando, qui délaisse constamment les multiples tics propres à l’animation japonaise pour adopter un langage totalement cinématographique, comme s’il avait planté sa caméra dans un décor réel et observait ces êtres dans leur intimité. Le réalisme du trait, la fluidité de l’animation jusque dans les moindres gestes des personnages, la richesse de leurs expressions faciales, l’utilisation volontaire d’une palette de tons presque monochrome achèvent d’ancrer le film dans le sillage des grands films d’époque. Émerge de ce parti-pris iconoclaste une chaleur humaine inattendue tandis que les liens d’amitié se resserrent entre les deux laissés pour compte de ce monde hostile.

On peut en dire autant de l’action, qui balaie à peu près tout ce qui s’est fait jusqu’à présent en animation dans le seul domaine des combats de sabre – les fameuses OAV de Kenshin le vagabond de Kazuhiro Furuhashi ont enfin trouvé leur challenger en la matière. Filmés selon un point de vue subjectif d’une rare audace, les combats de Sword of the Stranger libèrent une énergie pleine d’une beauté sauvage telle qu’on n’en avait pas goûté depuis The Blade de Tsui Hark, référence ultime s’il en est. L’ombre de Kihachi Okamoto plane elle aussi sur ces concentrés d’adrénaline jouissifs – Le Sabre du Mal notamment, dont le climax reste dans les mémoires comme un monument incontournable de bestialité sublime.

La virtuosité des angles de caméra, qui voient les adversaires fondre sur le spectateur dans une débauche de mouvements à l’esthétique minutieusement calculée, est source d’un plaisir constamment renouvelé à l’origine duquel le choix de l’animation trouve tout son sens. Car il paraît évident que certains plans auraient été parfaitement impossibles à tourner en prises de vue réelles ; il est d’autant plus réjouissant de les voir mis en scène avec autant d’inventivité, le tout soutenu par un graphisme d’une précision irréprochable.

Si toutes les scènes d’action font appel à des situations variées aussi excitantes les unes que les autres, le réalisateur nous réserve à ce titre en guise de bouquet final un combat époustouflant faisant intervenir les lois de la gravité, qui s’avère à la fois être d’une complexité inédite en animation, mais qu’elle seule peut cependant autoriser. C’est là tout le génie de Masahiro Ando, qui concrétise avec Sword of the Stranger rien moins que le rêve des amoureux de cinéma d’arts martiaux.

Caroline Leroy

Article publié le 15 avril 2009 sur Filmsactu.com

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