Critique : ‘Texhnolyze’, de Hiroshi Hamasaki – Ep. 1 à 11

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Difficile de ne pas bondir d’enthousiasme à la vision du générique de début de Texhnolyze. Tout d’abord, parce que ce générique compte en soi parmi les plus imparables de toute la japanimation, véritable maëlstrom hystérique et virtuose d’images saisissantes, transcendé par le formidable morceau techno de Juno Reactor, Guardian Angel. Mais aussi parce l’association des noms qui tombent les uns après les autres durant ce court laps de temps se trouve être porteuse des promesses les plus folles.

Production des studios Madhouse (Perfect Blue, Millennium Actress, X TV), la série allie une fois de plus les talents du scénariste Chiaki J. Konaka, juste avant qu’il ne se lance dans l’aventure Marebito (Takashi Shimizu), et du génial character designer Yoshitoshi Abe, tous deux impliqués de très près dans le succès du mémorable Serial Experiments Lain. Si l’on ajoute à cela la participation à la musique du compositeur de Jin-Roh, Hajime Mizoguchi, le tableau s’illumine encore de mille feux. Le plus beau, c’est que la série honore ces attentes avec panache, et ce dès les premiers instants.

texhnolyze_09Lux est une cité expérimentale souterraine dont l’existence a depuis longtemps été oubliée par le monde d’en haut. Les gangs se partagent son territoire, parmi lesquels le plus puissant demeure l’Organo, dirigé par un jeune caïd du nom de Ohnishi. Mais l’arrivée de Yoshii, venu de la surface et animé de motivations plus qu’ambiguës, va contribuer à bouleverser ce fragile équilibre. Au même moment, Ichise, un jeune boxeur réfractaire aux injonctions des parieurs véreux, se retrouve brutalement rattrapé par ces derniers qui l’amputent d’un bras et d’une jambe. Recueilli puis soigné par une jeune médecin spécialiste du « Texhnolyze », technologie permettant de remplacer les membres amputés par leurs équivalents cybernétiques, Ichise ne tarde pas à s’échapper. Son chemin croise celui de Ran, une mystérieuse enfant capable de lire l’avenir…

Oeuvre cyber-punk ambitieuse, Texhnolyze s’inscrit dans un univers dystopique barbare et fascinant. Le premier épisode (Rogue 01: Stranger), d’une maîtrise éblouissante, résume à lui seul les partis-pris narratifs et esthétiques radicaux de cette série hors-norme. Pas une seule parole ne sera prononcée jusqu’à la onzième minute, laissant le champ libre à toutes sortes d’expérimentations visuelles et sonores aussi déroutantes que parfaitement cohérentes. Cadrages susceptibles de basculer à tout moment, torsion des images, fourmillements intermittents, bruits non identifiés surgis de nulle part, tout concourt à l’entreprise de déstabilisation du spectateur durant ces vingt-six minutes aussi riches qu’énigmatiques. Le temps nécessaire pour poser l’air de rien les bases solides de la suite puisque cette entrée en matière dans l’univers dissonant de Texhnolyze réunit les quatre personnages principaux de la série.

texhnolyze_08Le fil conducteur au milieu de ce dédale, c’est Ichise, un jeune boxeur oscillant entre accès de rage incontrôlée et passivité extrême et dont on nous invite à partager l’errance et la confusion, le long des sombres couloirs crasseux de la cité de Lux – Lukuss en version originale. Sa vie va se disloquer durant les toutes dernières minutes de Stranger, avec la terrible mutilation dont il est victime. Les capacités d’auto-régénération des habitants de Lux s’étant fortement dégradées au fil des générations, les amputations représentent désormais la punition suprême, celle que l’on assène sans pitié à ses ennemis afin de les réduire à néant.

A moins, bien sûr, d’avoir les moyens de se payer de nouveaux membres issus du « Texhnolyze », comme c’est le cas des rares et heureux privilégiés qui peuplent cette étrange cité – des gangsters pour la plupart, comme Ohnishi – et dont Ichise ne fait visiblement pas partie. Alors que son existence semble se résumer à la seule survie, c’est paradoxalement à partir du moment où son corps reçoit puis accepte la cybernétisation que son esprit va commencer à s’humaniser, tout doucement.

Choisi au détour d’une ruelle par une jeune scientifique avide d’expérimentations, il se voit offrir cette seconde naissance lors d’une scène par ailleurs très sensuelle et envoûtante (Rogue 03: Texhnophile). Tandis que l’animal sauvage recroquevillé sur lui-même, incapable ou presque de s’exprimer autrement que par des halètements furieux, va se redresser, prendre le contrôle de ses pulsions et se risquer à prendre la parole, la narration des épisodes se fait plus fluide.

Pourtant, dans le même temps, la cité de Lux sombre petit à petit dans le chaos, attaquée de l’extérieur et minée de l’intérieur. C’est l’amorce des deux trajectoires opposées de Ichise et de la cité que ces onze premiers épisodes de Texhnolyze nous proposent de suivre, même si les trois autres personnages vont être amenés à jouer eux aussi un rôle clé dans la réalisation du destin de la cité oubliée.

Si Yoshitoshi Abe est responsable des sublimes illustrations originales de la série, c’est à Shigeo Akahari que revient le mérite du character design définitif. Texhnolyze repose cependant bel et bien sur les dominantes de couleurs chères au créateur d’Ailes Grises, privilégiant le bleu, le vert, l’ocre et le marron, que viennent régulièrement rehausser des traînées de couleurs chaudes – le rouge vif. Ce travail graphique exceptionnel, effectué aussi bien sur les personnages que sur les décors, participe au même titre que la musique à créer toute l’ambiance de cette ville, lui permettant d’accéder au statut de personnage à part entière. De longs plans contemplatifs capturant les recoins de Lux émaillent à de nombreuses reprises les épisodes, moments portés par les envoûtantes sonorités de la musique expérimentale de Keishi Urata.

Et si la couleur très originale de certains instruments peut sembler vaguement familière, c’est parce qu’Urata n’est autre que l’architecte du son de l’inoubliable bande-originale d’Akira (Katsuhiro Otomo), jouée par le Geinoh Yamashirogumi. Dans Texhnolyze, ses morceaux alternent avec le violoncelle mélancolique de Hajime Mizoguchuchi et viennent servir un découpage extrêmement sophistiqué.

Toutes ces remarquables qualités font de Texhnolyze l’une des séries animées les plus fascinantes de ces dernières années.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 20 mars 2006

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