Critique : ‘Tokyo Babylon’, de Kôichi Chigira – OAV 1 & 2

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Tokyo Babylon est une œuvre exceptionnelle. Tout d’abord, parce qu’elle marque les débuts officiels du studio Clamp tel qu’on le connaît aujourd’hui, ce collectif rassemblant quatre des plus grandes dames du monde du manga et dont le succès ne s’est jamais démenti depuis lors. Ensuite, parce que ce récit, qui compte seulement sept tomes publiés entre 1991 et 1993, reste à ce jour leur travail le plus fascinant, le plus extraordinaire. Rares sont les mangas que l’on se délecte à relire inlassablement avec le même bonheur ; Tokyo Babylon en fait partie, et ce même si l’on en connaît d’avance le dénouement étourdissant.

tokyo_babylon_03La beauté et la pureté du graphisme de Mokona Apapa, les nuances infinies des trames utilisées, la mise en page incroyablement cinématographique, la profondeur et le caractère visionnaire du scénario de Nanase Ohkawa, chaque tome, chaque page, chaque case de Tokyo Babylon est un véritable délice. « Sauver Tokyo la mégalopole » (« A Save Tokyo City Story« ), tel est le leitmotiv affiché en accroche de chaque volume et développé au travers de cette œuvre fantastique à très forte connotation sociale. L’histoire de Subaru, jeune Maître du Yin et du Yang, de sa sœur jumelle Hokuto et de leur ami vétérinaire Seishirô Sakurazuka, résonne en écho à la lente dégénérescence de la mégalopole et à l’agonie de ses habitants englués dans la solitude. L’attention est ainsi portée sur tous les laissés pour compte de la société de consommation, ceux pour qui le temps s’est arrêté à jamais, soit parce qu’ils sont trop naïfs, soit parce qu’ils sont trop vieux ou trop vulnérables. Et c’est à Subaru qu’incombe la lourde tâche d’encaisser cette souffrance incommensurable, au risque de s’y perdre lui-même.

Quand Madhouse s’attelle en 1992 à une adaptation du manga à travers une première OAV, celui-ci n’est pas encore achevé. C’est sans doute ce qui explique que cet épisode de 45 minutes, réalisé par Kôichi Chigira (Brave Story), soit si éloigné de l’ambiance de l’œuvre originale, la réduisant à une simple enquête policière impliquant les forces occultes, sans chercher à aller plus loin. On ne peut d’autre part s’empêcher de noter à quel point le character design de Kumiko Takahashi est à mille lieues du trait raffiné de Mokona Apapa, ce qui surprend de la part d’un studio réputé pour la qualité de ses films et séries. Deux ans plus tard, une deuxième OAV de 55 minutes voit le jour, toujours dirigée par Chigira, dont on attend cette fois une adaptation plus fidèle, plus respectueuse des enjeux si finement traités par Clamp. Là encore, la déception est au rendez-vous. Exceptées les premières minutes qui esquissent de façon prometteuse l’étrange relation qui unit Subaru et Seishirô, la suite s’avère être une autre histoire originale vaguement inspirée de l’univers de Tokyo Babylon.

tokyo_babylon_02A l’issue de ces deux OAV, une chose est certaine : le manga méritait une série de treize épisodes, soit de quoi lui permettre de distiller son atmosphère troublante et déployer ses riches thématiques avec soin, en prenant son temps. Une série de la classe du superbe X de Yoshiaki Kawajiri qui transpose l’autre manga phare de Clamp et suite de Tokyo Babylon (on y retrouve Subaru et Seishirô avec quelques années de plus). Du point de vue de l’adaptation, les deux OAV de Tokyo Babylon ne tiennent pas la route. Que valent-elles par-delà ces considérations ?

On passera rapidement sur la première OAV, qui décidément ne force pas l’enthousiasme tout en restant efficace dans sa narration. Il y est question de meurtres maquillés en accidents, dans lequel est systématiquement impliqué un membre clé d’un grand groupe immobilier. Il n’est guère difficile de deviner comment tout cela va se terminer, malgré l’intervention d’une jeune femme imprudente qui cède à son désir de vengeance en invoquant les forces obscures. Ici, Subaru est réduit à sa seule activité d’Omnyôji et Seishirô ne fait que de la figuration.

tokyo_babylon_01La deuxième OAV est plus intéressante. Elle est non seulement plus longue, mais Mirei, la femme que rencontre Subaru au détour d’une sordide affaire criminelle, possède des pouvoirs à même de pimenter l’intrigue : elle peut lire dans le passé grâce à un simple contact avec les objets. Cette particularité donne lieu à quelques scènes réussies et permet à notre ami de s’affirmer davantage dans son rôle comme dans sa capacité à devenir le confident d’autrui. Si les interventions de la pétillante Hokuto Sumeragi renvoient maladroitement à ses facéties dans le manga, Seishirô s’en tire un peu mieux malgré un temps de présence limité à l’écran. Mais Subaru reste le seul des trois à se voir accorder une réelle importance en dépit d’enjeux personnels très circonscrits à cette histoire en particulier.

L’un des autres points forts de l’OAV 2 de Tokyo Babylon n’est autre que l’ambiance musicale composée par Machihisa Honda, qui est simple certes, mais non dénuée de mystère. Elle permet en tout cas à l’intrigue de décoller un peu au-delà de la simple traque policière, donnant même à espérer – en vain – une suite.

Soyons clair : les deux OAV de Tokyo Babylon ne rendent pas un seul instant justice au chef-d’œuvre du studio Clamp. La première réaction d’un admirateur de l’œuvre originale pourrait même bien être le rejet pur et simple. Passé le choc de la découverte, force est de constater que ces épisodes originaux se laissent malgré tout suivre sans peine grâce au personnage de Subaru, qui ressort nettement de ces aventures, et à une ambiance musicale plutôt réussie. La deuxième OAV s’impose à ce titre comme la plus aboutie des deux, d’autant qu’elle est servie par un scénario moins prévisible. Il n’en demeure pas moins que Tokyo Babylon, le manga, méritait une série à part entière et non un traitement superficiel de son concept de départ.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 21 janvier 2009

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