Interview de Michael Arias, réalisateur d’Amer Béton

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Au cours du mois de février 2007, nous avons eu la chance de rencontrer Michael Arias, le réalisateur américain du splendide film d’animation japonais Amer Béton, que l’on peut découvrir dans les salles françaises depuis le mercredi le 2 mai. C’est avec une extrême gentillesse qu’il a accepté de revenir en détail sur la genèse et le contenu de son premier film.

Caroline Leroy : Quand avez-vous lu le manga Amer Béton de Taiyo Matsumoto pour la première fois, et quelle a été votre impression ?
Michael Arias : C’était il y a environ onze ans. Après avoir vécu trois ans au Japon, je suis finalement retourné aux Etats-Unis. Mais au bout de deux ans, l’un de mes amis a été frappé par une terrible tragédie familiale. Je suis donc reparti à Tokyo afin de l’aider à surmonter cette épreuve. Comme nous étions tous les deux sans emploi, nous passions mon temps à fumer des cigarettes sur son balcon, au septième étage, tout en observant les immenses chantiers de démolition situés de l’autre côté de la rue. Nous sommes restés près de quatre mois ainsi. Mon ami possédait une importante collection de mangas et j’ai fini par lui demander de m’en recommander quelques-uns. Il m’en a aussitôt tendu un et il a ajouté qu’il me ferait pleurer. En découvrant la première image, qui montre les deux garçons en train de contempler la ville, juchés sur un poteau téléphonique, j’ai eu comme un choc : c’était nous ! Vers la fin du manga, lorsque c’est au tour des yakuzas de se retrouver au sommet d’un immeuble à discuter des changements inéluctables que subit la ville, j’ai de nouveau ressenti cette impression. L’ambiance qui régnait à l’époque à Tokyo était très étrange. Les attaques au gaz empoisonné avaient eu lieu dans un voisinage proche du nôtre et nous voyions trois hélicoptères patrouiller en permanence au-dessus de nous. C’était aussi l’époque du tremblement de terre de Kobe. Tout cela mis bout à bout, j’avais le sentiment que le sol était en train de disparaître devant nous. J’aime la façon dont l’histoire d’Amer Béton questionne notre vision de l’avenir, nos convictions et ce qui compte réellement à nos yeux. Ces thématiques m’ont semblé très ancrées dans la réalité.

amer_beton_04Pourquoi le projet a-t-il été si long à se monter ?
A l’origine, je n’avais pas l’intention de faire un film à partir de ce manga. Je faisais des essais avec le logiciel d’animation que j’étais en train de créer et j’avais réalisé une petite démo. Je l’ai montrée à quelques personnes, parmi lesquelles se trouvait Taiyo Matsumoto. Je pensais la produire et en superviser les effets digitaux. J’ai demandé à Koji Morimoto, qui est un ami mais aussi un réalisateur d’animation exceptionnel, de diriger ce projet et de voir ce qu’il pourrait faire avec les effets spéciaux. Nous avons travaillé dessus pendant deux ans environ, pour aboutir à un pilote d’une durée de cinq minutes. C’est à ce moment-là seulement que nous avons évoqué la possibilité d’un long métrage. Malheureusement, nous ne sommes pas parvenus à réunir l’argent nécessaire, du fait de l’instabilité financière de la société de production. Par la suite, nous nous sommes lancés dans Animatrix qui nous a mobilisés pendant trois ans. Morimoto avait d’autres projets en tête et s’est peu à peu désintéressé d’Amer Béton. De mon côté, je m’étais mis à écrire le scénario avec mon ami Anthony (Weintraub). Nous étions de plus en plus impliqués. Quand Animatrix s’est finalement achevé, Morimoto travaillait déjà sur autre chose. Mais il s’était aperçu que j’étais complètement obsédé par Amer Béton et il a fini par me convaincre de le réaliser moi-même. Ma co-productrice sur Animatrix, Eiko (Tanaka), m’a encouragé dans cette voie en me proposant les services de son studio d’animation. Ma famille s’y est mise aussi. Je n’avais jamais vraiment souhaité devenir réalisateur. J’avais collaboré avec plusieurs grands réalisateurs, et il me semblait qu’il s’agissait d’un travail très pénible. Au bout du compte, entre le début et la fin de la production d’Amer Béton, il s’est écoulé presque quatre ans !

Bien que le film comporte de nombreux plans en 3D, il se rapproche visuellement d’un film d’animation traditionnel. Était-ce votre intention ?
Mon souhait était non seulement que le film paraisse le plus artisanal possible, mais que l’on se sente immergé dans un tableau. Comme lorsqu’on est enfant et que l’on joue au petit train en se plaçant juste à côté, au niveau du sol : même s’il s’agit en réalité de jouets que l’on déplace soi-même, tout cela nous semble totalement réel. L’idée était que le film plonge de cette façon le spectateur dans un univers parallèle, qu’il ressemble à un documentaire filmé à l’intérieur d’un coffre à jouets. Nous avons dû par conséquent réfléchir à des moyens concrets d’obtenir cet effet.

Les décors sont extrêmement détaillés, de même que les expressions faciales des personnages, plus soignées que dans la moyenne des animations japonaises. Comment êtes-vous parvenus à combiner les deux, sans que l’ensemble donne l’impression d’être trop chargé ?
Je n’étais pas certain que ce mélange fonctionne. D’un côté, il y avait ces personnages au design et à la couleur de peau très simples, et de l’autre, ces décors tridimensionnels extrêmement réalistes. En ce qui concerne les expressions faciales des personnages, le mérite en revient aux animateurs de première classe avec lesquels j’ai travaillé. Ils envisagent leurs personnages en exécutant de véritables performances d’acteurs. Tous possèdent sur leur bureau un petit miroir qui leur permet de mimer les expressions et de s’en inspirer pour dessiner. Pour les décors, j’avais l’un des meilleurs directeurs artistiques dont on puisse rêver, Shinji Kimura. Il venait juste de terminer Steamboy, qui se déroule à Manchester aux alentours de 1890, et dont tous les décors sont dans les tons gris. Dès le début d’Amer Béton, je lui ai expliqué que la ville serait la star du film. Il m’a répondu qu’il voulait utiliser beaucoup de couleurs. Cela lui faisait l’effet d’un véritable retour à la vie car Steamboy avait été un projet très éprouvant. Nous avons longuement réfléchi à l’intégration de ces personnages dans un tel décor et le résultat s’est avéré plutôt intéressant.

amer_beton_08On peut remarquer sur la plupart des immeubles des statues de divinités asiatiques. Il est d’ailleurs plusieurs fois question de Dieu dans le film…
Je ne suis pas croyant. Mais il arrive cependant que l’on se mette à penser en termes très spirituels lorsqu’on ne sait pas de quelle manière appréhender un bouleversement soudain. C’est le cas de ces personnages qui essayent de s’adapter à un monde qui change un peu trop vite. Il s’agit d’un sentiment spirituel qui n’est pas à proprement parler religieux, et qui était déjà palpable dans le manga. Dans le film, il sert à exprimer le sentiment qu’ont les enfants de ne pas maîtriser ce qui se passe autour d’eux.

Entre Noir et Blanc, quel est celui dont vous vous sentez le plus proche ?
Pendant l’écriture du scénario, Blanc m’apparaissait de manière évidente comme le héros du film. Mais dès que la production a démarré, je me suis rendu compte que l’histoire qui était contée n’était pas celle de Blanc mais celle de Noir. Dans une certaine mesure, c’est aussi celle de Kimura, le jeune yakuza. Ce sont eux que l’on voit grandir, s’adapter et changer. Quant à Blanc, aux yakuzas plus âgés, au Serpent et au Minotaure, ils restent ce qu’ils sont. En somme, on aspire tous à être Blanc alors qu’à l’intérieur, on ressemble à Noir. En réalité, Noir penche plutôt vers le gris. Il est en quelque sorte coincé entre Blanc et le Minotaure et il tâtonne pour trouver sa voie. Comme la plupart des êtres humains, il a des faiblesses et il va parfois trop loin. Pour ces raisons, c’est à lui que je m’identifie à présent. Finalement, on est incapable de dire exactement à quoi ressemblera un film avant de l’avoir fini. Il est merveilleux de pouvoir collaborer avec un très vaste groupe d’artistes pendant une période aussi longue, car le projet évolue constamment. Tout ce qu’il y a dans le film, je l’ai imaginé. Et pourtant, le résultat s’avère beaucoup plus complexe que ne l’était ma vision de départ. J’avais des idées très précises en ce qui concerne l’atmosphère, les couleurs, les musiques, les voix, mais en les mettant en pratique, elles ont évolué vers quelque chose d’inattendu.

Le film dégage l’idée très forte d’un monde en proie au déséquilibre. A ce sujet, il est frappant de constater qu’il n’y a quasiment aucune femme dans cette histoire.
Dans le manga de Taiyo Matsumoto, il n’y pas de personnage féminin, ou presque. Tout juste aperçoit-on quelques dames âgées.

La fiancée de Kimura exprime d’ailleurs le vœu que son futur enfant ne soit pas un garçon. Cela a-t-il un rapport avec le déclin de la ville ?
J’avoue que je n’ai jamais envisagé les choses de cette façon. Je sais pour quelles raisons Matsumoto ne dessine jamais de personnages féminins, du moins parmi les personnages principaux. Tout d’abord, il aime parler d’amitié pure, idéalisée, de relations fraternelles. Une autre raison est qu’il ne sait tout simplement pas dessiner les femmes. Mais la fiancée de Kimura est un personnage très important, ne serait-ce que parce qu’elle prononce cette réplique que vous évoquez. Une réplique presque shakespearienne, dont la portée est très profonde. A présent que j’y pense, j’ai toujours perçu Blanc comme l’incarnation de la « part féminine » de l’univers : la dimension yin, maternelle, créatrice. A l’opposé, le Minotaure représente la part destructrice.

amer_beton_02A propos du casting, vous avez au générique plusieurs acteurs japonais connus : Yusuke Iseya, Min Tanaka, Nao Omori… Comment les avez-vous choisis ?
Je voulais que le casting principal ne soit composé que de novices en matière de doublage, et non de professionnels. Pour tout dire, j’ai même failli recruter deux gamins dans la rue pour leur faire répéter quelques répliques chaque soir, mais je n’en ai pas eu le temps. J’ai donc décidé d’engager des comédiens de cinéma. Les doubleurs d’animation ont une approche très spécifique, ils font en sorte que leur voix soit proche du personnage, que leurs répliques concordent avec les mouvements des lèvres. Cela limite leur champ de compétence : à moins que l’on ait affaire à un comédien exceptionnel, leurs voix donnent l’impression d’être interchangeables d’une série à l’autre. J’ai pensé que si l’on réunissait des gens dont c’est la première incursion dans le domaine, on obtiendrait une énergie étrange, à la fois nerveuse et spontanée. J’ai choisi Kazunari Ninomiya, qui joue Noir, et Yu Aoi, qui joue Blanc, en écoutant une multitude d’enregistrements de jeunes acteurs. Quand j’ai commencé à travailler sur Amer Béton, c’étaient de parfaits inconnus. Ils sont devenus des stars peu de temps après. Je me suis aperçu que j’avais déjà vu Yu Aoi sans le savoir dans un très beau film de Shunji Iwai, Hana and Alice. Ninomiya, quant à lui, était fou du manga de Taiyo Matsumoto, il l’emmenait partout avec lui depuis qu’il avait treize ans. En ce qui concerne les autres, j’adorais la manière de danser de Min Tanaka mais je ne savais pas qu’il était acteur de cinéma, jusqu’à ce que je voie Le Samouraï du Crépuscule de Yôji Yamada. Son personnage y est très proche de celui qu’il interprète dans Amer Béton, Suzuki : un homme peu recommandable qui a beaucoup vécu mais qui veut recommencer à zéro. J’avais remarqué Yusuke Iseya dans le film Honey & Clover, qui est adapté d’un manga et qui est l’œuvre du distributeur de mon film. Enfin, Nao Omori jouait dans une série télévisée avec Yu Aoi et se trouvait être lui aussi un fan du manga. Comme vous le voyez, tout s’est fait par le jeu des rencontres.

Le film a beau comporter plusieurs scènes de violence, ce n’est pas cet aspect qui reste en tête, mais davantage le message qu’il transmet ainsi que la poésie qui en émane. Était-ce voulu ?
Le film possède effectivement différents niveaux de lecture. Quand j’ai commencé à travailler dessus, j’étais célibataire. Aujourd’hui, j’ai une famille, deux petits garçons, comme Noir et Blanc, et cette histoire résonne en moi très différemment. L’une de ses grandes qualités tient dans le fait qu’elle pose davantage de questions qu’elle ne donne de réponses. Et à mesure que vous changez, elle semble évoluer au même rythme. J’espère que le film aura ce même pouvoir.

Quels sont vos prochains projets ?
J’ai envie de tourner un film live. Amer Béton a nécessité quatre années de production, ce qui est très lourd. Il est très difficile de rester en permanence dans le même état d’esprit sur une période aussi conséquente. Je voudrais tenter autre chose, de préférence un film simple, sans effets spéciaux.

Propos recueillis par Caroline Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 1er mai 2007

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