Interview des créateurs de ‘Skyland’

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Le premier coffret de la série d’animation Skyland sortait le 4 octobre 2006 dans les bacs DVD. Le réalisateur et créateur de la série Emmanuel Gorinstein, les scénaristes et co-créateurs Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte ainsi que le character designer Bertrand Gatignol ont accepté de dévoiler les secrets de fabrication de Skyland, dans une ambiance animée et détendue.

Caroline Leroy : Quelle est l’origine de Skyland ? Est-ce que la série part d’un concept précis ou de cette vision de Paris que vous évoquiez dans les suppléments du coffret ?
Emmanuel Gorinstein : La vision de Paris était intégrée dès le départ dans une idée très générale qui concernait toutes les terres : celle de la déstructuration de la Terre, et non sa destruction – il y a une nuance. Il me paraissait très intéressant d’imaginer que la Terre se sépare d’elle-même parce que les humains se séparent d’eux-mêmes. Il ne pouvait donc pas s’agir d’une explosion ou d’un cataclysme dans le sens « fin du monde », mais plutôt d’une déstructuration rapide sur l’échelle de l’histoire mais relativement lente en tant que phénomène. Lorsque j’ai commencé à travailler les premières esquisses, c’est Paris qui m’a en premier lieu inspiré. Cette ville est une source d’inspiration pour les artistes depuis très longtemps. J’ai commencé par dessiner un lieu très urbain auquel j’ai soustrait les rues, ce qui séparait les gens. Tout naturellement, j’imaginais des passerelles, des ponts qui devaient être rajoutés pour essayer de reconstituer des liens entre ces êtres humains qui, malgré tout, essayaient de garder des connexions. Le résultat a été cette architecture de fourmilière dans un Paris qui n’a plus de base et la réflexion a consisté ensuite à déterminer en quoi ce nouveau contexte terrien modifiait les décors.

skyland_15Les blocs de Skyland sont très différents les uns des autres, ils vont de la grande ville au petit village campagnard.
Emmanuel Gorinstein : A partir de Paris, le concept s’est étendu à d’autres décors non urbains, au désert ou à la campagne : à chaque fois qu’il y a un lieu de vie humaine, un petit village, il est isolé sur son petit bloc. La recherche d’illustrations a permis de créer des petits îlots de vie très fortement poétiques, avec une petite ferme, avec cette petite éolienne qui revient toujours et les vaches qui continuent à manger leur herbe. En se penchant sur la moindre illustration de Skyland, on constate que la vie continue alors que le contexte n’est pas du tout le même que celui que nous connaissons. Et l’on se demande immanquablement comment les êtres humains font pour communiquer d’une île à l’autre. En enlevant tous les concepts de territoire, de frontière, on ne garde qu’une maille de réseau entre les êtres humains et leurs rapports se trouvent par là-même magnifiés. Tout cela crée une sorte de matrice, de décor, sur lequel on a tissé avec Matt et Alex une histoire qui devait tenir compte de ces nouvelles fondations. Pour un illustrateur, le concept est infini puisqu’il consiste à décliner ce « look Skyland » où tout le monde est logé à la même enseigne.

A partir de ce concept précis, quelles ont été les différentes étapes pour parvenir à l’élaboration d’une série d’animation?
Alexandre de la Patellière : Matthieu (ndlr : Delaporte) et moi avions découvert le travail d’Emmanuel au moment de Renaissance, alors que nous n’étions pas sur Paris. Le producteur Aton Soumache nous avait montré ses illustrations de New York – il vivait là-bas, à l’époque – et nous les avons trouvées très belles et intéressantes. On s’est rencontré plus tard au sujet de l’univers éclaté de Skyland : il y avait Paris, mais aussi ces idées de villes-gruyères, de morceaux de terre en déliquescence. En tant que scénaristes, on a commencé à réfléchir sur l’ingénierie de ce monde : comment vit-on, qui vit, quelles sont les richesses, est-ce que c’est l’eau… Les protagonistes principaux sont nés ensuite autour de tout ça.
Emmanuel Gorinstein : A l’époque, excuse-moi de t’interrompre, le concept que j’avais en tête était un énorme amalgame d’idées et d’influences. Même s’il tendait vers une dimension trop messianique, on y trouvait déjà les moines lumière, ainsi qu’une vision de l’évolution de l’humanité au lendemain du cataclysme. Je ne sais plus si j’avais imaginé la dictature de l’eau, je crois que cette idée vient de l’un de vous, mais l’humanité telle que je l’envisageais était bel et bien régie par une forme de dictature. Constatant cela, un cercle de scientifiques ou d’hommes d’action s’était réuni pour essayer de relancer l’Histoire, réalisant que l’humanité était revenue au degré zéro, qu’elle ne fonctionnait plus. Cela rejoint ce dont je parle dans les bonus, cette peur d’une déliquescence du monde actuel, de ce qui forge les liens dans une société. On entre là dans un terrain un peu plus politique, hors du contexte de la série, dans un sentiment qui est fort en France en ce moment.
Alexandre de la Patellière : On s’est donc servis de la grande paranoïa d’Emmanuel… (rires)

skyland_14Emmanuel Gorinstein : Le cercle de personnes dont je viens de parler tentait de réunir à nouveau les êtres humains et avait pour ce faire créé de toutes pièces une religion. C’est de là que vient le personnage du nom de rémanent, qui doit intervenir un peu plus tard dans la série. Ce personnage est une sorte d’anti-héros parfait, un peu comme l’Incal de Moebius. Il n’a rien à voir avec les arcanes du pouvoir et va, tout d’un coup, se retrouver forcé d’incarner un personnage mythique inventé de toutes pièces, ce qui va complètement le transformer en retour. Et plus les gens croiront en lui, plus il acquerra du pouvoir, voire des pouvoirs surnaturels. Mais je n’arrivais pas à aller au-delà, on entrait au bout du compte dans un schéma trop messianique. Matt et Alex ont complètement refaçonné le concept.
Alexandre de la Patellière : L’une des idées les plus fortes, dès l’origine, c’était la poésie qui émanait de cet univers très riche qui respire par tous ses pores la science-fiction, alors que tous les codes utilisés sont ceux de notre monde contemporain. Les principaux axes de réflexion ont concerné la préservation de la culture et la reconstruction de l’Histoire à travers un monde qui se détruit. On a beaucoup discuté du révisionnisme historique, de la dictature ainsi que de la problématique de l’eau. La dimension « verte » est effectivement très forte parce qu’il y a eu des débats sans fin au sujet des causes de la fragmentation de la Terre. Il fallait trouver un chemin humain pour incarner cette idée à l’intérieur de cette immense histoire. Mais l’une des premières choses à émerger durant ces discussions, c’est Stevenson et les histoires de pirateries. Car bien que l’histoire de Skyland se situe dans un archipel sans eau, les codes sont ceux des grandes histoires maritimes. A partir de là, il y a eu différentes métamorphoses, et il y en a encore aujourd’hui puisque la vie de Skyland continue. L’idée de la famille éclatée est rapidement apparue comme la meilleure manière de traiter de manière humaine ce monde fragmenté, avec des problématiques contemporaines comme celle de la mère absente. Je vous épargne les 50 versions et 1500 débats qui ont abouti au schéma de ce frère et de cette sœur, dont le parcours consiste à redonner du souffle à cet univers et de l’espoir aux populations disséminées. Avec l’idée qu’il s’agit certes d’un parcours héroïque mais aussi d’un chemin empirique pour aller retrouver leur mère et qui les conduira à la redécouverte de leur propre histoire. Cela nous passionnait de raconter une histoire qui trouve ses origines dix ou vingt ans plus tôt, avec l’évocation de guerres passées, de résistance, de cercles de gens cachés donc rémanents, etc. On voulait que les méchants soient les plus efficaces et séduisants possibles, parce qu’on aime tous les bons méchants. Les idées successives, notamment l’émergence du concept des pouvoirs et de la force Seijin, sont venues au fur et à mesure de l’avancement du travail, avec pour fin d’incarner la dimension mystique qui est au cœur de cette quête.
Matthieu Delaporte : On a d’ailleurs eu la chance de pouvoir travailler assez longtemps sur la bible, ce qui est un luxe. On vient de déménager et il est toujours assez rigolo, en rouvrant les cartons, de se remémorer quelles ont été les différentes étapes qui ont amené à une idée. On y travaille encore à l’heure actuelle.

skyland_04Est-il facile de monter une série d’animation aussi ambitieuse en France ? On n’en a pas vu de cette envergure depuis très longtemps.
Alexandre de la Patellière : L’interlocuteur idéal pour répondre à cette question serait notre producteur, mais je pense qu’Emmanuel peut répondre.
Matthieu Delaporte : Je crois que Skyland est la série d’animation française la plus chère jamais produite.
Emmanuel Gorinstein : Non seulement elle est très ambitieuse visuellement, donc très chère, mais elle est en plus très compliquée à faire, techniquement. On aurait pu se cantonner à un pipeline technique traditionnel, purement en 2D, mais on a mélangé les techniques de capture de mouvements pour insuffler aux personnages le mouvement humain parfait, dans une industrie déjà très rôdée. On a finalement complètement bouleversé la façon de faire une série d’animation et personne n’était préparé à ça. Ce projet s’est révélé être un apprentissage pour tous les intervenants qui ont travaillé dessus.

Sur un film, cela représente déjà un énorme travail, mais sur une série, cela implique que le travail soit fait sur la durée.
Emmanuel Gorinstein : Il y avait le paramètre de la durée mais surtout le fait que tout le monde a découvert au fur et à mesure comment l’appréhender. On a bien sûr essayé de préparer le plus possible, mais tout le monde n’était pas forcément prêt au bon moment, à chaque nouvelle étape, et on a parfois dû improviser (rires). La série a finalement été faite de manière très artisanale, même si elle fait appel aux technologies de pointe.
Matthieu Delaporte : C’est une série qui, de par son envergure financière, ne peut se monter que sur plusieurs pays. Elle a été montée principalement avec l’Angleterre et les Etats-Unis, puis le Canada et la France. France 2 a été pionnier dans l’engagement sur Skyland, et ce premier engagement a déclenché beaucoup de choses. Pour en revenir à la longueur de la série, l’une des raisons pour lesquelles on a pu prendre notre temps avec la bible, c’est que les partenaires et en particulier France 2 nous ont soutenus dès le début.
Alexandre de la Patellière : Skyland a pu exister aussi grâce au pilote réalisé par Emmanuel il y a maintenant quelques mois, durant le long travail de gestation de la bible. Bertrand, ici présent, travaillait sur les personnages et Emmanuel sur les décors, sur l’univers, sur la mise en scène de ce pilote. Voir les éléments se moduler, les personnages sortir, l’univers prendre forme, tout cela représente une jouissance irremplaçable. Mais il devient rapidement très difficile de dire d’où viennent les choses car tout tend à se contaminer : le visuel contamine l’écriture, les idées littéraires viennent s’ajouter aux personnages, mais un personnage n’est jamais tel qu’on l’a imaginé et son caractère va changer en fonction de son design…
Matthieu Delaporte : Sans compter que certains personnages nous semblent tellement réussis lorsqu’on les voit qu’ils peuvent prendre soudain le pas sur un autre… Alexandre et moi sommes littéraires tandis que Bertrand et Emmanuel sont des artistes graphiques, et nos systèmes de fonctionnement sont à la fois différents et complémentaires. L’ambiance SF est anxiogène et apocalyptique, les personnages et les décors sont très différents de nous mais l’univers est très proche du nôtre. Dans Skyland, on a la sensation d’être dans un monde complètement imaginaire sans pour autant se trouver sur la planète zorglub avec la princesse machin-chose.
Alexandre de la Patellière : L’univers tient presque plus du fantastique que de la SF.
Emmanuel Gorinstein : Pour revenir à ta question, le fait d’avoir décidé, par exemple, de prendre des comédiens pour animer les personnages a induit un mode de fabrication. Quelque chose de traditionnel avec script, story-board, préparation de tournage, tournage, intégration des personnages dans un décor, cadrage, etc. On s’est rendu compte qu’on avait un temps déterminé pour tourner, un temps déterminé pour faire les boards, le montage, l’animation, la colorisation. Mais on s’est rapidement aperçu que le fait de tourner avec des comédiens réels et de les immerger dans un univers d’animation était en train de faire gonfler le projet dans des proportions beaucoup plus importantes que prévu. Or on ne pouvait pas faire machine arrière parce que d’une part, l’ambition graphique que le producteur a soutenue jusqu’au bout aurait été brisée net, et d’autre part parce que le projet prenait des dimensions qui allaient au-delà de ce qu’espéraient les diffuseurs. Le plus drôle est que Skyland casse tellement les codes de l’élaboration d’une série que cela a des conséquences sur sa diffusion même : il est très difficile pour un diffuseur, qu’il soit anglo-saxon – les Anglo-saxons étant majoritaires dans Skyland – ou français, de cibler la série. La série est hors normes à tous les égards.

skyland_12Combien de temps ont pris les recherches graphiques sur les personnages? Comment ont-ils été élaborés?
Bertrand Gatignol : Dans la conception graphique, on a d’un coté le contenu, ce qui est écrit, et de l’autre le contenant, qui doit symboliser au maximum ce contenu, quitte à être un tout petit peu caricatural. Le but du jeu est de pouvoir comprendre un personnage avant même qu’il ait ouvert la bouche. C’est-à-dire, par exemple, de reconnaître, le héros ou l’héroïne, juste d’après leurs couleurs et leurs formes, comme on le voit dans le making of, où j’explique le design du col. Il faut parvenir à intégrer ce vocabulaire graphique dans un personnage qui est vivant, et de l’induire. Si on prend le cas du grand méchant, je lui ai enlevé tous ses cheveux parce que c’est un personnage froid. Au début, je voulais même lui enlever les oreilles mais c’était finalement un peu difficile.
Emmanuel Gorinstein : Il est extrêmement modeste mais je pense que si la série fonctionne visuellement, c’est qu’il y a un très bon mariage graphique. Personnellement, je suis beaucoup plus à l’aise avec les décors qu’avec les personnages, les miens sont assez passe-partout. Quand j’ai rencontré Bertrand et que j’ai vu ses milliards de croquis, je me suis dit que ce qu’il faisait était extraordinaire et que je voulais absolument avoir ces personnages-là dans mes décors. Et qu’en mélangeant les deux, on allait créer un univers.
Bertrand Gatignol : La complémentarité vient du fait que même si l’univers est à l’origine assez sérieux, les personnages ont en revanche un côté très accessible dans leurs couleurs, qui les rend vivants et sympathiques. Une fois qu’on a obtenu ces personnages auxquels on peut facilement s’identifier, il est possible de les balancer dans un contexte plus rude. Si on avait créé des personnages plus dramatiques, le tout aurait été un peu redondant. Le contenant, c’est ce qui fait qu’on parle de quelque chose de sérieux de manière légère, ou qu’on parle de quelque chose de léger d’une manière sérieuse.
Emmanuel Gorinstein : Bertrand a cette capacité de créer un personnage parce qu’on lui en a passé la commande, et ce même au fur et à mesure de l’élaboration du story-board. C’est là une des particularités de Skyland : les personnages se sont créés durant le processus d’écriture et le design évoluait ensuite. Pour ma part, je suis très traditionnel lorsqu’il s’agit des cadrages et de la mise en scène, j’adore les cadrages qui illustrent les pensées des personnages. Bertrand crée les personnages avec cette même volonté de restituer ce qu’ils ont en tête.
Bertrand Gatignol : Je n’avais qu’à me laisser guider par tout ce qui était induit dans la réalisation et dans l’écriture, ce qui était très confortable. Il s’agissait donc d’un travail de recherche graphique pure puisqu’il fallait que je colle à ce qui était raconté.
Emmanuel Gorinstein : Tout cela, c’est grâce au temps dont on a bénéficié et qui est tout de même assez hallucinant quand on y pense. Ça doit rendre fous les diffuseurs s’ils nous lisent. (rires)

skyland_07Matthieu Delaporte : Quand on dit qu’on a effectué beaucoup de corrections, il faut prendre en considération la durée totale avant même la fabrication. On évoquait à l’instant le pilote, qui est très important. Car avant d’être en mesure de vendre aux partenaires une série aussi ambitieuse, il fallait leur en donner envie et leur prouver qu’on pouvait le faire.
Emmanuel Gorinstein : … et que ça fonctionnait aussi, graphiquement parlant. On a travaillé ensemble sur le pilote qui durait 4-5 minutes et qui n’est pas dans les DVD. Il faudrait le mettre dans le deuxième coffret mais le seul hic est qu’on a utilisé des musiques sans détenir les droits. Il faudrait refaire une base de mixage son pour pouvoir le diffuser. Je suis partant.
Matthieu Delaporte : Tant qu’on n’a pas de diffusion commerciale, on peut faire ce qu’on veut. Mais cette masse de travail ne doit pas laisser oublier qu’il y avait déjà un socle de départ extrêmement fort, puisque la bible narrative comprenait des résumés de tous les épisodes. Or il y a énormément de personnages dans cette histoire, ainsi qu’un nombre de décors absolument ahurissant. Quand on est rentré en prod, on pouvait déjà remplir une bibliothèque.
Alexandre de la Patellière : Sans révéler des secrets d’alcôve, lorsque le pilote a été réalisé, le personnage de Mahad était largement devant celui de Lena, pour des raisons dans lesquelles je ne rentrerai pas. Mais après la projection, il y a eu un tel coup de foudre général sur Lena qu’on s’est dit qu’elle avait gagné la bataille. Tout le monde la trouvait extraordinaire, ce qui nous a d’ailleurs énormément surpris. Il a fallu par conséquent retravailler Mahad. Ce genre de choses inattendues fait partie du charme de l’aventure.
Matthieu Delaporte : Lena s’est imposée de manière tellement puissante qu’il a fallu réfléchir à Mahad d’un point de vue littéraire comme graphique, afin qu’il n’essaie pas de la battre sur son terrain, cette poésie qui la caractérise. Mahad est donc devenu beaucoup plus déconneur, aventurier…

Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte, scénaristes

Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte, scénaristes

… Radicalement tourné vers l’action ?
Matthieu Delaporte : Au départ, il était plus sérieux. C’est un bon exemple d’adaptation de la création en cours de route. Quand on regarde les premiers dossiers qu’on a élaborés pour la série, d’un point de vue littéraire comme graphique, on se rend compte que c’est à la fois la même série tout en étant complètement différent. Même sur des détails comme le look des Brigs, par exemple.
Alexandre de la Patellière : Ensuite, il y a eu des batailles. Skyland s’est faite avec tous nos amis co-producteurs qu’on adore, mais qui ont tous un avis sur tout. Et à la différence d’un long métrage, le pari consiste pour nous tous à préserver l’intensité de départ, très forte, tout en composant avec un financement international. Il fallait tenir compte de la réalité d’un marché où l’on s’adresse à des enfants et où l’on est diffusés aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, avec des chartes différentes d’un pays à l’autre. Cette synthèse a été presque aussi simple à réaliser que la fabrication…
Emmanuel Gorinstein : Oui car d’un diffuseur à l’autre, les avis ne sont pas seulement différents, ils sont parfois totalement opposés.

Sur quel point, plus précisément?
Emmanuel Gorinstein : A propos de l’âge des personnages, par exemple. Est-ce qu’ils doivent avoir plutôt 20 ans que 12 ans ? A propos des armes aussi, et donc du niveau de violence. S’agit-il plutôt d’armes de défense, d’un contexte où l’on peut parler de mort ou au contraire pas du tout ?…
Alexandre de la Patellière : Comme la série possédait un côté exceptionnel dès le départ, que tout le monde s’en était entiché, y compris les diffuseurs, chacun avait le sentiment qu’elle lui appartenait, à raison d’ailleurs. Or tous en avaient une lecture différente. La dimension écologique et politique de la série était très prégnante en France tandis que les Américains étaient davantage tournés vers l’aventure, l’action et la science-fiction et avaient envie, tout comme nous, de castagne de vaisseaux et d’explosions.
Matthieu Delaporte : En même temps, je pense que le fait qu’ils n’aient pas tous été d’accord a été un plus à l’arrivée. La série a conservé de fait un certain équilibre. Les complications surviennent lorsque vous avez un seul partenaire fort : vous vous retrouvez seul face à lui et l’équilibre des forces penche forcément en sa faveur. Si votre interlocuteur ne se préoccupe que de l’action et se contrefiche de la vie des personnages, il va imposer sa loi. Et en tant que producteur, vous vous retrouvez assez vite pieds et poings liés. Même chose s’il exige à l’inverse que la série soit exclusivement psychologique. Mais avec un tel projet, qui est parmi les plus ambitieux jamais réalisés, les différents protagonistes ont eu conscience de mettre les pieds dans quelque chose de fragile et de complexe. Tout le monde y a mis un peu du sien : les Américains savaient qu’ils devaient tenir compte des Français, les Français des Anglais, les Anglais des Canadiens… On a pu jouer de cet équilibre pour mener notre barque.
Alexandre de la Patellière : On avait tous envie de faire une série qui puisse être regardée par le jeune public, qui représente la cible principale, mais je trouve qu’il y a suffisamment de niveaux de lecture dans Skyland pour contenter tous les spectateurs. Beaucoup de mes amis trentenaires adorent la série et n’arrêtent pas de me demander quand sort la suite.
Emmanuel Gorinstein : Tous les diffuseurs, même les plus rigoureux, ont compris immédiatement qu’un large public pouvait être intéressé, le père comme le fils ou la fille. Car même si on ne se concentre pas en permanence sur les thèmes écologiques, on sent toujours en filigrane la richesse des thèmes abordés.

skyland_09Alexandre de la Patellière : L’autre pari consistait à adopter un rythme qui évoque davantage le cinéma, dans la narration ou le découpage, que ce que l’on voit à la télévision, ce torrent de speed, cette surenchère qui ne laisse plus le temps aux enfants de réfléchir à ce qu’ils sont en train de regarder. Ce type de programme, parfois très réussi, génère certes un plaisir immédiat mais finit par ressembler à une spirale pyrotechnique à l’intérieur de laquelle on ne s’arrête jamais sur rien. L’idée, avec un grand projet international comme Skyland, était de pouvoir insérer des plans d’attente, d’être en mesure de décider tout d’un coup de rester quinze secondes sur quelque chose, juste parce qu’on a envie de le montrer. Cette volonté a fait l’objet de débats avec les diffuseurs.
Matthieu Delaporte : Les plans fixes sur les personnages ne sont pas des plans immobiles. Ce dernier procédé est souvent utilisé dans le dessin-animé pour des raisons d’économies de coût, comme dans les mangas, avec ces faux plans fixes qui sont en réalité des arrêts sur image. Dans Skyland, il y a du mouvement même lorsque la caméra ne bouge pas.
Alexandre de la Patellière : Cet aspect est aussi induit par la technique, par le fait qu’on était en mo-cap avec de vrais acteurs, donc dans une réalité temporelle. Je me souviens de discussions absolument infernales à ce propos, car la longueur des scripts s’en trouvait totalement bouleversée. Dans toutes les séries, quand un personnage doit aller s’asseoir sur une chaise, il ne le fait pas à la vitesse normale. Mais dans Skyland, si un personnage doit faire quatre pas et s’asseoir, il le fera dans le laps de temps nécessaire à toute personne pour faire quatre pas et s’asseoir. Cette contrainte reflète notre désir de tendre à ce niveau de réalité. Lorsque Emmanuel évoquait cette levure qui a monté, cela signifie qu’on ne peut pas nier les corps des acteurs qui ont joué.
Emmanuel Gorinstein : On a fini par se retrouver face à un dilemme. Une série se vend normalement sur la base de scripts, avec un certain nombre de pages qui correspondent à une certaine durée, ainsi qu’avec un certain nombre de dialogues sur lesquels les diffuseurs se mettent d’accord. Je devais contenter les diffuseurs qui avaient accepté tout ce qui était écrit dans les 21 minutes de temps utile, or je me rendais compte en cadrant les comédiens et en montant l’épisode, que le résultat final avoisinait les 35 minutes. Il fallait effectuer des coupes et j’avais beaucoup de mal à faire comprendre à l’ensemble de la production qu’il était impossible de mettre rigoureusement tout ce qui était écrit. En réalité, tout ce qui était prévu dans l’épisode s’y trouvait bel et bien, sauf qu’il n’était pas dit de la même manière.
Matthieu Delaporte : L’un des points que l’on a retravaillés concerne l’idée de faire des épisodes par paires, comme dans l’épisode 1 et 2. Cela correspondait à une envie, et la saison 2 ira plus loin dans ce sens. Je trouve ce rythme plus agréable du point de vue de la narration. De cette façon, on se rapproche plus du cinéma ou de la série télé de type anglo-saxone, où les épisodes font tous 40 minutes.

En ce qui concerne les personnages, il y a les comédiens qui les interprètent et ceux qui les doublent.
Emmanuel Gorinstein : Seule Lena Kowski, qui joue Diwan, fait sa propre voix. On n’a pas pu utiliser les voix des autres comédiens parce qu’elles ne correspondaient pas au physique de leur personnage. Lena, qui a entre 12 et 13 ans, est jouée par une comédienne qui a la trentaine. Son timbre, même s’il était très joli, ne sonnait pas du tout comme celui d’une enfant.

Avez-vous utilisé des captures pour les visages?
Emmanuel Gorinstein : Pas sur cette série. C’était le cas sur Renaissance, quoique sur ce film il y a eu un travail d’animation après ces captures de visages. Sur Skyland, le visage est animé de façon traditionnelle, ce sont les animateurs qui s’en chargent après coup. Il est vrai qu’on aurait pu le faire, techniquement, mais ce serait revenu vraiment trop cher sur toute une série.

Bertrand Gatignol, character designer de Skyland

Bertrand Gatignol, character designer de Skyland

Et ce n’est pas forcément non plus ce qu’il y a de plus agréable à l’œil.
Emmanuel Gorinstein : Tout à fait. Mais il est vrai, et c’est là l’un des principaux défauts de la série d’après mon père (rires), que les visages ressemblent un peu à des masques. Cela dit, il s’agit tout de même d’une série télévisée, avec les économies que cela représente, et on a été le plus loin possible dans ce qu’on pouvait se permettre, financièrement parlant.

Mais c’est aussi parce que les visages sont ainsi que l’on sent que l’on est bien dans un dessin-animé. Un photo-réalisme parfait aurait sans doute gâché cette dimension.
Emmanuel Gorinstein : Oui, et de plus je ne trouve pas intéressant d’aller aussi loin que ça sur une série.
Matthieu Delaporte : Qu’elle soit graphique ou littéraire, la contrainte est la meilleure façon de se surpasser. Sans contrainte, on n’arrive pas au même résultat.
Emmanuel Gorinstein : Cela dit, un peu moins de contraintes parfois, ce n’est pas mal non plus (rires).
Matthieu Delaporte : Un peu moins de contraintes, on ne s’en plaindrait pas. Mais les difficultés techniques sont intégrées dans la fabrication. Au moment où vous écrivez le script, la bible, où vous réfléchissez à l’intégralité de la série, comme corpus, vous savez que vous aurez des épisodes d’une certaine durée et vous en tenez compte à toutes les étapes. Quand Bertrand crée les visages des personnages, il sait quel type d’animation faciale il va y avoir derrière. Si demain on fait un long métrage, on aura d’autres types de contraintes.

Une fois que les comédiens ont joué, est-ce que cela influence en retour le design des personnages?
Bertrand Gatignol : Ce fut le cas sur les Brigs. Ils ont aussi bénéficié du motion-capture et il a fallu adapter les designs aux proportions des acteurs. Il y a eu d’abord une première phase de dessin et ensuite il a fallu, à partir des photos des acteurs, retravailler les model sheets en conséquence. Il y a bien un aller-retour entre les personnages mais il concerne davantage l’aspect technique que la dimension artistique.

Diwan

Diwan

L’un des personnages les plus fascinants est tout de même celui de Diwan, sa démarche et aussi bien sûr le design qui va avec.
Alexandre de la Patellière : C’est amusant parce qu’elle a peu de dialogues, peu de temps de présence à l’écran et pourtant, tout le monde a flashé sur elle. Je pense que le design y est pour quelque chose, avec le tatouage sur la tête. Sans compter que c’est une vraie salope ! (rires) Il n’y a rien pour la sauver mais je l’adore.

Elle est finalement très sympathique.
Alexandre de la Patellière : Bien sûr, parce qu’elle a un charme diabolique.
Emmanuel Gorinstein : La personnalité de la comédienne joue énormément. Le directeur de casting a complètement flashé sur sa voix, alors qu’elle n’avait à son actif qu’une seule expérience de doublage. Elle a une vraie personnalité, elle est très incisive, c’était elle la plus vindicative sur le plateau, la plus pêchue. Dès qu’on prenait un peu de retard, elle était la première à hurler et il fallait faire avec. Elle incarne vraiment très bien son personnage, dans ses mouvements, dans ses courbes. C’est une chanteuse par ailleurs, elle dirige un groupe de rock punk. Elle commence ses concerts habillée en tailleur-chemise impeccable, bien coiffée, et les termine complètement destroy, en hurlant comme une dingue.
Matthieu Delaporte : Si vous voulez aller voir Diwan en concert… (rires)

Un dernier mot sur vos inspirations.
Alexandre de la Patellière : Certaines choses sont venues de manière évidente. Mais le plus étonnant, et on l’a vu avec les retours qu’on a pu avoir sur Skyland sur les sites internet, c’est que tout le monde y voit sa propre culture. De notre côté, on a grandi avec des univers, que ce soit Moebius, Bilal, Star Wars, Miyazaki, les mangas, le cinéma de genre, la littérature policière, de SF, le roman d’aventures, Stevenson, L’île au Trésor… Chacun avait, selon sa culture, le désir de mettre dans la série des éléments qui l’avaient fait rêver quand il était gamin. Et dès qu’on s’attaque à l’espace, la dictature, la révolte, on retombe immanquablement sur tous les grands mythes exploités à la télévision ou au cinéma.
Matthieu Delaporte : Il est toujours difficile de répondre à cette question parce que si certaines influences sont évidentes de l’extérieur, elles ne le sont pas forcément pour nous. Elles sont tellement digérées qu’elles ne font pas l’objet de conversations. En revanche, tout ce qui a trait à la dimension religieuse demande des dizaines d’heures de discussions. On s’interroge forcément sur la dimension prophétique au sein des religions. On a finalement beaucoup plus parlé de l’Ancien Testament que de Laputa (rires).
Alexandre de la Patellière : Cela dit, quand on évoque le mysticisme et la science-fiction, on parle de Muad’Dib et de Dune, on parle des Jedis…

skyland_02Matthieu Delaporte : Souvent, la référence vient en parefeu. On est dans une histoire de science-fiction donc on se dit qu’on peut pas faire ça parce que c’est déjà dans tel ou tel film.
Emmanuel Gorinstein : J’ai lu sur des forums que certains spectateurs nous reprochaient de trop coller à La Guerre des Etoiles mais ce n’est pas volontaire de notre part.
Alexandre de la Patellière : Et c’est drôle parce que je peux trouver quantité de ponts avec La Guerre des Etoiles, mais je trouve que le fond de Skyland est différent. J’ai vu le film de George Lucas au Grand Rex en 1979 et il m’a marqué à jamais. Il y a ce côté low-tech, « science-fiction de proximité », le fait de rentrer dans les bars et de voir des gens avec de la poussière sur les parkas… Je trouve ça extraordinaire.
Matthieu Delaporte : On est beaucoup plus « starwarsiens » que « startrekkiens » ! (rires). Mais il est vrai qu’en définissant l’ingénierie du monde de Skyland, de la Sphère, du type de constitution politique qui le régissait, les choix étaient relativement limités. Si vous connaissez déjà les différentes dictatures qui ont traversé le monde, vous vous rendez compte que Star Wars est un décalque de l’histoire de Rome. Vous avez les dictateurs, le forum, le conseil, le consul, l’empereur… le parallèle est d’ailleurs frappant dans le vocabulaire. C’est encore plus vrai dans les trois volets les plus récents. L’influence fonctionne donc à rebond.
Alexandre de la Patellière : Quand on a conçu Skyland, on a aussi énormément parlé de l’Occupation de la Seconde Guerre Mondiale, et du nazisme bien évidemment. Avec la Sphère, on est dans un Etat raciste, dans des problématiques par conséquent très éloignées de celles de Star Wars. L’idée de résistance est beaucoup plus proche de celle de la Seconde Guerre Mondiale : une résistance secrète, avec des réseaux.
Matthieu Delaporte : On a beaucoup évoqué les deux grandes dictatures, Hitler et Staline, et donc l’Union Soviétique, pour déterminer le principe même de la Sphère, une création positive qui tourne mal. On s’est finalement beaucoup inspiré de schémas historiques.
Emmanuel Gorinstein : La Sphère consiste au début en un courant idéologique, créé par nécessité et pour le bien de tous, qui se retrouve dévoyé et se transforme en une dictature. De toute façon, rien ne se crée de nulle part et pour prendre un exemple audacieux, on sait que Picasso a fondé le cubisme après avoir eu une révélation devant l’art africain. C’est un débat sans fin.
Matthieu Delaporte : La question n’est pas tant la référence que ce que vous en faîtes. Quand vous voyez les œuvres des grands metteurs en scène, vous pouvez déceler d’innombrables références. Il y a eu par exemple un énorme débat autour des influences de Tarantino : pompage des films chinois, japonais, des films de gangsters, etc. A l’arrivée, tout cela est vrai, et en même temps, il suffit de voir 8 secondes de l’un de ses films pour reconnaître sa signature. Il a créé une franchise, un nom, une marque.
Alexandre de la Patellière : Il arrive que les copieurs soient plus brillants que leurs modèles. Il y a toujours eu une histoire de transmission dans le cinéma, dans la peinture, et je trouve que c’est une bonne chose. Au fond, il n’y a pas cinquante grands mythes fondateurs, je crois que tout le monde tente depuis le début de raconter la même histoire. Je trouve que c’est intéressant, étant donné qu’on est les premiers enfants à avoir été élevés avec la télé. On a regardé Goldorak quand on était petits, ou autre chose quand on est un peu plus jeune comme Bertrand Gatignol, qui vient d’avoir dix-neuf ans.
Bertrand Gatignol : Vingt !
Alexandre de la Patellière : Un dernier mot, Emmanuel ?
Emmanuel Gorinstein : Achetez le dvd ! (rires)
Matthieu Delaporte : Achetez le dvd !
Alexandre de la Patellière : Je dirais.. achetez les dvd ! (rires)

Propos recueillis par Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 9 novembre 2006

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