Portrait de Satoshi Kon, réalisateur de ‘Paprika’

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Avant d’être un cinéaste, Satoshi Kon est un dessinateur. Négliger cette dimension de son talent reviendrait à n’envisager que partiellement son cinéma. Et ce n’est pas Paprika, son dernier chef d’œuvre, qui viendra contredire cette affirmation. Plus que jamais dans ce film, le réalisateur fait appel au pouvoir des images pour s’adresser directement à notre inconscient. Retour sur le parcours d’un artiste exceptionnel, dont l’œuvre ne cesse de gagner en cohérence au fil de ses créations.

Sorti diplômé de l’Université des Beaux-Arts de Musashino, Satoshi Kon s’oriente rapidement vers le manga, ses premières amours, et publie sa première œuvre dans le Young Magazine de la Kôdansha en 1990, à l’âge de 27 ans : le one-shot Kaikisen (paru en France aux éditions chez Sakka, sous le titre Kaikisen, retour vers la mer) mêle habilement modernité et tradition au sein d’une fable ancrée à la fois dans l’imaginaire pur et dans les réalités économiques et sociales du Japon d’aujourd’hui. Outre l’esquisse de certains thèmes qui ont, depuis, fait la marque de fabrique de son cinéma, cette œuvre poétique se caractérise déjà par un style graphique très affirmé, dont le réalisme épuré et empreint de délicatesse préfigure l’identité visuelle de ses futurs long métrages. Un style qui partage quelques points communs avec celui de l’un des auteurs phares de la bande-dessinée japonaise, l’incontournable Katsuhiro Otomo. Et pour cause, c’est en découvrant Dômu, la première œuvre du Maître (quelques années avant la bombe Akira), que Satoshi Kon décidait, en 1980, de faire carrière dans le dessin. Coïncidence miraculeuse, la publication de Kaikisen lui vaut d’être repéré par le grand Otomo en personne, si impressionné par ce jeune dessinateur talentueux qu’il lui propose très vite de travailler avec lui. La boucle est bouclée. Provisoirement, du moins, car la carrière de Satoshi Kon n’en est alors qu’à ses débuts.

Paprika (2006)

Il est invité dès 1991 à s’occuper du design des décors de l’OAV Roujin Z de Hiroyuki Kitakubo, dont Katsuhiro Otomo est le scénariste et le mecha-designer. Cette expérience formatrice lui permet de faire ses premiers pas dans l’animation. Les deux hommes se retrouveront la même année à l’occasion de la comédie horrifique World Appartment Horror. Cette fois, c’est au tour de Katsuhiro Otomo de s’inspirer de l’œuvre de Satoshi Kon : World Appartment Horror n’est autre que le deuxième manga du jeune auteur, qu’Otomo choisit d’adapter non pas sous forme d’un film d’animation mais d’un long métrage live. Le film n’a jamais connu les honneurs d’une sortie française – tout au plus quelques passages dans divers festivals au cours des années qui suivent. La presse spécialisée relaye cependant l’information lors de la sortie remarquée d’Akira dans nos salles en mai 1991.

World Appartment Horror a ceci de particulier qu’il traite des immigrés au Japon, sur un ton délirant certes, mais la chose mérite d’être notifiée tant le sujet est tabou dans le cinéma local – on se souvient d’About Love, Tokyo, réalisé en 1992 par Mitsuo Yanagimashi et sorti en France vers le milieu des années 90, mais le bilan reste encore bien maigre à l’heure actuelle. Cette affection et cette empathie à l’égard des personnes marginalisées, on la ressentira par la suite dans la plupart des œuvres de Satoshi Kon, comme dans celles de Katsuhiro Otomo. Enfin, détail qui a son importance : le scénario de World Appartment Horror est co-signé par Keiko Nobumoto, la future scénariste de Macross Plus, Cowboy Bebop, Wolf’s Rain… et de Tokyo Godfathers, réalisé par Satoshi Kon en 2003 et dont les héros sont justement des sans-abris.

Le manga ‘Kaikisen, retour vers la mer’ (1990)

Après une incursion dans l’univers de Jojo’s Bizarre Adventure, dont il signe le scénario du cinquième OAV, Satoshi Kon poursuit sa collaboration avec Otomo sur le long métrage d’animation Memories. Le premier segment, Magnetic Rose, est écrit par Satoshi Kon d’après le manga one-shot de Katsuhiro Otomo (que l’on pouvait trouver en version anglaise dans certaines librairies parisiennes spécialisées, dès le début des années 90). Produit par le studio 4°C, le long métrage sort dans les salles japonaises en 1995 après trois ans de travail acharné. La réalisation du long segment onirique Magnetic Rose revient à Kôji Morimoto, fondateur du studio, tandis que celles des deux autres, Stink Bomb et Cannon Fodder, sont assurées respectivement par Tensai Okamura (Wolf’s Rain) et Katsuhiro Otomo lui-même. A l’origine, Memories est une très courte nouvelle énigmatique et mélancolique : tout en conservant la poésie de l’œuvre, Satoshi Kon étire cette intrigue doucement esquissée sur une durée d’environ 45 minutes, ce qui implique de nombreuses et inévitables modifications.

Memories (1995)

Au final, le film Memories est une petite merveille et Magnetic Rose son segment le plus puissant et le plus abouti. Pourtant, Satoshi Kon n’enchaîne pas immédiatement avec un autre projet d’animation une fois le long métrage bouclé, préférant revenir à son premier métier, celui de mangaka. Entre 1995 et 1996, il s’attelle à l’adaptation papier de la série d’OAV Iria: Zeiram et publie un manga original intitulé Opus. Il dessine aussi Seraphim : 266613336 Wings, d’après un scénario de Mamoru Oshii, avec lequel il a déjà eu l’occasion de travailler en tant que responsable des décors sur le film d’animation Patlabor 2 en 1993. La liberté visuelle et narrative qu’offre le manga contraste avec la frustration ressentie durant l’expérience Memories, celle de voir son propre scénario mis en images par un autre, si doué soit-il – et Kôji Morimoto a bel et bien effectué un merveilleux travail. Une fois encore, Katsuhiro Otomo va lui offrir une opportunité décisive, en lui proposant de passer à la réalisation sur un tout nouveau projet destiné au marché de la vidéo : Perfect Blue.

Perfect Blue (1997)

Conçu à la fin de l’année 93, Perfect Blue est à l’origine un roman de Yoshizaku Takeuchi, qui souhaite le voir adapté sur le petit écran et démarche dans ce but Rex Entertainment avec le concours du producteur Kôichi Okamoto. Dès le début de l’année suivante, la décision est prise de soumettre le projet au format animé, alors même que les thèmes abordés n’ont guère été explorés dans l’animation de l’époque, plus frileuse que le manga qui a toujours fait preuve a contrario d’une extrême diversité. Les studios Madhouse sont sollicités pour la production de cet OAV hors norme, un choix somme toute logique si l’on considère la réputation qu’a acquise le studio créé par Masao Maruyama dans le domaine de l’animation adulte, réputation dont les œuvres de Yoshiaki Kawajiri (La Cité Interdite, Ninja Scroll) constituent l’emblème le plus éloquent.

Avec l’aide du scénariste Sadayuki Murai (Steamboy, Gilgamesh), Satoshi Kon refaçonne entièrement le concept, ne gardant du matériau de départ que les trois éléments clés imposés par la production : « idole », « horreur » et « stalker ». En dehors de cela, les deux hommes jouissent d’une liberté totale, qui les pousse à expérimenter des modes de narration encore inexploités dans l’animation, par le biais d’un montage extrêmement habile visant délibérément à déstabiliser le spectateur. Au lieu d’une simple histoire d’idole harcelée par un fan obscur, Perfect Blue nous entraîne dans une plongée infernale au cœur de la psyché instable de sa naïve héroïne. Leader du très populaire trio d’idoles Cham, Mima Kirigoe annonce au beau milieu d’un concert qu’elle a l’intention de poursuivre désormais une carrière en solo en tant qu’actrice. Une décision qui n’est ni du goût de ses fans, ni de celui de sa manager Rumi. Alors qu’elle débute aux côtés de célèbres comédiens sur le plateau de tournage d’un thriller violent, Mima se sent peu à peu envahie par une angoisse incontrôlable qui va jusqu’à se muer en véritable schizophrénie.

Perfect Blue (1997)

L’idée du film dans le film, que l’on doit à Kon et Murai, entretient encore la confusion grâce à un montage qui élimine toute transition entre les différentes scènes, et qui se fait de plus en plus serré à mesure que le piège se referme sur la jeune fille. Toutefois, la virtuosité de la narration ne produirait pas l’effet escompté sans la puissance des images. Initialement prévu pour le petit écran, Perfect Blue se voit finalement transféré vers le grand écran, avec le risque qu’apparaissent au grand jour les imperfections liées à la modicité de son budget. Si le long métrage, sorti en 1998, fait illusion en ce qui concerne l’animation des personnages principaux, il n’en va pas de même pour les plans d’ensemble du début, un peu trop statiques et approximatifs pour le cinéma. Pourtant, ce handicap est aisément balayé par la succession d’images fortes qui frappent l’imaginaire. Tout comme celui de Mima, notre esprit opère une constante sélection au sein de ce déluge de sensations qu’il cherche à réinterpréter à chaque nouvelle scène.

Coup d’essai, coup de maître. En un seul film, Satoshi Kon est propulsé dès 1999 dans le cercle très fermé des réalisateurs d’animation qui comptent. Le succès public de Perfect Blue au Japon est relayé par un accueil critique dithyrambique en occident, et ce dans tous les pays où il est projeté.

Millennium Actress (2001)

Millennium Actress, son film suivant, toujours écrit par Sadayuki Murai, réitère l’exploit et s’impose comme un chef d’œuvre instantané lors de sa sortie en 2001. Proche de Perfect Blue dans sa narration déstructurée, ce deuxième long métrage d’animation se distingue néanmoins de son aîné par la richesse émotionnelle éblouissante qu’il déploie tout au long de la quête éperdue de son héroïne, l’actrice Chiyoko Fujiwara. Une richesse qui fait écho à celle des images, purs trésors d’inventivité visuelle où la mémoire de la vieille femme se confond avec celle du cinéma et par là-même, avec celle de l’histoire du Japon. Dense, passionné, bouleversant, Millennium Actress joue une fois encore avec le principe d’entrechoquement des réalités, expérimenté dans Perfect Blue par le biais du personnage de la « fausse Mima ». Dans ce dernier film, l’existence tangible du double négatif de l’héroïne était rendue possible par la convergence des fantasmes de l’imposteur et de ceux de Mima. Et puisque réel et imaginaire fusionnent perpétuellement, il n’est pas dit au bout du compte que cette deuxième Mima ne soit pas la vraie, la seule et l’unique, comme elle le revendique elle-même…

Millennium Actress (2001)

Dans Millennium Actress, les deux journalistes venus interviewer Chiyoko Fujiwara se retrouvent immédiatement projetés physiquement au cœur des images qui matérialisent les souvenirs mouvants de leur interlocutrice. Spectateurs passifs au début du film, ils en viennent peu à peu à participer activement à son histoire, une histoire qui appartient à la fois au passé et au présent, à un seul individu comme au monde entier. A travers cette œuvre d’une grâce et d’une beauté inouïes, Satoshi Kon continue d’affirmer la singularité et la cohérence de son univers, et prouve que la réussite de Perfect Blue n’était en rien due au hasard.

Réalisé deux ans plus tard, Tokyo Godfathers rompt de manière frappante avec les deux films précédents du fait de son approche nettement plus terre-à-terre. Conte de Noël charmant et pétri de bons sentiments, le film raconte les aventures de trois sans-abris que la découverte d’un bébé abandonné dans une décharge va profondément affecter, individuellement comme collectivement. A l’instar de Millennium Actress, Tokyo Godfathers bénéficie d’un travail graphique proprement stupéfiant, notamment dans ses décors incroyablement réalistes et détaillés. L’autre sujet d’émerveillement concerne les expressions de visages particulièrement variées des personnages. Rappelons à ce titre que Satoshi Kon signe depuis Perfect Blue le character design de tous ses longs métrages.

Tokyo Godfathers (2003)

La fluidité de l’animation dirigée par Kenichi Konishi (directeur de l’animation sur l’excellente série Ghost in the Shell: Stand Alone Complex – 2nd GIG) rend ici pleinement hommage à la finesse du style très reconnaissable du réalisateur, équilibre idéal entre réalisme salutaire et épuration des traits conditionnée par les contraintes inhérentes au medium. Les deux héros, Gin et Hana, ont le visage marqué et la démarche d’hommes d’âge moyen, tandis que la jeune héroïne Miyuki ressemble à une banale adolescente, aux antipodes des ridicules poupées gonflables déversées par milliers depuis quelques années dans les séries d’animation japonaises. Tokyo Godfathers est un régal pour les yeux d’un bout à l’autre. En revanche, et en dépit de l’immédiate sympathie que suscitent les protagonistes principaux, l’intrigue a davantage de mal à captiver que celle des autres œuvres du cinéaste. Peut-être à cause de sa simplicité, de sa linéarité. Pourtant, au-delà de la jolie fable comique, c’est une réalité sociale tragique qui nous est dépeinte. Ce type de traitement décalé constituait déjà la dynamique de World Appartment Horror et c’est peut-être du côté de ce Satoshi Kon là qu’il faut chercher afin de saisir la portée de ce film un peu atypique dans sa filmographie.

Paranoia Agent (2004)

Le réalisateur revient l’année suivante avec un nouveau chef d’œuvre, sous forme non pas de long métrage mais de série télévisée : Paranoia Agent. Sur une durée de treize épisodes superbement écrits et animés, il revisite tous les thèmes qui lui sont chers et rend un hommage vibrant à l’animation en général en tant qu’expression artistique protéiforme, tout en passant en revue les styles graphiques variés qui font la richesse de l’animation japonaise en particulier : tour à tour réaliste, enfantin, typiquement shônen ou shôjo, le dessin participe ici activement de la narration, au point que le réalisateur s’amuse à dépeindre les affres des employés des studios d’animation au cours d’un épisode particulièrement jubilatoire.

Car à l’origine du monde de Satoshi Kon, il y a l’artiste. Comme la chanteuse de Perfect Blue, l’actrice de Milliennium Actress et, un peu à sa manière, la conceptrice de Paprika, l’héroïne de Paranoia Agent est une artiste. Tsukiko Sagi, character designer de son métier, est l’heureuse créatrice d’un personnage kawaii idolâtré par le public, Maromi. Tandis que l’image radieuse et rassurante de Maromi envahit les murs et les vitrines de la mégalopole, la psychose s’empare des citoyens depuis que plusieurs d’entre eux sont tombés sous les coups du mystérieux shônen bat, ou « gamin à la batte », un adolescent malveillant susceptible de débouler de nulle part sur ses rollers, armé d’une batte de base-ball dorée.

Paranoia Agent (2004)

Davantage qu’à « brouiller les pistes », Satoshi Kon s’emploie dans cette série virtuose à développer sa propre vision de la réalité et le rapport que la création entretient avec celle-ci. Au premier abord, Paraonia Agent est une série fantastique : un événement à connotation surnaturelle vient briser le cours d’une réalité similaire à la nôtre. Au premier abord seulement. Contrairement aux apparences, l’univers de Satoshi Kon ne parle pas de « confusion entre rêve et réalité » mais de la confrontation de plusieurs réalités tout aussi tangibles les unes que les autres, qui s’entrechoquent et s’influencent pour créer, peut-être, un monde nouveau. En ce sens, Paranoia Agent et Paprika, qu’il réalise deux ans plus tard, partagent de très nombreuses similitudes, ne serait-ce que dans leurs dénouements respectifs qui se répondent de manière explicite.

Navigant perpétuellement entre légèreté et gravité, Paranoia Agent épluche toutes les facettes du désarroi humain et de la misère sociale – l’épisode 8, Planning Familial, dont les héros sont trois laissés-pour-compte, renvoie d’ailleurs subtilement à Tokyo Godfathers – à travers la paranoïa qui s’empare de la population. Une peur entretenue par l’imaginaire collectif, agrégat de tous les imaginaires individuels : plus ils ont peur, plus les protagonistes en finissent par souhaiter ardemment que le shônen bat vienne les frapper à leur tour, ce qui renforce en retour le pouvoir de ce dernier – dont la nature ambiguë rappelle la deuxième Mima de Perfect Blue. Par-delà les thèmes abordés au travers des tragédies individuelles des personnages rossés par le gamin à la batte, Paranoia Agent parle de la création artistique et plus précisément de l’artiste lui-même, qui se nourrit du monde et le remodèle à sa façon, au risque de se retrouver dépassé par ce qu’il a contribué à faire naître, à faire exister.

Paprika (2006)

Paprika creuse encore plus ostensiblement dans cette voie, en s’attardant plus avant sur les différents niveaux de réalité qui coexistent en chacun de nous. Dans ce quatrième long métrage, Satoshi Kon se permet toutes les folies visuelles et narratives et parvient, tout en synthétisant les précédentes, à créer une œuvre totalement nouvelle et unique qui interroge avec une rare pertinence notre perception du monde. Dans un futur proche, un appareil révolutionnaire appelé « DC Mini » permet à sa co-conceptrice, Atsuko Chiba, de s’introduire dans les rêves de ses patients sous l’identité de « Paprika » afin de les guérir de leurs tourments. Tout se met à déraper lorsqu’un énergumène peu scrupuleux entreprend de contrecarrer les bonnes actions de la détective des rêves en pénétrant à son tour dans la psyché de tout un chacun pour y semer le désordre.

A travers cette histoire fantaisiste dans laquelle chaque être et chaque objet sont susceptibles de muter la seconde suivante, le réalisateur a toute latitude pour explorer en profondeur toute la richesse de l’esprit humain, l’effervescence intérieure qui l’habite en permanence et qu’il réussit à mettre en images comme aucun cinéaste n’a su le faire auparavant. Et quel meilleur medium que l’animation pour traduire cette réalité qui nous concerne tous, quand quelques traits esquissés sur une feuille de papier renferment déjà la promesse de l’accès aux portes d’un univers neuf et merveilleux ?

Caroline Leroy

NDLA: Satoshi Kon est mort le 24 août 2010. Après Paprika, il a réalisé un dernier court métrage en 2007, intitulé Good Morning, pour l’ommibus Ani-Kuri 15.

Article publié sur DVDRama.com le 6 décembre 2006

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