Pour la venue de BTS au Stade de France, les médias français se sont montrés réactifs. Mais nos journalistes sont-ils enfin à la page ? Comment parlent-ils de BTS et de la K-pop ? Entre argent et abdos, découvrez notre revue de presse.

Chaque fois qu’un groupe de K-pop se fait un peu trop remarquer en France, nous avons droit à une flopée de reportages sur le sujet. Le problème est que la vision de nos journalistes peine à évoluer depuis le premier concert français de K-pop en 2010. Oui, cela fait un moment que cette histoire dure.

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Depuis les précédents concerts de BTS en France à l’AccorHotels Arena, en octobre 2018, plusieurs événements ont changé la donne. BTS a reçu le Billboard Music Award 2019 du meilleur groupe/duo aux Etats-Unis et a chanté dans les plus grands shows TV américains (SNL, Tonight Show, etc)… Le groupe a aussi signé avec Columbia France pour de futures promotions dans notre pays.

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Impossible, pour nos chers journalistes, de passer à côté de la venue du groupe au Stade de France, une prouesse que peu d’artistes français parviennent à accomplir. Trop arrogants, les BTS ? C’est ce qui ressort de certains articles, dont le discours a adopté de nouveaux angles d’attaque. Au programme : de l’argent, encore de l’argent, mais aussi des abdos dévoilés… Heureusement, d’autres sons de cloche commencent à se faire entendre.

La K-pop vue par la presse française : éléments de langage

Avant toute chose, rappelons les éléments de langage habituellement utilisés par nos journalistes pour définir le « phénomène » K-pop. Ces termes, vous les connaissez par cœur. Vous les avez lus à l’identique pendant des années dans Le Monde, Le Parisien, 20 Minutes, Le Point, Les Echos ou encore Paris Match, vous les avez entendus sur TF1 et M6 :

  • « Un marketing savamment orchestré » : comprendre qu’il s’agirait d’une musique sans âme, dont le succès reposerait uniquement sur un formatage bien pensé.
  • « Des chorégraphies millimétrées » : la synchronisation impressionnante des danseurs est utilisée pour appuyer le propos sur l’aspect préfabriqué de la K-pop.
  • « Des chanteurs lookés » : le soin apporté au look des chanteurs va de soi, puisque nous parlons de spectacle. Sauf que l’argument a ici pour objectif à la fois de disqualifier la dimension artistique de leur musique et de présenter les fans comme superficielles, puisque s’intéressant uniquement au physique de leurs idoles.

Ces éléments de langage reposent sur la logique du double standard.

Ainsi, quand Beyoncé ou Drake utilisent le marketing, celui-ci est présenté par nos journalistes comme un support permettant de propager leur œuvre artistique. Avec la K-pop, les journalistes omettent la dimension artistique et parlent uniquement du marketing. Celui-ci est alors confondu avec leur œuvre. « Ils sont hyper doués en marketing », disait encore, il y a quelques jours, une chroniqueuse qui semblait avoir oublié le métier des BTS dans C’est que de la télé sur C8.

Même chose pour les chorégraphies « millimétrées ». Signe de professionnalisme, voire de génie, chez les Américains, cet élément constituerait, dans le cas de la K-pop, la preuve que le concert « ne laisse aucune place à l’improvisation ». Cette absence d’improvisation était mise en avant dans un reportage édifiant consacré à EXO diffusé sur France 3 le 24 février 2018, au moment des J.O.


Enfin, nous n’allons pas ressasser les innombrables clichés qui circulent sur les fans de K-pop, qui avaient été si bien synthétisés et commentés en octobre dernier dans l’excellent article « BTS à Paris : nous ne sommes pas des fans hystériques » de K-Phenomen.

Le terme « hystérique » employé pour désigner les fans exprime tout le sexisme avec lequel ce public « majoritairement féminin » (une expression qui revient souvent) est abordé par la presse française. Y compris par un journal comme Le Monde, qui se pique de porter la voix du féminisme.

Tuto « Parler K-pop » pour la presse française
– Leçon 1 –
Pour dénigrer la K-pop, les fans de K-pop tu dénigreras.

Des articles qui se suivent et se ressemblent

BTS a donc conquis le Stade de France. Deux fois. Le groupe a attiré 163 000 fans en deux jours. Une multitude d’articles et de reportages se sont ainsi déversés dans les médias français, et ce, dès le 8 juin, quelques heures après le premier concert. Apparemment, le sujet était de première importance.


Le premier constat est l’étrange ressemblance entre certains articles, qui reprennent strictement les mêmes formules. A croire que nos journalistes disposent vraiment d’un tutoriel pour parler de K-pop !

Nous pouvions ainsi lire le titre suivant dans un premier article de LeFigaro.fr : « BTS fait souffler un vent de folie sur le Stade de France ». Sur BFMTV.com, on note que « BTS, groupe de K-pop adulé dans le monde entier, a fait souffler un vent de folie ce vendredi au stade de France ». Et Francetvinfo.fr de renchérir : « Adulé dans le monde entier, BTS a fait souffler un vent de folie vendredi soir au stade de France ».

En réalité, tous ces articles sont des adaptations d’un texte de l’AFP (Agence France Presse), dont le métier est de fournir « une couverture rapide, vérifiée et complète […] des événements qui font l’actualité internationale. » C’est d’ailleurs en grande partie à l’AFP, qui semble vouer une aversion à la K-pop, que nous devons les éléments de langage péjoratifs cités plus haut.


Le fait qu’une telle flopée d’articles se contentent de reprendre cette dépêche démontre la paresse de nos journalistes, qui s’épargnent ainsi les recherches qu’ils sont censés faire avant d’écrire. Peu importe si les billets sont identiques d’un média à l’autre.

Ce procédé d’écriture reposant sur l’achat de textes en dit long sur la crise traversée par la profession… Que les textes de l’AFP soient utilisés comme sources pour des news est compréhensible, mais qu’ils fassent l’objet d’un copier-coller des chroniques supposées apporter une opinion ou un éclairage l’est beaucoup moins. Le journalisme est-il en train de devenir une simple prestation de service ?

Tuto « Parler K-pop »
– Leçon 2 –
Les formules de l’AFP tu recopieras, en changeant éventuellement l’ordre des mots.

L’extrait suivant est lui aussi revenu dans plusieurs articles : « Cheveux roses ou décolorés, physiques avenants, tenues soignées et chorégraphies méticuleusement orchestrées, les sept stars de BTS sont l’exportation musicale la plus lucrative et la plus connue de Corée du Sud. » (Francetvinfo, BFMTV.com, Huffington Post… avec AFP).

Nous retrouvons dans cet extrait plusieurs des éléments de langage cités précédemment : l’allusion au look des chanteurs, les fameuses chorégraphies « méticuleusement orchestrées », et le groupe réduit à un produit d’exportation « lucratif ».


En somme, l’AFP trouverait normal que les spectateurs se rendent au Stade de France pour assister à un show mal coordonné, avec des chanteurs habillés comme l’As de pique et qui ne seraient même pas rémunérés pour leur travail…

Personnellement, qu’il s’agisse d’un concert de musique pop ou d’un ballet classique, j’aime voir des spectacles travaillés avec des artistes professionnels. Et j’estime normal de payer pour le spectacle.

Produits dérivés et dérives journalistiques

L’argent est le nouvel angle d’attaque numéro 1 de la presse française. Cet aspect était déjà ébauché dans les articles parus en octobre, mais il est devenu une obsession avec la venue de BTS au Stade de France. Notre pays a toujours eu un problème avec les liens entre l’art et l’argent. Avec la K-pop, ce lien est pointé du doigt comme une arnaque à grande échelle.

« La fièvre BTS gagne aussi les porte-monnaie », signale Francetvinfo dans son reportage vidéo. Et LeMonde.fr de préciser le prix des lightsticks, les « ARMY Bomb », vendus à 50 euros.


Les produits dérivés font partie du monde de la K-pop. Ils font également partie de l’univers des mangas, de Star Wars, de Harry Potter ou encore des films Disney. L’insistance sur le prix des places et des produits dérivés pour parler de la K-pop puise dans un vieux stéréotype raciste : les Asiatiques seraient de purs commerçants qui en veulent à notre portefeuille.

Tuto « Parler K-pop »
– Leçon 3 –
De quelques soupçons d’arnaque un peu racistes, l’article, tu saupoudreras

Dans la discipline consistant à réduire la K-pop à un simple commerce, notre champion en titre est l’émission Quotidien et sa rubrique Le Petit Q. Un reportage que j’ai réussi à visionner en replay après m’être farci au moins trois publicités.

Les journalistes du Petit Q ne se sont pas fatigués à potasser leur sujet, mais ont dû remplir plusieurs notes de frais pour les déplacements ! Armée de son légendaire micro, la fine équipe s’est rendue non seulement au Stade de France, mais aussi au Pop-up Store de BTS, qui a ouvert du 4 au 10 juin à Paris XVIe.


Les fans les plus hardcore avaient fait le déplacement pour dégotter quelques objets de collection à l’effigie de BTS. Des objets dont les prix ont été passés au crible par l’équipe du Petit Q, qui n’avait rien de mieux à faire que d’aller ennuyer ces personnes pour meubler son reportage.

Le Petit Q s’intéresse aussi au prix des places de concert, qui sont, soit dit en passant, conformes à ceux du marché. Pressentant le piège, les ARMY ont été absolument épatantes : comme le souligne le reportage, elles se sont coordonnées entre elles pour ne pas répondre à la question et parler de l’action du groupe pour l’UNICEF.

L’équipe du Petit Q les a démasquées, mais ce geste fort et inédit devrait franchement les faire réfléchir. Il témoigne d’une rupture entre leur émission et le public jeune, soit leur cible principale.

Les journalistes du Petit Q se trouvent ainsi un peu bêtes, obligés qu’ils sont de demander l’information à des fans étrangers. Le reportage s’achève sur un propos sans intérêt sur l’attente des parents des plus jeunes spectateurs, seuls dans la rue pendant la fin du concert.


J’ai ma petite interprétation personnelle sur ce reportage. Il existe une règle simple à connaître en matière de psychologie des journalistes : quand ils n’obtiennent pas les accès, ils se focalisent sur les sujets périphériques. Pour rappel, Le Petit Q avait obtenu un passage en backstage pour le concert de B.A.P en mai 2017. Ont-ils sollicité BTS pour une interview ? Nul ne le sait, mais leur reportage laisse penser qu’ils sont restés à la porte.

La K-pop, un complot politique ?

Si l’argent est donc l’un des principaux angles d’attaque contre la K-pop, ce qui n’a rien de très glorieux de la part de nos journalistes, certains articles présentent la K-pop comme profitant à la Corée du Sud, pas aux garçons de BTS.


Avec son article « « La BTS Army n’est pas une communauté, c’est une famille » : les fans de K-pop remplissent le stade de France », LeMonde.fr mobilise tout son savoir académique pour nous apporter l’éclairage suivant :

« Plus que par son unité artistique, la K-pop se distingue bien par son modèle industriel, standardisé et encouragé par le gouvernement sud-coréen, depuis la fin des années 1990, pour exporter ses productions culturelles en dehors des frontières du pays. »

Merci pour ces explications, M. Auffret de LeMonde.fr ! Nous savons enfin qu’il s’agit d’un vaste complot du gouvernement coréen… Peu importe, pour LeMonde.fr, si plusieurs présidents se sont succédé depuis le lancement de cette politique culturelle (oui, cela s’appelle une « politique culturelle ») par le Président Kim Dae Jung, élu en 1997… Et peu importe si les Américains demeurent les champions incontestés en matière de soft power : pas question de critiquer le phénomène marketing Game of Thrones !

BTS avec le Président Moon Jae In au Concert de l’Amitié franco-coréenne, 14 octobre 2018

L’argument du politique renvoie à un préjugé raciste bien connu envers les Asiatiques : les chanteurs ne seraient que des pantins au service d’un gouvernement aux desseins obscurs, qui prépare une invasion prochaine. Le fantasme de l’invasion était également mis en avant à l’époque où les mangas ont été introduits en France, dans les années 90.

Tuto « Parler K-pop »
– Leçon 4 –
Un zeste de paranoïa politique tu ajouteras, en jouant sur la peur d’une future invasion asiatique.

Le Monde poursuit avec ces termes : « Chaque membre des BTS a été strictement sélectionné, puis formé, pour développer une personnalité spécifique au sein du groupe, dès sa formation en 2013. Leur style physique et vestimentaire sur scène, décontracté mais savamment élaboré, est tout aussi perfectionné que l’esthétique très soignée des clips qui accompagnent chacun de leur morceau. »

En débutant la phrase par « chaque membre », Le Monde fait allusion à leur individualité, avant de la leur retirer en présentant leur « personnalité » comme un produit fabriqué. Une fois encore, le problème vient également du fait que la dimension artistique est passée sous silence.

Rien n’est laissé au hasard dans le champ lexical employé : « développer », « spécifique », « perfectionné », « savamment élaboré ». Nous sommes dans le registre de la manufacture reposant sur des technologies avancées. Comme s’il s’agissait non pas de jeunes hommes exerçant une profession artistique, mais de téléphones portables sortis des usines de Samsung.

Ces propos dépersonnalisent les membres de BTS, les dépouillent de leur humanité. C’est le fondement de toute pensée raciste.

Les abdos de Jungkook affolent… nos journalistes !

Nous l’avons compris, non seulement la K-pop en veut au porte-monnaie des fans et de leurs parents, mais les Coréens sont en train de prendre le contrôle des esprits faibles au moyen de technologies avancées, perfectionnées, soutenus par un marketing « savamment orchestré ». Qui sont ces esprits faibles si faciles à contrôler ? Il s’agit bien entendu des jeunes et plus précisément des filles. Un classique.

La notion d’emprise est à peine camouflée dans l’article de LeParisien.fr sur le pop-up store : « Il y a d’abord les immenses logos rouges du groupe, comme signes de ralliement. Puis, les cris hystériques des fans dès qu’une chanson ou un clip démarrent. Bienvenue dans le monde merveilleux de BTS et de sa BTS Army ». L’alliance du « ralliement » et d’une supposée hystérie féminine vient appuyer le soupçon de contrôle des esprits faibles (au passage, les fans se nomment les ARMY et non la BTS Army. Les journalistes confondraient-ils le fandom avec la Dumbledore’s Army de Harry Potter ?).

Credits photo : ©ByMySide_kookV

Mais cela va plus loin. Dans son second article consacré, cette fois, au concert, Maxence Bussière du Parisien développe un chapitre dont l’intertitre est « Attitude sexualisée et regards enflammés ». En voici un extrait :

« Le groupe sait comment faire réagir son public : Regards enflammés, main sur l’entre-jambes à la Michæl Jackson et t-shirts légèrement soulevés une demi-seconde, juste le temps de laisser apparaître un bout de chair : tohu-bohu général chez les spectateurs… Ou plutôt les spectatrices. […] C’est un public – essentiellement féminin – du monde entier qui s’est donné rendez-vous ce soir. »

Nous en venons à un autre élément qui semble profondément déranger dans le succès de la K-pop : l’effet que les artistes produisent sur leur public (féminin). Sur ce plan, nos journalistes masculins montrent leur malaise.


Je ne peux m’empêcher un petit retour en arrière dans le temps jusqu’en octobre 2018, avec un rappel de ce fameux article de Jean-Baptiste Quentin sur Le Parisien qui avait consterné tout le monde.

Après avoir qualifié les artistes de « sexuellement flous », le journaliste parlait du public de BTS en ces termes : « les filles qui composent 95 % du public de BTS ont l’âme festive et le plaisir communicatif », « Des débordements amoureux… et sonores ». Cette insistance sur le « plaisir » et les « débordements amoureux » était quand même très limite…

Cette fois, Aymeric Parthonnaud s’est distingué sur RTL.fr avec un article intitulé « BTS au Stade de France : abdos et bromance pour un concert à vous faire crier de plaisir ». En voici quelques extraits choisis :

« Avec leurs physiques parfaits et leurs allures angéliques, BTS est aussi une incroyable machine à fantasme. Très bien huilée, elle offre des moments visuels ou affriolants toutes les 15 secondes. Une chemise légèrement soulevée, faisant apparaître un nombril et des abdominaux en acier, permet de provoquer des milliers de cris stridents et incontrôlables. »

Nous retrouvons l’allusion aux technologies avancées : pour nos journalistes, même les mouvements sexy sont des « machines bien huilées ». Ce choix de vocabulaire laisse sans voix.

« Jungkook reproduit toujours ce « signature move » sur la chanson Fake Love par exemple. Et, honnêtement, vous ne trouverez pas une âme pour s’en plaindre. Il en va de même pour certains coups de reins ou poses suggestives qui provoquent la même folie collective. »


Sur RTL.fr, on s’en offusque et on aimerait bien remettre de l’ordre dans tout cela : « Les regards caméra aguicheurs sont légions. Certes, c’est efficace et amusant, mais on apprécierait plus de modération dans l’exercice. »

Tuto « Parler K-pop »
– Leçon 5 –
Au lieu de suivre le concert, les réactions des jeunes filles tu observeras

En soi, jouer la carte sexy pendant un concert n’a rien d’inédit : tous les chanteurs de pop, rock et autres genres populaires auprès d’un large public, le font. Cela fait partie du jeu, tout comme de jouer la carte du romantisme. Le public d’un concert vient chercher et extérioriser toutes sortes d’émotions et certains artistes, comme BTS, les leur donne avec générosité.

Là où nos journalistes ont certainement eu un choc – c’est du moins ce que j’interprète en lisant l’article de RTL.fr – c’est en découvrant les procédés employés par les membres du groupe.

En Occident, les chanteurs catalogués comme « sexy » ont généralement besoin de s’entourer de femmes prenant des poses suggestives pour développer ce registre. Une grande partie de la charge de l’érotisme est ainsi déplacée sur les danseuses. Les chanteurs se présentent ainsi dans une posture de pouvoir par rapport aux femmes.


Les stars de K-pop masculine n’ont pas besoin de recourir à ce procédé : les chanteurs assument ce rôle sans rien déléguer et font du fan service de manière décomplexée. Ce sont plutôt les stars féminines qui ajoutent parfois des danseurs sexy pour séduire le public féminin (voir Sunmi avec ses magnifiques danseurs, par exemple).

Le mélange de poses suggestives et de coups d’œil romantiques n’est pas nouveau : Elvis Presley le faisait à son époque, comme le souligne très justement le journaliste de RTL.fr. A l’époque, la supposée « folie » des jeunes filles était également pointée du doigt comme un signe de décadence.

Les chanteurs de K-pop élèvent ce procédé au rang d’art et avec leurs propres codes, que les fans connaissent par cœur. La performance de Jimin sur Serendipity en était le parfait exemple : il est vrai que chaque geste et chaque coup d’œil provoquait littéralement des secousses dans le public. Où est le problème ? Il est choquant d’entendre parler de « modération », alors qu’il s’agit d’un spectacle à grande échelle, dont l’objectif est justement de provoquer des émotions fortes.

Tuto « Parler K-pop »
– Leçon 6 –
Un petit rappel à la « morale » pour les filles tu demanderas

Un peu réacs, les journalistes français ? Ces messieurs jouent-ils les outragés quand Rihanna ou Miley Cyrus font du twerk ? Ces propos laissent penser que nos journalistes peinent à accepter le regard féminin sur les hommes.

Le fait que les BTS soient de jeunes hommes asiatiques joue peut-être aussi un rôle dans ces réactions offusquées : l’attitude des fans de K-pop est transgressive pour les plus pensées les plus conservatrices.


Parallèlement, certains n’hésitent pas à instrumentaliser le scandale du Burning Sun pour salir BTS. Le quotidien 20minutes s’est ainsi illustré avec un article paru le 7 juin et porteur d’un titre diffamatoire : « BTS : Prostitution, drogue et « revenge porn »… Qu’est-ce qui se passe dans la K-pop ? » (J’omets volontairement le lien vers l’article).

Ces mêmes journalistes ont-ils tiré, à partir des soupçons pesant sur le chanteur R. Kelly, une généralité sur toute la pop américaine ? Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur le traitement des femmes dans le show business américain. Comme par hasard, notre presse fait parfaitement la distinction entre ces affaires et les performances musicales des artistes.

Le silence de la presse musicale

Mais au fait, puisqu’il est question de performances musicales, qu’en est-il de la presse spécialisée, ou du moins de la presse culturelle ? Elle répond aux abonnés absents.

Les Inrock, magazine culturel dont nous attendons toujours l’éclairage sur le succès de BTS, ne parle de K-pop que pour relayer les fake news, comme l’annonce du décès de membres du groupe de K-pop Seventeen (malheureusement, des personnes sont vraiment mortes, mais il s’agissait d’un autre groupe).


Seule la chaîne NRJ prend la parole sur le sujet. Il faut dire que la célèbre chaîne de radio file droit depuis qu’elle a connu, en septembre 2017, quelques tensions avec les ARMY après avoir affirmé que BTS était connu grâce aux Chainsmokers. Les ARMY avaient protesté avec une telle ferveur qu’un débat avait eu lieu quelques mois plus tard sur la chaîne pour crever l’abcès. Depuis, NRJ prend en compte BTS dans le paysage musical.

Pour la venue du Stade de France, NRJ fait partie des seuls médias à avoir parlé de la visite surprise de la chanteuse Halsey le 7 juin.

Quelques journalistes renseignés prennent la parole

A ce propos, quand un journaliste est envoyé en reportage pour couvrir un sujet, le minimum est de connaître son sujet. Nous pouvons comprendre que tous les médias généralistes ne disposent pas d’un journaliste permanent spécialiste de la K-pop, mais cela n’excuse pas les articles cités précédemment.

Dans ce type de situation, et sachant que le sujet était important (au vu de l’empressement à publier dans les heures suivant le concert), deux options s’offraient aux rédacteurs en chef : trouver un pigiste connaissant le sujet ou demander à un journaliste présent de potasser son sujet.


Que ce soit le journaliste de RTL, celui de Franceinfo ou du Quotidien, ou pire, tous ceux qui ont recopié la dépêche de l’AFP, des journalistes ont été envoyés par leur rédacteur en chef à un concert au Stade de France en sachant très peu de choses sur les artistes. Cette désinvolture de la part des rédacteurs en chef serait impensable s’il s’agissait d’un artiste français ou américain.

C’est pourquoi, nous retrouvons le sourire à la lecture de l’article « BTS: contre vents et marées, le groupe de K-pop fait frissonner le Stade de France » de Léa Dubois dans Le Figaro (il s’agit du second article publié par LeFigaro.fr).

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En plus de nous faire revivre la soirée et de capturer l’émotion du moment, la journaliste semble très bien connaître le groupe et fait une véritable mise en perspective de l’événement. Elle a également mené un vrai travail préparatoire, puisqu’elle a visiblement pris la peine de visionner des vidéos de la tournée Speak Yourself (elle savait par exemple que Jungkook était censé utiliser la tyrolienne) et de potasser la setlist. Les autres journalistes devraient en prendre de la graine.


Les fans de BTS ont également apprécié le bon boulot de Pablo Maillé dans Telerama.fr. Le journaliste, qui livre également un papier porteur d’une mise en perspective et d’un point de vue, remet quelques pendules à l’heure sur les fans : « A rebours d’une croyance tenace, la majorité des fans de BTS ne ressemble donc en rien à l’image stéréotypée de très jeunes filles uniquement obsédées par la beauté physique de leurs chanteurs préférés. »

Tuto « Parler K-pop »
– Leçon 7 –
A ceux qui maîtrisent le sujet, la parole tu laisseras.

Les journalistes de Télérama et Le Figaro évoquent également le style musical de BTS, ce que les autres ne font pas ou très peu.

Enfin, si l’article de Margaux Krehl dans Vanity Fair n’est pas exempt de quelques clichés, une phrase m’a interpellée : « Il règne sur le Stade de France une espèce de chape de bienveillance et d’acceptation qui me laisse coite, surtout quand je me rappelle à quel point l’adolescence peut être cruelle. » Une observation personnelle, enfin !

Le tableau n’est donc pas aussi noir que prévu, finalement.

BTS et la presse française, le rendez-vous manqué

En conclusion, à l’exception d’une poignée de journalistes, nos professionnels des médias montrent leur incapacité à appréhender un phénomène culturel au moment où il se produit. Pendant ce temps, la presse américaine observe, analyse et commente la montée en puissance de K-pop sur la scène musicale mondiale. Elle évalue aussi son impact sur la culture pop mondiale et la diversité, délivrant au passage de vraies critiques d’albums et de concerts.


Logiquement, pendant leur tournée, les BTS ont fait le tour des émissions de télévision américaines. Ils ont également fait une performance dans l’émission anglaise Britain’s Got talent lors de leur passage à Londres. Quid de la France ?

Lors du concert d’octobre 2018, aucune interview n’avait été réalisée. Plusieurs reportages avaient alors présenté les stars coréennes comme « totalement inaccessibles ». Nous savons que ce n’est pas le cas, puisqu’ils se sont largement montrés pendant leur tournée. Comment expliquer leur absence dans la presse française ? Cette dernière est-elle snobée par Big Hit Entertainment ? Nul ne le sait, mais le groupe se montre par ailleurs très généreux avec son public français – deux concerts au Stade de France, ce n’est pas rien.


En 2016, lors de la KCON Paris, LeMonde.fr avait eu la chance d’interviewer RM, alors surnommé Rap Monster, et l’avait fait passer pour un pantin dans son reportage. Aujourd’hui, RM est leader du groupe numéro 1 dans le monde entier. Et les médias français sont semble-t-il restés sur le bord de la route.

Le plus difficile à avaler, pour nos journalistes, est certainement de constater que le succès de BTS s’est fait sans eux. Le groupe a réussi à attirer 163000 fans au Stade de France sans aucune promotion dans les circuits médiatiques traditionnels de notre pays. Le succès de BTS dérange aussi pour cette raison : il met en cause l’utilité même de ces médias.

Et vous, qu’en pensez-vous ? N’hésitez pas à nous faire part de votre sentiment sur cette couverture par les médias français en bas de page.

Elodie Leroy

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