Critique : ‘2012’, de Roland Emmerich

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Roland Emmerich revient en force pour nous servir l’apocalypse sous toutes ses formes avec 2012, son film le plus ambitieux à ce jour. Toujours plus, toujours mieux, telle semble être la devise de ce film catastrophe à très grande échelle qui rend hommage à toutes les incarnations du genre ou presque. Cataclysme au sol, dans les airs, sur mer, le réalisateur fait vivre à ses personnages les situations les plus infernales à un rythme frénétique sans jamais perdre le spectateur en route, enchaînant les séquences d’anthologie jouissives (ne ratez pas la destruction de Los Angeles) avec une rare générosité. On sort de cette expérience avec un sourire béat.

En ces temps moroses où la fin du monde nous est presque suggérée chaque jour à demi-mot dans la presse à travers pléthore d’articles culpabilisants, le pape du film-catastrophe Roland Emmerich ne pouvait pas rester sans réagir. Plus encore que ne l’était Le Jour d’après, 2012 est un film opportuniste qui répond de manière fantasmagorique aux angoisses bien réelles d’un monde occidental tiraillé entre des préoccupations légitimes (la protection de l’environnement, l’avenir de l’espèce) et les pièges du marketing de la peur. Dans un tel contexte, quelle meilleure idée que d’exploiter la fameuse prophétie du calendrier maya qui continue de faire des adeptes à travers le monde en donnant naissance aux théories les plus farfelues ?

2012_emmerich_04Par chance, le réalisateur et ses scénaristes prennent soin de nous épargner le traditionnel discours d’auto-flagellation pour nous offrir du spectacle, du spectacle et encore du spectacle. C’est là la vocation du cinéma de Roland Emmerich depuis Independence Day. Ses films ont beau lancer quelques timides piques ici et là (le nouvel ordre mondial qui émerge du chaos du Jour d’après par exemple), leur essence-même tient dans cette joie enfantine qu’il y a à imaginer le monde « avec des si ». Et si le monde disparaissait sous nos pieds ? Et si la Côte Ouest des Etats-Unis devenait la terre d’élection d’un formidable volcan ? Et si l’Inde était menacée par un gigantesque tsunami ? … 2012 pousse ce concept simplissime à une telle extrémité qu’il est difficile de ne pas se laisser conquérir.

Comme toujours avec Roland Emmerich, ce n’est pas du côté des personnages qu’il faut chercher l’originalité. Ceux-ci sont purement fonctionnels et restent au service d’une idéologie très américaine dominée par la figure du père érigé en sauveur de sa famille et par extension de l’humanité tout entière. Les individus de sexe féminin sont cantonnés à des rôles secondaires et brillent par leur passivité, quelque soit leur âge. Père divorcé en mal de reconnaissance propulsé héros malgré lui, Jackson Curtis (John Cusack) n’a de valeurs à transmettre qu’à son fils et non à sa fille. Quant aux femmes adultes, elles n’acquièrent de vrai statut qu’à la condition d’être liées à un homme – en étant mariées ou sur le point de l’être –, statut qui implique en retour qu’elles soient incapables de la moindre initiative. A l’inverse, les hommes détiennent le monopole de l’action et de la faculté de décision.

2012_emmerich_01Depuis ses débuts, Emmerich persiste à appliquer ces codes immuables et parfaitement désuets avec le même cynisme et 2012 ne fait pas exception. Pourtant, force est de constater qu’on lui pardonne ce qu’on n’accepte pas chez d’autres – Wolfgang Petersen, par exemple. En premier lieu, parce qu’il fait appel à d’excellents acteurs qui parviennent à donner ce qu’il faut de corps et de chaleur à ces personnages archétypaux : John Cusack et Chiwetel Ejiofor prennent la suite de Will Smith, Jeff Goldblum, Dennis Quaid, Jake Gyllenhaal et consorts et suscitent la même empathie. Les directions prises par chacun des deux protagonistes ne sont pas réellement une surprise mais le tout fonctionne très bien, soutenu par une galerie de personnages secondaires attachants (Thomas McCarthy en rival de John Cusack, Danny Glover en président des Etats-Unis exemplaire) ou énervants à souhait (Oliver Platt en bureaucrate pragmatique), c’est selon. Le film ne verse ni dans la bigoterie ni dans le mysticisme et ne s’égare très peu dans les mièvreries sentimentales, en dépit de quelques facilités scénaristiques dans la dernière partie.

Il faut dire qu’un tel sujet ne laisse guère le temps de s’appesantir. L’une des grandes forces de 2012, c’est justement son efficacité imparable, son rythme infernal qui ne souffre aucun temps mort et nous tient en haleine de la première à la dernière minute. En ce sens, le scénario est impeccablement écrit, tout entier soumis à la logique de la course contre la montre. Si l’intrigue oppose deux univers, celui des puissants dans lequel évolue le personnage d’Ejiofor et celui de monsieur tout le monde symbolisé par Cusack, les enjeux politiques finissent par se fondre dans les enjeux personnels et tout le monde se retrouve plus ou moins logé à la même enseigne.

2012_emmerich_03L’autre qualité du film, c’est évidemment l’incroyable générosité de ses scènes cataclysmiques. Roland Emmerich nous a promis du jamais vu et il faut bien reconnaître qu’on n’a jamais vu ça.2012 n’est pas un simple film catastrophe, il est la somme d’à peu près toutes les variations que le genre a pu offrir au fil des décennies.

L’action démarre très fort avec la destruction dantesque de la ville de Los Angeles dont Curtis et sa famille tentent de s’échapper en voiture tandis que le sol se brise, que les ponts se désagrègent, que les bâtiments s’effondrent, que le métro souterrain vole dans les airs avant de s’abîmer dans les profondeurs. Un spectacle d’annihilation totale rendu extrêmement crédible par des effets spéciaux remarquables et un sens du timing sans faille. Sans doute la plus belle scène du film, et l’une des plus impressionnantes que l’on ait vues sur un grand écran depuis Titanic.

Mais 2012 ne se contente pas de nous en mettre plein la vue une bonne fois et nous entraîne ensuite aussi bien dans les airs que sur mer : nos héros embarquent à bord de deux avions successifs pour se retrouver aux prises avec les retombées d’une éruption volcanique et vivre l’imminence d’une catastrophe aérienne, sans oublier de goûter aux joies du naufrage au milieu d’une mer déchaînée.

Nourrie par un suspense haletant, chaque séquence de 2012 livre son lot de plans d’ensemble mémorables sans jamais nous perdre en route grâce à un souci de lisibilité constant et à une narration très fluide. Ces images apocalyptiques n’ont pour raison d’être que de divertir et pourtant le vertige s’installe peu à peu devant tant de réalisme. Et si Roland Emmerich venait de réaliser son meilleur film ?…

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 30 octobre 2009

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