Critique : ‘Agora’, d’Alejandro Amenábar

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Astronome, mathématicienne et philosophe peu connue du grand public, Hypatie d’Alexandrie est l’héroïne du nouveau film d’Alejandro Amenábar. Mélange de péplum et de fresque historique, Agora dresse le tableau d’une Alexandrie en plein bouleversement politique et social et met en opposition le questionnement scientifique et philosophique avec l’obscurantisme religieux. A la fois icône féministe et symbole du triomphe de la rationalité, Hypatie est incarnée par Rachel Weisz, habitée par son rôle et sublimée par la réalisation classieuse d’Alejandro Amenábar qui trouve le ton juste entre réalisme et lyrisme pour délivrer un propos d’une grande intelligence. Une réussite de plus à l’actif du cinéaste.

De Ouvre les Yeux à Mar Adentro en passant par Les Autres, Alejandro Amenábar s’essaie toujours avec le même succès à des registres variés, à travers des films dont la portée émotionnelle vont de pair avec une grande intelligence narrative et visuelle. Pour sa première superproduction à effets spéciaux, Amenábar se montre très ambitieux en s’intéressant à une période de l’Histoire jamais abordée auparavant au cinéma et à l’existence d’une figure historique restée énigmatique.

Tourné en langue anglaise, Agora utilise l’esthétique du genre du péplum pour nous plonger dans la tourmente de l’Alexandrie du IVe siècle, en pleine transition entre l’Antiquité et le Moyen Age alors que l’Empire Romain étend par la force son pouvoir tentaculaire. Astronome, mathématicienne et philosophe, Hypatie (Rachel Weisz) transmet son savoir à un cortège de disciples exclusivement masculins. Seule femme dans un monde d’hommes, elle entend poursuivre ses recherches scientifiques à l’image de son père Théon (Michael Lonsdale), quitte à mettre sa vie en péril. Son destin prendra une tournure incertaine dès lors qu’Alexandrie sombrera dans l’obscurantisme.

Œuvre d’un sceptique, Agora fait l’apologie du doute et du questionnement permanent des croyances et des convictions mystiques grâce à un scénario remarquablement pensé qui met constamment en relation les recherches scientifiques menées par Hypatie sur les mouvements des planètes avec les bouleversements politiques et sociaux d’Alexandrie. Tout comme il met l’accent sur l’ignorance de l’être humain sur les mystères de l’Univers à travers des plans vertigineux de la Terre vue de l’espace, le film voit la plupart des changements subis par l’Egypte se dérouler hors champ, la narration n’hésitant pas à effectuer des ellipses de plusieurs années pour souligner le caractère implacable de la marche du monde. Seule la destruction de la Bibliothèque centralisant des siècles de connaissance se déroulera devant la caméra, cette scène pivot marquant le passage brutal et imposé d’un système de pensée et de croyances à un autre.

Délivrant une charge sans concession contre le fanatisme religieux, cette superproduction espagnole n’aurait pas pu être réalisée aux Etats-Unis : l’histoire fait apparaître le Christianisme comme une secte parmi d’autres, qui prend le pouvoir en s’infiltrant dans les failles d’une société décadente dont les élus s’adonnent au divertissement tandis que la population crève la faim. En faisant d’Hypatie tout à la fois une icône féministe et un symbole du savoir et de la pensée, le film nous rappelle non seulement que le progrès d’une société se mesure au degré d’émancipation de ses femmes mais aussi que l’obscurantisme religieux a toujours été synonyme de régression des libertés et de paralysie intellectuelle. Nul besoin d’être un féru d’Histoire pour être sensible aux thématiques d’Agora puisqu’elles sont universelles et plus que jamais d’actualité.

De par les moyens déployés dans la reconstitution des décors, réels pour la plupart, Agora s’inscrit dans la lignée des péplums les plus somptueux. Pourtant, Alejandro Amenábar va à l’encontre des codes du genre qui veulent que les scènes d’action constituent les moments les plus spectaculaires du film. Le cinéaste opte au contraire pour un filmage réaliste lors des affrontements physiques et des batailles collectives, tandis que les séquences purement dramatiques laissent place à davantage de lyrisme grâce à la composition de Dario Marianelli (Reviens-moi).

Outre la scène impressionnante de la bibliothèque, les temps forts du film résident surtout dans les progrès scientifiques réalisés par Hypatie, personnage un peu décalé par rapport au monde qui l’entoure puisque totalement dévouée à ses recherches. Amenábar fait de la Mathématicienne une héroïne en quête de vérité mais aussi une femme qui déchaîne les passions amoureuses tout en restant inaccessible aux hommes. Une héroïne que Rachel Weisz incarne avec l’intelligence de jeu et la sensibilité qu’on lui connaît depuis The Constant Gardener ou encore The Fountain. Face à elle, le casting masculin s’avère parfaitement à sa place, entre Max Minghella, troublant dans le rôle de l’esclave Davus (le seul personnage fictif du film), et Oscar Isaac, touchant en disciple paresseux puis leader politique tiraillé entre sa volonté d’apaiser les conflits et son amour pour une femme décriée par les autorités religieuses.

On a beau connaître d’avance le destin tragique d’Hypatie, on n’en est pas moins profondément bouleversé par le final d’Agora, qui parvient à résumer en quelques images les idées maîtresses du film (du triomphe amer de l’obscurantisme sur la pensée au drame de la condition de l’héroïne) tout en atteignant une rare puissance émotionnelle.

ÀGORAD’abord présenté hors compétition au Festival de Cannes 2009, Agora arrive sur les écrans le 6 janvier 2010 dans une version légèrement remontée dans laquelle ont été supprimés quelques passages ayant trait à la vie politique d’Alexandrie. Un choix qui sacrifie un peu de la richesse du film au profit d’un rythme plus soutenu et qui a coûté un point au film sur notre barème, sans pour autant diminuer le plaisir ressenti devant une aussi belle pièce de cinéma.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 29 décembre 2009

> Lire l’interview des acteurs Max Minghella et Oscar Isaac, réalisée au Festival de Cannes 2009

 

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