Critique : ‘Bad Times’, de David Ayer

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Bad Times est le premier long métrage de David Ayer, scénariste de blockbusters hollywoodiens. Si cette information peut laisser dubitatif au premier abord, il serait dommage de ne pas se pencher plus avant sur ce film coup de poing aux qualités évidentes, transcendé par la prestation hors pair de l’incroyable Christian Bale. Véritable plongée en enfer, Bad Times porte bien son nom et devrait secouer plus d’un spectateur. Bienvenue à Los Angeles…

Vétéran de la Guerre du Golfe, Jim David est encore traumatisé par les terribles expériences qu’il a vécues. Ses velléités de réinsertion sont contrariées par le refus que lui oppose le LAPD d’intégrer ses rangs, alors même qu’un poste lui avait été promis. Son meilleur ami Mike Alvarez n’a guère plus de chance, chômeur de son état et visiblement peu motivé par la perspective de retravailler un jour. Au bout du rouleau, les deux hommes décident de porter un toast à leur passé tumultueux et dérobent pour ce faire un joli pactole. Ce geste anodin à leurs yeux va cependant les entraîner dans une spirale infernale…

bad_times_12Bad Times nous invite à partager les frasques périlleuses de deux complets losers lâchés en plein cœur du quartier très chaud de South Central, à Los Angeles. Le premier, Jim (Christian Bale), est rompu aux méthodes musclées des soldats des forces spéciales américaines et l’autre, Mike (Freddy Rodriguez), est un jeune homme fainéant et complètement puéril, entretenu par sa copine avocate Sylvia (Eva Longoria), une femme si dévouée qu’elle va jusqu’à lui faire la cuisine tous les jours sans se douter qu’il ne lui sert que des mensonges en retour.

A voir comment les deux inséparables amis se comportent lorsque personne ne les surveille, piquant du shit au petit dealer du coin et semant la terreur dans les rues avec les armes dont ils viennent de s’emparer presque par inadvertance, on pourrait croire que le film de David Ayer décrit le quotidien des jeunes à la dérive des quartiers pauvres de l’immense mégalopole. Il n’en est rien. Jim et Mike sont bel et bien des adultes, des trentenaires pour être plus précis, supposés chercher activement du boulot et tenir les engagements qu’ils se sont fixés, en tant qu’adultes toujours, envers leurs petites amies respectives. L’un et l’autre sont capables de faire montre de la plus grande distinction, en particulier Jim, appelé in extremis pour un entretien visant à lui faire intégrer les rangs de l’armée américaine. La stupéfaction est donc la seule réaction possible face au spectacle navrant offert par les deux lascars.

bad_times_04Le réalisateur David Ayer s’est inspiré de sa propre vie et de celle de ses amis de jeunesse pour concocter le scénario de Bad Times, écrit dix ans auparavant. Ce cachet authentique, qui transpire de tous les pores de ce film rugueux et viscéral, contribue si besoin en était à faire littéralement froid dans le dos. L’ambiance de ténèbres qui enveloppe le film est en effet glaçante à plus d’un titre. Rarement la ville de Los Angeles avait été à ce point dépeinte comme une zone de non-droit, un lieu où les pires exactions restent impunies, où les individus les moins reluisants peuvent devenir les candidats les plus prisés des pontes du FBI.

La mise en scène sèche, directe, la rage incontrôlable qui habite le personnage principal, la brutalité qui se dégage de ces paysages laids et désolés, tout le film s’apparente à une véritable agression, mais une agression que l’on se complairait à encaisser jusqu’au bout. Le réalisateur a le bon goût de ne pas condamner ses protagonistes tout en se gardant bien de les excuser.

Le traumatisme vécu par Jim lors de son expérience dans le Golfe éclaire de toute évidence ses exactions mais David Ayer s’attache avant tout à raconter la dégénérescence d’un être humain qui perd contact avec son propre monde, tout en continuant de vivre au milieu de ses semblables. La violence la plus dérangeante de Bad Times est celle qui est tapie dans le cœur de cet homme, capable de faire preuve d’une tendresse extrême puis de se muer en une ordure irrécupérable l’instant d’après. Cet homme, c’est Jim, la victime et le bourreau, interprété par un Christian Bale absolument stupéfiant.

En dépit d’indéniables qualités, American Psycho de Mary Harron s’apparentait au final davantage à un rendez-vous manqué qu’à l’adaptation choc tant attendue des amateurs du livre de Brett Easton Ellis, et ce malgré la conviction de l’acteur dans le rôle malheureusement édulcoré de Patrick Bateman. Que l’on se rassure, avec Bad Times, Christian Bale se voit offrir l’opportunité de donner la pleine mesure de son immense talent, dans le registre délicat du monstre civilisé, celui que l’on peut croiser à n’importe quel coin de rue tant il se fond dans le décor. Imprévisible, détestable, terrifiant, il livre ici l’une des performances les plus bluffantes de toute sa carrière et de l’année 2006, à n’en pas douter.

A ses côtés, Freddy Rodriguez (Poseidon) ne dépare pas et devrait lui aussi marquer les esprits, dans le rôle plus discret de l’ado attardé que la folie rampante de son ami va pousser à se responsabiliser. Le duo fonctionne à merveille, le jeune acteur parvenant à s’imposer avec un naturel confondant face à un partenaire dont la formidable énergie dévore l’écran.

Cette sombre odyssée n’est malgré tout pas dénuée d’humour, un humour cynique généré la plupart du temps par les répliques et les actes inacceptables de ses deux anti-héros, et qui n’enlève rien à son âpreté parfois insoutenable. Bad Times ne plaira sans doute pas à tout le monde mais vaut assurément le détour.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 octobre 2006

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