Critique : ‘Brick’, de Rian Johnson

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Brick était récompensé au Festival de Sundance 2005 par un Prix Spécial du Jury pour l’Originalité de sa Vision, et présenté en compétition peu de temps après au Festival du Film Américain de Deauville. Premier long-métrage écrit et réalisé par Rian Johnson, il met en vedette l’acteur Joseph Gordon-Levitt dans une intrigue tortueuse à l’ambiance travaillée. Œuvre singulière et jubilatoire, Brick est une petite perle à ne rater sous aucun prétexte.

Brendan Frye est un lycéen solitaire qui préfère se tenir à l’écart de ses camarades, à l’exception de son fidèle ami et informateur Brain. Jusqu’au jour où son ex-petite amie Emily tente de reprendre contact avec lui – avant de disparaître. Toujours amoureux d’elle, Brendan se met en tête de la retrouver…

Avant d’être réalisateur, Rian Johnson s’était illustré au montage du curieux et fascinant May de son pote de longue date Lucky McKee. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si leur ami commun Steve Yedlin officie à la photographie de Brick comme de May.

Dès les premiers plans, Brick nous plonge dans un monde inquiétant et glacé : prostré contre un mur, un jeune homme contemple le cadavre trempé d’une jeune femme blonde abandonné à l’entrée d’un tunnel désert. Le spectacle évoque instantanément Twin Peaks et la découverte du corps de Laura Palmer dans les eaux sales. La suite ne viendra pas démentir l’évidente parenté entre les œuvres de David Lynch, période fin des années 80/début des années 90 (on pense aussi à Blue Velvet), et ce curieux film de teenagers planté dans les décors lisses et propres d’une banlieue américaine aisée, décors dominés par des lignes droites et dont l’apparence rassurante dissimule bien sûr de terribles secrets.

La première partie de Brick baigne ainsi dans une ambiance fortement teintée de fantastique, sublimée par une photographie splendide, alors même qu’aucun événement surnaturel ne vient à aucun moment corroborer cette impression.

Ce sentiment tient davantage à l’atmosphère créée par la musique planante et expérimentale de Nathan Johnson (cousin du réalisateur), harmonieuse jusque dans son accumulation de dissonances, ainsi qu’au mystère entretenu par la manière sèche et déroutante dont s’enchaînent les différentes scènes retraçant le parcours du personnage principal, l’étudiant Brendan Frye (Joseph Gordon-Levitt), que la caméra de Rian Johnson nous invite à suivre tandis qu’il se rend d’un point à un autre, menant son enquête avec une farouche détermination.

Aussi étrange et froid qu’il puisse paraître au premier abord, Brick ne tarde pas à se muer en expédition ludique : entre The Brain (Matt O’Leary), l’intello cynique amateur de Rubis’ Cube, la peste vénéneuse Kara (Megan Good), la brute décérébrée Tugger (Noah Fleiss) et bien sûr le jeune parrain The Pin (Lukas Haas), notre détective en herbe écume les informateurs et les suspects, consentants ou non, à la recherche de précieux indices.

Pas de doute, nous avons bel et bien atterri dans un film noir, avec jeu de piste stimulant, galerie de personnages hauts en couleur et inévitable femme fatale. Celle qui fait tourner la tête de notre héros bien malgré lui, c’est Laura (Zora Zehetner), dont les répliques susurrées avec une élégance affectée semblent tout droit sorties d’un polar des années 50. De la même façon, tous les autres personnages semblent appartenir à la fois au passé et au présent, aussi désabusés que des adultes à la vie trop bien remplie alors qu’ils n’ont qu’une vingtaine d’années.

Brick joue ainsi sur toutes sortes de paradoxes, comme en témoignent ces nombreuses et irrésistibles pointes d’humour qui surgissent toujours au moment où on les attend le moins. A ce titre, la scène la plus mémorable de toutes demeure sans nul doute celle de la course-poursuite dans le campus, dont la conclusion sidérante en fera bondir (au sens propre) plus d’un(e) sur son siège. Comment ne pas sourire aussi lorsque Brendan rend pour la première fois visite au tant redouté The Pin, ou que la mère de ce dernier offre à ces messieurs – tous des malfrats – un savoureux petit goûter dans sa cuisine comme si elle souhaitait encourager son fils à se faire des amis.

Ces touches absurdes et rigolotes sont néanmoins contrebalancées par une violence crue qui, contrairement à ce qui se produit dans la plupart des films pour ados, n’a rien d’abstrait ni ne se limite à une fonction convenue de défouloir.Dans le monde hypocrite et cruel de Brick, les coups font très mal et nul n’en ressort indemne, pas même le téméraire Brendan. Tout en évitant soigneusement les messages pompeux, le film ne fait décidément pas preuve d’un optimisme débordant au sujet de la nature humaine.

Pour son premier long-métrage, Rian Johnson fait preuve d’une étonnante maîtrise du cadrage et de la narration, baladant avec virtuosité le spectateur au gré des pérégrinations parfois épiques de son anti-héros. Le très doué Joseph Gordon-Levitt (Mysterious Skin) prête ses traits angéliques à l’introverti Brendan auquel il imprime une sensibilité inattendue, soutenu par de très convaincants seconds rôles tels Lukas Haas, Matt O’Leary ou Noah Fleiss, qui semblent tous s’amuser énormément avec leurs personnages respectifs.

L’une des principales qualités de Brick consiste d’ailleurs en cette aisance dont fait preuve Rian Johnson à jongler entre gravité et surréalisme sans jamais que la cohérence et la portée du film ne s’en trouvent altérées. Gageons que ce premier essai impressionnant marque le début d’une carrière plus que prometteuse.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 1er août 2006

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